Iran

La lutte entre les factions en Iran : les radicaux réduisent la marge de manœuvre diplomatique


L’Iran est confronté à une profonde fracture interne, presque parallèle à son affrontement avec l’Occident. Deux courants rivaux s’opposent sur l’avenir du pays, entre la poursuite de la voie diplomatique et l’intensification de la confrontation militaire.

Cette situation intervient alors que l’absence d’un Guide suprême capable d’imposer un consensus entre les factions rivales a rendu l’issue du conflit régional davantage tributaire de la lutte pour le pouvoir à Téhéran que des décisions prises à Washington.

Des sources régionales bien informées ont confié au Washington Post qu’il existe actuellement deux centres de pouvoir rivaux au sein de la capitale iranienne. Le premier est représenté par des personnalités civiles qui cherchent à préserver une fragile dynamique diplomatique et à empêcher le pays de basculer dans une guerre régionale généralisée. Ce courant est notamment incarné par le président Massoud Pezeshkian, le ministre des Affaires étrangères Abbas Araghchi et le président du Parlement, Mohammad Bagher Ghalibaf.

Le second centre de pouvoir est représenté par le Corps des gardiens de la révolution islamique, qui dispose d’une influence croissante et insiste sur la poursuite de la politique d’escalade ainsi que sur l’établissement de nouveaux rapports de force sur le terrain par le biais d’opérations militaires.

Érosion du pouvoir civil et imposition de faits accomplis sur le terrain

Selon les sources, le rapport de force évolue progressivement en faveur de l’appareil militaire. Les Gardiens de la révolution imposerait désormais de nouvelles réalités sur le terrain à travers leurs opérations militaires, avant que le courant conservateur au Parlement ne transforme ces initiatives en dispositions législatives contraignantes, rendant tout retour en arrière extrêmement difficile.

D’après l’une des sources, les responsables civils peuvent parvenir à conclure des accords ou à lancer des initiatives politiques, mais ils ne disposent pas des moyens nécessaires pour contenir les actions des Gardiens de la révolution ni pour empêcher le Parlement d’adopter des lois qui outrepassent ces accords. Cette situation confère au courant radical une influence prépondérante dans la définition des politiques réellement mises en œuvre par l’État.

Behnam Ben Taleblu, directeur principal du programme consacré à l’Iran à la Foundation for Defense of Democracies, souligne que la distinction entre le discours diplomatique officiel et les politiques militaires menées sur le terrain est essentielle pour comprendre le processus décisionnel iranien.

Selon Taleblu, ceux qui détiennent actuellement les rênes du pouvoir en Iran « continuent de parler et d’agir comme si l’escalade était ce qui garantit leur survie, et non le dialogue ». Il avertit que le régime mise de plus en plus sur la confrontation plutôt que sur la négociation.

Les signaux sur le terrain confirment la domination des Gardiens de la révolution

Les signes de cette évolution sont apparus au cours des dernières semaines à travers une série de développements que les observateurs considèrent comme révélateurs du renforcement de l’influence de l’appareil militaire. Lors des funérailles de l’ancien Guide suprême, Khamenei, les dirigeants des Gardiens de la révolution se sont retrouvés au premier rang, reléguant les hauts responsables civils au second plan. Ce geste politique a reflété la nouvelle répartition des rapports de force au sein du régime.

Des informations ont également fait état de modifications apportées à plusieurs discours officiels avant leur diffusion, plutôt que de leur retransmission en direct. Cette pratique a suscité des interrogations sur l’identité de l’acteur qui contrôle désormais les messages politiques et médiatiques de l’État.

Parallèlement, le Parlement iranien a pris plusieurs initiatives législatives considérées comme favorables à une politique d’escalade. Il a notamment approuvé, par 180 voix, la fin du mémorandum d’entente signé à Islamabad et présenté un projet de loi intitulé « Action stratégique pour la sécurité et la pérennité du détroit d’Ormuz et du golfe Arabo-Persique ».

Selon des observateurs, cette initiative vise à réduire la marge de manœuvre du gouvernement civil et à pousser le pays vers des politiques plus fermes dans l’une des voies maritimes les plus sensibles au monde.

L’absence du Guide suprême ouvre la voie au chaos interne

L’incertitude au sein du régime s’est accentuée avec l’absence persistante du Guide suprême, Mojtaba Khamenei, de la scène publique depuis son accession au pouvoir après la mort de son père dans une explosion survenue le 28 février.

Depuis lors, le nouveau Guide suprême n’est apparu lors d’aucun événement public. Il s’est contenté de publier des déclarations écrites, sans prononcer de discours, apparaître dans les médias ou participer à des cérémonies publiques. Cette situation a alimenté de nombreuses spéculations sur la nature des rapports de force au sein du régime et sur l’identité de ceux qui prennent réellement les décisions stratégiques.

Taleblu a souligné que l’absence du Guide lors des funérailles de son père et sa disparition prolongée « en disent long sur ceux qui tirent les ficelles ». Il a ajouté que, même s’il venait à réapparaître un jour, sa capacité à rassembler les différentes factions resterait limitée après une absence aussi prolongée.

Une source régionale a déclaré qu’« il n’y a désormais plus personne pour contraindre les deux camps à parvenir à un compromis », faisant ainsi référence au vide de leadership qui approfondit le fossé entre les civils et les militaires.

Mauvaise évaluation des risques et pari sur la confrontation

Les analystes estiment que le régime iranien semble convaincu que la guerre demeure dans son intérêt malgré les lourdes pertes militaires qu’il a subies. Il considère qu’il existe de véritables obstacles à une escalade de la part du président Trump et estime que la poursuite de la confrontation pourrait encore lui procurer certains avantages.

Cependant, les sources indiquent que le leadership civil pourrait gagner en influence au cours de la prochaine phase, notamment après que « les Gardiens de la révolution ont compris qu’ils ne pourraient désormais plus obtenir d’armes sur aucun autre marché ».

Les récentes initiatives diplomatiques iraniennes, notamment le déplacement de plusieurs personnalités politiques de premier plan au Pakistan dans le cadre d’efforts de médiation, apparaissent comme une ultime tentative du courant civil pour maintenir ouvertes les voies diplomatiques et empêcher le pays de basculer totalement dans la confrontation.

Malgré cela, Taleblu met en garde Washington contre une surestimation de l’importance du discours diplomatique tenu par les responsables politiques iraniens. Il souligne que « la question n’est pas de savoir si nous parlons aux mauvaises personnes, mais ce que ces discussions peuvent réellement vous apporter », laissant entendre que, dans le contexte de la lutte interne acharnée pour l’avenir de Téhéran, l’escalade militaire demeure l’option la plus probable.

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