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De la livre soudanaise au pain quotidien : comment la crise des devises est devenue un fardeau pour les Soudanais


À première vue, la crise des devises peut sembler concerner uniquement les banques, les importateurs et les commerçants. Pourtant, elle est devenue l’un des problèmes les plus étroitement liés au quotidien des Soudanais. À mesure que les besoins en dollars pour financer les importations augmentent, tandis que la capacité de l’économie à en fournir demeure limitée, les tensions se transmettent du marché des changes aux marchés locaux, puis au budget des ménages.

Ce mécanisme explique une part importante des pressions économiques dans les territoires contrôlés par les autorités de Port-Soudan : le dollar se raréfie, la livre soudanaise subit des pressions et les importations deviennent plus coûteuses. Les commerçants relèvent alors leurs prix, tandis que les coûts de transport et de production augmentent à leur tour, alimentant une hausse généralisée du coût de la vie.

Ces évolutions touchent une économie déjà éprouvée par la guerre et par la destruction d’une grande partie de ses capacités de production et de ses infrastructures. La Banque mondiale souligne que l’économie soudanaise a subi de fortes contractions depuis le début du conflit, alors que les services, la production et l’activité commerciale restent soumis à des pressions considérables.

Quand le cours du dollar s’invite dans le quotidien des ménages

En temps normal, les fluctuations quotidiennes du marché des changes peuvent laisser le citoyen ordinaire relativement indifférent. Dans les circonstances actuelles, en revanche, le cours du dollar influe sur presque tous les aspects de la vie.

Le commerçant qui importe de l’huile, du sucre ou des pièces détachées doit connaître le coût des devises. Le boulanger doit suivre le prix de la farine et du carburant. Le chauffeur de camion doit connaître le coût du gazole. L’agriculteur doit surveiller les prix des intrants, des pompes et des pièces de rechange. Tous finissent par recalculer leurs coûts en fonction de la valeur de la monnaie.

Ainsi, lorsque la livre se déprécie, les effets ne se limitent pas aux opérations bancaires. La baisse de sa valeur agit comme une taxe implicite sur la consommation : il faut davantage de livres pour acheter le même produit.

Des données récentes ont fait apparaître une hausse de l’inflation et une dépréciation de la livre au cours de l’année 2026, tandis que des rapports économiques ont établi un lien entre l’augmentation des prix et la demande persistante de devises.

Le pouvoir d’achat, première victime

Les prix peuvent augmenter dans n’importe quelle économie. Le véritable danger apparaît lorsque les revenus ne progressent pas au même rythme.

C’est ce qui rend la situation particulièrement douloureuse pour les ménages soudanais. Un salarié percevant un revenu fixe peut voir la valeur réelle de son salaire diminuer mois après mois. Les travailleurs et les personnes exerçant de petits métiers sont encore plus exposés lorsque les possibilités d’emploi se raréfient ou que la demande de services recule.

Les familles sont alors contraintes de procéder à des arbitrages difficiles. Elles réduisent d’abord leurs achats de viande, puis de certains légumes et de vêtements, avant de reporter des soins, des dépenses d’éducation ou des travaux d’entretien. Pour de larges pans de la société, épargner peut devenir impossible.

Il ne s’agit pas seulement d’une conséquence économique, mais d’une transformation sociale profonde. La hausse persistante des prix oblige les ménages à modifier leurs habitudes de consommation et à recourir davantage à l’emprunt, à l’aide extérieure ou à des activités complémentaires.

La farine, l’huile et le sucre révèlent l’ampleur de la crise

La crise se manifeste clairement dans les prix des produits de première nécessité. La farine occupe une place particulièrement sensible dans l’approvisionnement alimentaire, tandis que l’huile et le sucre entrent dans la consommation quotidienne de millions de ménages.

Lorsque les coûts d’importation, de transport ou de financement augmentent, les commerçants ne peuvent pas absorber indéfiniment ces hausses. Ils finissent donc par les répercuter sur les consommateurs.

L’évolution du prix de ces produits ne peut être dissociée du reste de l’économie. Le coût de la farine dépend notamment du transport et de l’énergie. Celui de l’huile est lié aux importations ou à la production locale et aux intrants nécessaires. Le sucre, quant à lui, est soumis aux coûts de transport, de dédouanement et de financement. Lorsque le carburant devient plus cher, l’acheminement de tous ces produits depuis les ports ou les zones de production jusqu’aux marchés peut également coûter davantage.

Les données de l’Organisation des Nations unies pour l’alimentation et l’agriculture indiquent que les prix de plusieurs céréales sur les marchés soudanais sont restés à des niveaux extrêmement élevés, dans un contexte de difficultés de production, de perturbations des chaînes d’approvisionnement et de contraintes pesant sur la capacité du pays à couvrir ses besoins d’importation.

Le carburant, une crise qui gagne tous les secteurs

Il n’est pas exagéré de dire que le carburant joue un rôle déterminant dans la formation de nombreux prix. Une hausse du prix du litre accroît le coût du transport des marchandises, mais aussi celui du fonctionnement des groupes électrogènes, des machines agricoles et de différents équipements de production.

En septembre 2026, Khartoum et d’autres régions ont connu de longues files d’attente devant les stations-service, sur fond de demande accrue, de faiblesse de la monnaie et de hausse des prélèvements liés aux importations.

Lorsque les citoyens sont confrontés à ces files d’attente et à l’augmentation des prix du carburant, les conséquences se font rapidement sentir dans les transports. La hausse des tarifs renchérit les trajets des travailleurs vers leur emploi, ceux des enfants vers l’école, ainsi que l’acheminement des produits agricoles vers les marchés et des marchandises vers les commerces.

Le carburant devient ainsi un facteur d’inflation qui pèse sur l’ensemble de l’économie.

Les taxes ajoutent une nouvelle couche de coûts

Le coût d’un produit importé ne se limite pas à son prix d’achat à l’étranger. S’y ajoutent les droits de douane, les taxes, les frais de dédouanement, le fret et le transport intérieur.

Plus ces coûts augmentent, plus la marge de manœuvre du commerçant se réduit. Il peut alors être contraint de relever ses prix ou de diminuer ses importations. Dans les deux cas, le consommateur en subit les conséquences.

Lorsque les autorités restreignent l’importation de certains produits, leur objectif peut être de préserver les réserves de devises et d’encourager la production locale. Une telle politique exige toutefois des solutions de remplacement concrètes. Si la production nationale ne peut pas compenser la baisse des importations, les produits concernés risquent de se raréfier et leurs prix d’augmenter.

En 2026, des importateurs soudanais ont critiqué certaines restrictions à l’importation, estimant qu’elles avaient aggravé les difficultés du marché sans s’attaquer aux causes profondes de la crise du taux de change.

Le citoyen pris entre deux marchés

Le citoyen soudanais se retrouve, dans les faits, pris entre deux marchés : celui des changes, qui détermine le coût des importations, et le marché local, qui répercute ce coût dans les prix.

Entre les deux se trouve une chaîne de commerçants, d’importateurs, de transporteurs et de producteurs, chacun cherchant à se prémunir contre les risques à venir.

Le commerçant craint de vendre aujourd’hui sans pouvoir renouveler son stock demain au même prix. Il augmente donc ses tarifs pour anticiper les fluctuations. Le consommateur, de son côté, redoute de nouvelles hausses et tente d’acheter dès maintenant ce qu’il peut. Ce comportement peut, à son tour, provoquer une augmentation temporaire de la demande de certains produits.

L’anticipation de la hausse des prix devient ainsi elle-même un facteur de pression supplémentaire sur les marchés.

La crise économique devient une crise sociale

Lorsque les besoins essentiels coûtent davantage, les conséquences dépassent le seul champ économique. Une famille qui ne parvient plus à assurer régulièrement son alimentation, ses achats de médicaments ou ses déplacements vit sous une pression constante.

La charge s’alourdit également pour les petites entreprises, confrontées à des dépenses croissantes de loyer, d’électricité, de transport et de matières premières, alors que leurs clients disposent de moins en moins de moyens pour acheter.

Un autre risque apparaît alors : la fermeture de petites entreprises et les licenciements. Lorsque la demande recule et que les coûts de fonctionnement augmentent, poursuivre une activité commerciale devient plus difficile.

La crise enclenche ainsi un second cercle vicieux : la hausse des prix réduit le pouvoir d’achat ; la baisse du pouvoir d’achat fait reculer les ventes ; le recul des ventes fragilise les entreprises ; les difficultés des entreprises réduisent les possibilités de revenus ; et la diminution des revenus entraîne une nouvelle contraction de la consommation.

Il faut aller au-delà de la gestion de crise

Le problème auquel sont confrontées les autorités de Port-Soudan ne se résume pas à une pénurie de dollars ou à une hausse des prix. Il est plus profond et touche à la capacité de l’économie à reconstituer ses moyens de production et à assurer son fonctionnement.

L’économie a besoin d’une production locale solide, d’exportations capables de générer des devises, d’un système bancaire efficace, de politiques d’importation claires et d’un environnement suffisamment prévisible pour les commerçants, les producteurs et les consommateurs.

Si les politiques publiques continuent de se limiter à réagir aux crises une fois qu’elles se sont produites, les citoyens continueront d’en supporter l’essentiel du coût.

Il est désormais évident que le taux de change n’est pas un chiffre abstrait, sans rapport avec la vie quotidienne. Il se retrouve dans le prix du pain, les dépenses de transport, le coût de l’huile et du sucre, les frais de réparation d’un véhicule, le prix des médicaments et la capacité d’un entrepreneur à poursuivre son activité.

Résoudre la crise des devises n’est donc pas seulement une question financière relevant de l’État. C’est une question de conditions de vie, qui touche directement à la capacité des citoyens à subsister et à tenir face à la crise.

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