Un terrorisme sans empreinte… Pourquoi le radar européen peine-t-il à détecter la menace ?

La série d’attaques terroristes qui ont récemment frappé l’Europe ne reflète pas simplement un mode opératoire aléatoire, mais plutôt une transformation de la structure des organisations qui en sont à l’origine.
La menace ne provient plus de cellules centralisées pouvant être suivies et surveillées, mais de plus en plus d’individus ou de petits groupes opérant de manière décentralisée, en tirant parti de l’espace numérique ainsi que des conséquences des guerres et des conflits prolongés.
Ces évolutions révèlent des difficultés en matière de renseignement, d’échange d’informations et d’évaluation du niveau de risque présenté par les individus « radicalisés », notamment en raison des différences entre les cadres nationaux de lutte contre le terrorisme au sein des pays européens, selon un rapport du Centre européen d’études sur le terrorisme et le renseignement.
Alors que les services européens parviennent à déjouer des projets d’attentats et à arrêter des suspects, les attaques effectivement commises mettent en évidence des lacunes dans la surveillance, l’échange d’informations et l’évaluation du niveau de dangerosité. Cette situation souligne la nécessité de développer des mécanismes européens plus intégrés pour prévenir le terrorisme et faire face à des menaces en constante évolution, qui dépassent les frontières et les limites géographiques, ajoute le rapport européen.
Alors que les experts estiment que l’organisation État islamique reste capable d’inspirer des opérations malgré le recul de ses capacités organisationnelles, d’autres mettent en garde contre le fait que l’environnement créé par les conflits internationaux et l’espace numérique pourrait favoriser la réapparition du terrorisme sous des formes plus complexes et plus difficiles à détecter par les services de sécurité.
À ce sujet, le chercheur spécialisé dans les mouvements extrémistes et le terrorisme international, Mounir Adeeb, a déclaré que la menace terroriste en Europe évoluait de plus en plus vers la décentralisation, avec un recours accru à des individus radicalisés et à de petits groupes qui peuvent être plus difficiles à surveiller et à détecter avant le passage à l’acte.
Il a expliqué que ce phénomène avait bénéficié de l’environnement chaotique engendré par les guerres et les multiples conflits à travers le monde, soulignant que ce modèle décentralisé constitue aujourd’hui l’un des défis sécuritaires les plus importants et les plus difficiles auxquels sont confrontés les pays européens.
Transformations géopolitiques
Concernant la capacité de l’organisation État islamique à orienter ou à inspirer des opérations en Europe malgré le recul de ses capacités organisationnelles, Adeeb a expliqué que l’organisation avait su tirer parti de l’état de perturbation que connaît le monde, ainsi que des conflits et des guerres opposant les grandes puissances, parallèlement aux transformations géopolitiques au Moyen-Orient et dans d’autres régions.
Il a expliqué que l’État islamique avait considérablement perdu de ses capacités organisationnelles et de son projet fondé sur le contrôle territorial, mais qu’il avait réussi à s’adapter aux changements et à exploiter l’environnement international et régional instable afin de réorienter ses opérations et d’inspirer des attaques en Europe.
Il a ajouté que le recul des capacités de l’organisation ne signifiait pas la disparition de sa capacité d’influence, celle-ci pouvant exploiter les conflits et les transformations géopolitiques pour reproduire sa menace sous de nouvelles formes, notamment par l’incitation et le recrutement individuel.
Tout en affirmant que l’Europe présente déjà des signes d’un retour de la vague terroriste, il a estimé que ce retour était largement lié aux évolutions et aux conflits qui ont marqué le Moyen-Orient et le monde au cours des dernières années.
L’Agence de l’Union européenne pour la coopération policière, Europol, a indiqué que six pays européens avaient signalé 24 attaques terroristes en 2025, soit le même nombre qu’en 2024.
Il a expliqué qu’une guerre ou un conflit dans un pays pouvait avoir des répercussions sur d’autres États et régions, soulignant, à titre d’exemple, que la guerre russo-ukrainienne avait contribué à créer un environnement propice au développement d’activités terroristes en Europe de l’Est, en tirant parti du chaos et des divisions engendrés par les conflits armés.
Il a ajouté que certains acteurs pouvaient également chercher à instrumentaliser ces forces pour affronter leurs adversaires, ce qui accroît davantage la complexité de la situation sécuritaire.
Il a souligné que l’imbrication de ces conflits et de ces crises, conjuguée à l’accélération des transformations géopolitiques, constituait l’un des facteurs susceptibles d’expliquer le retour des signes de terrorisme et d’extrémisme en Europe.
Dans le même contexte, le Dr Amr Abdel Moneim, chercheur spécialisé dans les groupes terroristes, a déclaré que la menace de voir des attentats terroristes commis en Europe « n’avait absolument jamais cessé », estimant que l’attention croissante portée aujourd’hui par l’Europe et l’Occident aux attaques et aux projets terroristes était en partie liée à des contextes politiques plus larges, dans lesquels s’entrecroisent les conflits entre différents courants.
Le terrorisme décentralisé : les « loups solitaires » dépassent les organisations traditionnelles
Concernant la transformation de la menace terroriste en Europe vers un modèle plus décentralisé, Abdel Moneim a expliqué que les groupes extrémistes recourent de plus en plus à ce qui peut être décrit comme une « action individuelle », ou à ce qui était auparavant appelé « opération zéro » et « loups solitaires ».
Il a expliqué que ce modèle repose sur la séparation idéologique et organisationnelle de l’individu vis-à-vis de la structure centrale, jusqu’à ce qu’il soit en mesure de choisir lui-même la cible, le lieu et le moment, puis d’agir de manière autonome, sans avoir besoin de recevoir des instructions directes de la direction de l’organisation.
Le rapport d’Europol a conclu que la plupart des terroristes n’appartiennent pas à des organisations dotées de structures hiérarchiques clairement définies, mais agissent individuellement ou au sein de petits réseaux regroupant des personnes partageant des idées extrémistes. Leurs communications s’étendaient souvent au-delà des frontières. Le rapport souligne que toutes les attaques enregistrées en 2025 avaient été commises par des « loups solitaires » de sexe masculin et adultes.
Le chercheur spécialisé dans la lutte contre le terrorisme, Abdel Moneim, a expliqué la différence entre le terrorisme centralisé et le terrorisme décentralisé. Dans le premier cas, les directives sont transmises de la direction vers la base, tandis que le modèle décentralisé accorde à l’individu une plus grande marge de décision et d’action autonome.
Il a souligné que ce modèle donne naissance à ce qu’il qualifie de « terrorisme instantané » ou de « violence instantanée », dans lequel l’opération ne comporte pas nécessairement de prolongements organisationnels ni de communications préalables susceptibles d’être suivis par les services de sécurité et prend fin dès son exécution.
Il a expliqué que ce modèle permet aux organisations extrémistes de réduire les contraintes liées au financement, à la formation et à la surveillance organisationnelle et opérationnelle, tout en diminuant les risques de voir leur structure dirigeante identifiée ou infiltrée.
Facteurs de propagation et de recrutement
Concernant les facteurs favorisant la propagation de l’extrémisme, le chercheur spécialisé dans les mouvements extrémistes et le terrorisme international, Mounir Adeeb, a déclaré que les réseaux sociaux et les applications de messagerie étaient devenus parmi les outils les plus dangereux de recrutement et d’incitation utilisés par les groupes terroristes en Europe.
Il a expliqué que la dangerosité de ces plateformes était amplifiée par « l’environnement de chaos » résultant des guerres et des conflits, ainsi que par l’absence de consensus au sein de la communauté internationale et des grandes puissances autour d’une vision commune de la lutte contre le terrorisme, sans oublier la faiblesse de la coopération entre plusieurs États dans ce domaine.
Il a ajouté que l’absence d’une coordination internationale efficace dans la lutte contre le terrorisme constituait une crise majeure ayant contribué à la propagation des organisations extrémistes, au point que celles-ci représentent désormais une menace qui dépasse les frontières nationales et affecte la sécurité mondiale.
Selon Europol, Internet est resté la principale source d’alimentation de la pensée extrémiste chez la plupart des suspects arrêtés, que ce soit par la propagande directe de l’État islamique ou par l’intermédiaire des réseaux sociaux et des applications de messagerie.
Un espace de confrontation majeur
Le Dr Amr Abdel Moneim, chercheur spécialisé dans les groupes terroristes, a fait le même constat, affirmant que l’évolution de la menace terroriste ne se limitait plus aux opérations sur le terrain, mais s’était étendue au cyberespace, devenu un espace majeur d’incitation, de mobilisation et d’influence.
Il a déclaré que de nouvelles formes de « terrorisme numérique » reposaient sur des groupes et des milices numériques ainsi que sur des réseaux actifs sur les réseaux sociaux, permettant à un individu de se débarrasser d’une grande partie des contraintes organisationnelles traditionnelles et de se contenter d’utiliser son téléphone ou son appareil électronique pour diffuser du contenu extrémiste et influencer le public.
Il a expliqué que ce type d’activité pouvait viser à ternir des réputations, diffuser des rumeurs, promouvoir des idées extrémistes, déstabiliser les institutions de l’État et saturer l’espace public d’informations trompeuses, ajoutant que son impact pouvait dépasser les frontières géographiques du pays dans lequel il est actif.
Il a ajouté que la dangerosité de ces groupes résidait dans leur capacité à utiliser les outils numériques avec professionnalisme et à transformer l’influence et l’incitation en ligne en facteurs susceptibles de contribuer à la commission de crimes et d’actes de violence dans le monde réel.
Réseaux sociaux : un environnement transcontinental pour le recrutement et la radicalisation
Concernant le rôle des réseaux sociaux et des applications de messagerie dans le recrutement et la radicalisation, Abdel Moneim a déclaré que leur dangerosité ne se limitait pas à l’Europe, mais qu’elle était devenue transcontinentale et transfrontalière.
Il a expliqué que la technologie permettait à une personne se trouvant dans un pays de communiquer directement avec des individus situés dans d’autres pays et d’échanger des livres, des idées et des contenus extrémistes en dehors des frontières traditionnelles.
La solution : une stratégie unifiée
Le chercheur spécialisé dans les mouvements extrémistes et le terrorisme international, Mounir Adeeb, estime que l’Europe a besoin d’une stratégie unifiée pour faire face aux répercussions du terrorisme et au recrutement idéologique, soulignant que cette nécessité ne concerne pas uniquement le continent européen, mais l’ensemble de la communauté internationale.
Adeeb a souligné que ces efforts devaient être soutenus par les institutions internationales, au premier rang desquelles les Nations unies et le Conseil de sécurité. Il a expliqué que l’ampleur de la menace à laquelle l’Europe est confrontée nécessitait l’élaboration d’une stratégie commune entre les pays du continent afin de lutter contre le terrorisme et les défis sécuritaires susceptibles d’affecter sa stabilité.
Adeeb estime que la crise de la lutte contre le terrorisme en Europe ne se limite pas au renseignement, à la législation, à la surveillance ou à l’échange d’informations, mais qu’elle s’étend également au démantèlement idéologique des organisations extrémistes.
Il a expliqué que la lutte contre ces organisations se concentrait souvent sur les outils sécuritaires et militaires, sans accorder suffisamment d’attention à la confrontation idéologique visant à déconstruire le système de pensée sur lequel reposent ces groupes.
Il a affirmé que l’Europe ne serait pas en mesure d’atteindre cet objectif seule et a appelé à tirer parti de l’expertise des pays arabes et musulmans qui ont développé des visions et des stratégies pour lutter contre l’extrémisme et en ont mis certaines en œuvre sur le terrain.
Il a ajouté que la lutte sécuritaire et le renseignement, ainsi que la législation, la surveillance et l’échange d’informations, devaient s’accompagner d’efforts visant à déconstruire les idées fondatrices des organisations extrémistes, afin de les affaiblir et de limiter leur capacité de recrutement et d’action sur le territoire européen.
Europe et lutte contre le terrorisme : la dissuasion ne suffit pas
De son côté, Abdel Moneim, chercheur spécialisé dans les groupes terroristes, estime que l’approche européenne actuelle face à ce phénomène s’articule, selon lui, autour de trois axes principaux :
- la réponse rapide aux événements ;
- les décisions administratives et financières ;
- l’interdiction de certaines associations et institutions considérées par les autorités comme liées à l’extrémisme.
Il a également souligné que les mesures européennes comprenaient l’assèchement des sources de financement, la surveillance des activités et l’interdiction de certaines associations ou institutions, estimant que ces mesures pouvaient être nécessaires, mais qu’elles ne suffisaient pas à elles seules à combattre un phénomène en constante évolution et particulièrement rapide.
La nouvelle génération : la bataille commence avant la radicalisation
Abdel Moneim a affirmé que la réforme la plus urgente ne concernait pas uniquement la législation, mais également la manière de traiter les nouvelles générations, notamment la génération Z. Il a souligné que les lois et les mesures de sécurité intervenaient généralement après l’apparition du phénomène, alors que la lutte contre l’extrémisme exige une stratégie préventive commençant avant que les idées extrémistes n’atteignent le stade du recrutement et du passage à l’acte.
Il a expliqué qu’une réponse efficace devait associer action sécuritaire, mesures législatives et sensibilisation, tout en développant des outils capables d’atteindre les jeunes hommes et les jeunes femmes dans l’environnement numérique qu’ils utilisent quotidiennement.
Il a ajouté que les smartphones et les applications de communication étaient devenus une composante essentielle de l’environnement dans lequel se forment les idées des nouvelles générations. Par conséquent, la lutte contre l’extrémisme exige une présence influente dans cet environnement, plutôt que de se limiter à intervenir une fois que la radicalisation idéologique s’est transformée en activité organisationnelle ou violente.
