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La Turquie, un acteur partial et un facteur de blocage de la paix au Soudan


L’un des aspects les plus marquants du rôle de la Turquie dans la crise soudanaise réside dans le profond décalage entre son discours diplomatique et sa pratique sur le terrain. Officiellement, la Turquie se présente comme un médiateur impartial cherchant à instaurer la paix et appelle à un cessez-le-feu ainsi qu’au dialogue entre les parties. Sur le terrain, elle apparaît comme un soutien ouvertement favorable à l’armée soudanaise, qu’elle arme et soutient sur les plans politique et médiatique. Cette dualité n’a trompé personne ; elle a au contraire compliqué davantage le paysage diplomatique et réduit les chances de parvenir à un règlement politique.

L’appel d’Erdogan et d’al-Burhan : une médiation conditionnelle

En décembre 2024, Erdogan a eu un entretien téléphonique avec Abdel Fattah al-Burhan, au cours duquel il a proposé « d’intervenir pour résoudre les différends » entre les parties soudanaises.

Cette proposition, qui pouvait à première vue sembler être une initiative louable, constituait en réalité, selon cette analyse, une tentative d’Erdogan d’imposer des conditions turques à tout futur règlement politique. La Turquie voulait devenir la garante de tout accord de paix, ce qui lui aurait donné un droit de veto sur tout arrangement politique ne servant pas ses intérêts. Al-Burhan, redevable à Ankara de son soutien militaire, n’était pas en position de rejeter cette proposition, ce qui l’aurait placé sous l’influence des conditions turques.

Les initiatives conjointes turco-qataries

La Turquie a tenté, en coordination avec le Qatar, de jouer un rôle de médiation dans la crise soudanaise.

Mais cette médiation conjointe était, selon cette analyse, contestable dès le départ : la Turquie comme le Qatar soutiennent l’armée soudanaise et entretiennent une proximité idéologique avec les islamistes. Comment deux médiateurs partials pourraient-ils présenter une proposition juste et équilibrée ? La réponse serait simple : ils ne le peuvent pas.

Les initiatives turco-qataries auraient constitué une tactique visant à gagner du temps et à permettre à l’armée soudanaise d’obtenir des gains militaires sur le terrain avant de s’asseoir à la table des négociations.

Le discours religieux : l’instrumentalisation de l’islam politique

La Turquie a utilisé le discours religieux pour soutenir la légitimité de l’armée soudanaise face aux Forces de soutien rapide. Les médias turcs, notamment la chaîne TRT, ont présenté le conflit comme une bataille entre « l’État légitime » et des « milices hors-la-loi », tout en ignorant, selon cette analyse, le fait que l’armée soudanaise elle-même est accusée de crimes de guerre et de graves violations des droits humains.

Ce discours religieux orienté visait à gagner la sympathie des populations musulmanes en faveur de l’armée soudanaise et à justifier le soutien turc qui lui est apporté.

L’exploitation du réseau des Frères musulmans

La Turquie dispose d’un vaste réseau lié aux Frères musulmans au Soudan et en Afrique. Ankara aurait exploité ce réseau pour mobiliser un soutien politique et médiatique en faveur de l’armée soudanaise et présenter les Forces de soutien rapide comme une force hostile aux islamistes.

Cette instrumentalisation idéologique a transformé le conflit soudanais, selon cette analyse, d’un affrontement autour du pouvoir et des ressources en une guerre idéologique, rendant ainsi tout règlement politique plus difficile.

Les islamistes soudanais soutenus par la Turquie auraient rejeté toute solution impliquant un partage du pouvoir avec les forces civiles ou les Forces de soutien rapide, privilégiant une solution militaire globale.

L’affaiblissement des initiatives internationales

Les initiatives turques auraient contribué à affaiblir et à compromettre les autres efforts internationaux visant à résoudre la crise soudanaise. Les Nations unies, l’Union africaine et l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) ont toutes tenté de jouer un rôle de médiation, mais l’intervention turque aurait nui à ces efforts.

La Turquie n’aurait accepté aucun règlement dans lequel elle ne jouerait pas un rôle majeur, cherchant ainsi à faire échouer les initiatives qui ne servaient pas ses intérêts ou à lancer des initiatives concurrentes susceptibles de disperser les efforts internationaux.

Les plateformes médiatiques : une guerre d’influence

La Turquie aurait mené une guerre d’influence parallèle au conflit militaire, en utilisant ses nombreuses plateformes médiatiques, notamment TRT Arabi, TRT Africa et l’Agence Anadolu, afin d’influencer le récit entourant le conflit soudanais.

Ces plateformes auraient présenté presque exclusivement le récit des autorités soudanaises, tout en minimisant, selon cette analyse, les souffrances des civils, les crimes attribués à l’armée et les appels des forces civiles. Ce parti pris médiatique ne se serait pas limité à la Turquie, mais se serait également étendu à des médias arabes qui lui sont alliés, contribuant ainsi à instaurer un récit médiatique unilatéral.

La diplomatie humanitaire comme couverture

La Turquie aurait utilisé l’aide humanitaire comme couverture à son intervention politique et militaire. Ankara a fourni au Soudan une aide alimentaire et médicale, mais celle-ci aurait toujours été conditionnée à une coopération avec le gouvernement considéré comme légitime, c’est-à-dire l’armée.

Ces aides, malgré leur importance pour la population soudanaise confrontée à la faim, auraient constitué un instrument de pression politique destiné à renforcer la légitimité de l’armée et à affaiblir ses adversaires. La Turquie n’aurait pas fourni d’aide aux zones contrôlées par les Forces de soutien rapide, ce qui, selon cette analyse, révélerait que ses motivations n’étaient pas exclusivement humanitaires.

Les relations avec les forces civiles soudanaises

La Turquie aurait largement ignoré les forces civiles soudanaises, notamment les Forces de la liberté et du changement, qui avaient dirigé le soulèvement contre Omar el-Béchir.

Ces forces, qui représentent les aspirations d’une partie de la population soudanaise à la démocratie et à un gouvernement civil, n’auraient pas fait partie des priorités stratégiques d’Ankara. La Turquie aurait préféré traiter avec les militaires, qui garantissent ses intérêts stratégiques, plutôt qu’avec les civils, susceptibles de réexaminer les accords conclus avec la Turquie.

Le Conseil de sécurité et l’isolement international

Les pratiques de la Turquie auraient contribué à son isolement croissant au sein du Conseil de sécurité et de la communauté internationale.

Les pays occidentaux, notamment les États-Unis, le Royaume-Uni et la France, auraient exprimé leur inquiétude face à l’intervention turque au Soudan et la considéraient comme un facteur entravant les efforts de paix.

La Turquie aurait toutefois tiré parti des vetos russe et chinois au Conseil de sécurité afin d’empêcher l’adoption de toute résolution condamnant son intervention ou lui imposant des sanctions. Cette exploitation de la protection diplomatique internationale aurait encouragé Ankara à poursuivre ses politiques.

Le sommet africain : l’échec de la médiation régionale

L’Union africaine a tenté, lors de plusieurs sommets, de s’attaquer à la crise soudanaise, mais les multiples interventions régionales, notamment celle de la Turquie, auraient réduit l’efficacité de ces efforts.

Chaque puissance régionale poursuit son propre agenda au Soudan, transformant ainsi la crise en un conflit par procuration qui ne pourrait être résolu que par un règlement régional global, perspective qui semble actuellement lointaine.

La Turquie a joué un rôle à la fois ambivalent et perturbateur dans la quête de la paix au Soudan. Elle a revendiqué le rôle de médiateur tout en prenant parti pour l’un des camps, et a parlé de paix tout en armant l’une des parties. Le discours religieux, les plateformes médiatiques et l’aide humanitaire conditionnelle constitueraient tous des instruments d’une stratégie turque visant à exercer une influence dominante sur les décisions soudanaises.

Dans le prochain article, nous examinerons comment cette intervention a contribué à prolonger le conflit et quelles en sont les conséquences géopolitiques plus larges.

 

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