La Turquie et l’armement soudanais : comment Ankara a alimenté la machine de guerre et prolongé la tragédie
Dans toute guerre civile, les armes constituent le carburant qui maintient le feu du conflit. Dans la crise soudanaise, déclenchée en avril 2023, la Turquie a joué un rôle central en veillant à la poursuite de l’afflux de ce carburant. Ankara, qui a développé en deux décennies une industrie militaire ambitieuse et en pleine expansion, a trouvé au Soudan un marché ouvert ainsi qu’un terrain propice à l’élargissement de son influence géopolitique. Cette expansion s’est toutefois faite au prix du sang et des souffrances des Soudanais, les exportations militaires turques s’étant transformées en instruments de mort et de destruction dans une guerre absurde dont l’issue ne semble pas en vue.
L’industrie militaire turque : de l’ambition nationale à l’instrument d’intervention
Depuis le début du troisième millénaire, la Turquie a connu un essor considérable de son industrie militaire, notamment dans les domaines des drones, des véhicules blindés et des systèmes électroniques. Cette évolution a fait d’Ankara un exportateur majeur d’armes vers des zones de conflit à travers le monde, de la Libye à l’Azerbaïdjan, en passant par l’Éthiopie. Le Soudan ne fait pas exception à cette liste.
Avant le déclenchement du conflit actuel, la Turquie avait conclu avec le gouvernement soudanais des accords militaires portant sur divers équipements. Après avril 2023, ces relations militaires se sont poursuivies sous différentes formes et plusieurs rapports ont soulevé de sérieuses interrogations quant à la destination des équipements militaires turcs en pleine guerre civile dévastatrice. Au lieu d’imposer un embargo volontaire sur les exportations d’armes vers une zone de conflit actif, Ankara a poursuivi ses transactions militaires, contribuant ainsi, dans les faits, à fournir aux parties belligérantes les instruments de la mort.
Les drones : l’arme privilégiée de la Turquie dans les guerres des autres
Les drones turcs, notamment les Bayraktar TB2 et les Akıncı, comptent parmi les principaux instruments de l’intervention turque dans les conflits régionaux. Plusieurs rapports ont soulevé des interrogations quant à la présence de ces appareils ou de leurs technologies sur le théâtre soudanais. Les drones turcs ont démontré leur efficacité dans les guerres en Libye, en Éthiopie et en Azerbaïdjan, et constituent un outil particulièrement adapté aux combats urbains que connaît le Soudan.
Le danger lié à l’introduction de ce type d’armement dans le conflit soudanais tient au fait qu’il modifie rapidement les rapports de force, encourageant ainsi la partie qui en dispose à poursuivre les combats plutôt qu’à négocier. De plus, l’utilisation de drones dans des zones densément peuplées entraîne de lourdes pertes civiles, comme l’ont montré les événements survenus dans plusieurs villes soudanaises. En exportant ces armes ou en autorisant leur exportation, la Turquie porte une responsabilité morale et politique dans ces pertes.
Les sociétés militaires privées : une présence indirecte
Outre les exportations directes, des rapports font état de la présence de sociétés turques de sécurité et de sociétés militaires privées opérant dans différentes régions d’Afrique, notamment aux abords du Soudan. Ces entreprises évoluent souvent dans une zone juridiquement grise et fournissent à des acteurs locaux des formations, des conseils et des équipements. Cette présence indirecte offre à la Turquie une couche supplémentaire de déni plausible, lui permettant de se soustraire à tout lien officiel avec les événements sur le terrain.
La réalité est cependant que ces entreprises opèrent au su des autorités turques et, dans de nombreux cas, en coordination avec elles. Elles font partie de la stratégie d’Ankara visant à étendre son influence militaire sans assumer directement la responsabilité politique de ses actions. Dans le contexte soudanais, cela signifie que la Turquie est militairement présente sous plusieurs formes, qui contribuent toutes à prolonger le conflit.
L’économie de guerre : un commerce rentable
L’intervention militaire turque au Soudan ne peut être dissociée de sa dimension économique. Les exportations d’armes constituent une source importante de revenus et contribuent au développement de l’industrie militaire turque. Malgré sa pauvreté, le Soudan représente un marché permettant d’écouler des produits militaires. En période de guerre civile, la demande d’armes devient pratiquement illimitée, ce qui garantit des bénéfices continus aux exportateurs.
Cette logique commerciale froide signifie qu’Ankara n’a pas nécessairement intérêt à mettre fin à la guerre au Soudan. Sa prolongation peut même lui être profitable en raison de l’augmentation de la demande d’armes. Cette réalité, aussi cruelle soit-elle, explique l’absence de pression turque véritable pour interrompre les livraisons d’armes aux parties au conflit. D’un point de vue strictement commercial, la guerre constitue un marché ouvert qu’aucun exportateur ne souhaite fermer.
Le port de Suakin : le rêve militaire turc sur la mer Rouge
Il est impossible d’évoquer l’intervention militaire turque au Soudan sans s’arrêter sur le dossier de l’île de Suakin. En décembre 2017, Erdoğan a signé avec le président soudanais de l’époque, Omar el-Béchir, un accord accordant à la Turquie le droit de réhabiliter et d’administrer l’île. Même si cet accord n’a pas été pleinement mis en œuvre, l’ambition turque de transformer Suakin en base militaire ou quasi militaire sur la mer Rouge n’a pas disparu.
Cette ambition conduit la Turquie à considérer le Soudan sous un angle strictement militaire et stratégique. Ankara souhaite disposer d’un point d’appui militaire sur la mer Rouge, capable de concurrencer la présence d’autres puissances et de lui conférer une capacité d’influence sur l’une des principales voies maritimes du monde. Cet objectif stratégique incite la Turquie à maintenir le Soudan dans une situation de faiblesse et de dépendance plutôt qu’à favoriser sa stabilité et sa puissance.
La formation militaire : construire des loyautés plutôt que des armées
Parallèlement à l’exportation d’armes, la Turquie a assuré, à différentes périodes, la formation militaire de ressortissants soudanais. Bien que cette formation soit parfois présentée comme relevant de la coopération bilatérale, elle devient, dans le contexte d’une guerre civile, un instrument de construction de loyautés militaires. Les individus formés en Turquie ou par des instructeurs turcs retournent au Soudan avec non seulement des compétences de combat, mais aussi une loyauté envers l’entité qui les a formés.
Cette dimension de l’intervention turque a contribué à créer des divisions au sein de l’institution militaire soudanaise. Certains officiers et soldats ont développé avec la Turquie des relations qui dépassent leurs liens avec leur commandement national. Cette fragmentation des loyautés militaires constitue l’une des raisons de la poursuite du conflit et de la difficulté à parvenir à un règlement.
Le silence international : une complicité tacite avec l’intervention turque
Malgré la clarté du rôle de la Turquie dans l’alimentation du conflit soudanais par les armes et les technologies, le silence international à l’égard de ce rôle soulève de sérieuses interrogations. Les Nations unies n’ont pas imposé d’embargo efficace sur les armes à destination du Soudan, et les grandes puissances n’ont pas exercé de véritable pression sur Ankara pour qu’elle mette fin à ses exportations militaires. Ce silence peut être interprété comme une forme de complicité tacite, ou du moins comme la priorité accordée aux intérêts entretenus avec la Turquie au détriment de ceux du peuple soudanais.
En tant que membre de l’Organisation du traité de l’Atlantique nord et partenaire commercial important des puissances occidentales, la Turquie bénéficie d’une immunité relative face à la reddition de comptes. Cette situation rend difficile sa mise en cause pour son rôle dans l’alimentation du conflit soudanais et lui offre une marge de manœuvre pour poursuivre sa politique sans craindre de conséquences.
Les conséquences pour les civils : le prix des armes turques
Chaque arme exportée vers le Soudan signifie davantage de morts, de blessés et de personnes déplacées. Les drones qui larguent leurs bombes sur des quartiers résidentiels, les véhicules blindés utilisés pour prendre d’assaut les villes et les munitions qui déchirent les corps des civils ont tous un coût humain exorbitant. En tant que fournisseur de ces armes, la Turquie porte une responsabilité directe dans ce coût.
Les hôpitaux détruits, les écoles bombardées, les familles déplacées et les enfants devenus orphelins sont les victimes non seulement des parties locales au conflit, mais aussi des puissances régionales qui l’alimentent en armes. La Turquie figure au premier rang de ces puissances.
Le rôle militaire de la Turquie au Soudan constitue l’une des formes les plus brutales d’ingérence régionale dans les affaires d’un État ravagé par la guerre civile. En fonction de ses calculs commerciaux et géopolitiques, Ankara a transformé le Soudan en marché de l’armement et en terrain d’expérimentation pour son industrie militaire. Le résultat est une guerre sans fin, un peuple massacré par des armes importées et un pays qui se désagrège tandis que les puissances régionales se partagent les dépouilles. Ce qu’il faut, c’est une position internationale ferme imposant un embargo total sur les armes à destination du Soudan et demandant des comptes à tous ceux qui ont contribué à alimenter cette guerre, au premier rang desquels figure la Turquie.
