Al-Burhan et la recomposition de la scène politique soudanaise : vers la marginalisation des mouvements armés ?
La crise soudanaise entre dans une nouvelle phase de complexité, alors que les discussions autour de nouveaux arrangements politiques que le commandement de l’armée cherche à promouvoir s’intensifient parallèlement aux évolutions militaires et sur le terrain. Au cœur de ces transformations se pose une question fondamentale concernant l’avenir des forces et des mouvements armés ayant participé à la guerre aux côtés de l’armée : conserveront-ils le rôle politique qu’ils ont acquis au cours de la période précédente, ou la prochaine étape sera-t-elle marquée par une redistribution des rôles et une nouvelle configuration des forces participant à la prise de décision ?
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Ces évolutions interviennent alors que la guerre au Soudan continue de peser lourdement sur l’avenir de l’État, tandis que se multiplient les initiatives et les processus visant à parvenir à un règlement politique mettant fin au conflit. Alors que les partisans de l’armée estiment que la prochaine phase nécessite une direction politique plus cohérente et mieux à même de gérer les dossiers nationaux, certains mouvements armés et certaines forces civiles craignent qu’une nouvelle trajectoire ne conduise à réduire leur présence et à les écarter des arrangements de l’après-guerre.
Une trajectoire politique différente
Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan, les scènes politique et militaire sont devenues indissociables. L’extension des combats a favorisé l’émergence de nouveaux rôles pour des forces armées qui, avant la guerre, faisaient partie d’arrangements politiques et sécuritaires liés à l’Accord de paix de Juba, avant que certaines d’entre elles ne deviennent des acteurs essentiels de l’équation militaire.
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Avec la poursuite de la guerre, de nouvelles alliances se sont formées entre l’armée et plusieurs mouvements armés, notamment les forces conjointes du Darfour. Cette alliance a conféré aux mouvements armés un poids accru sur la scène politique, non seulement en raison de leur participation militaire, mais également parce qu’ils portent un discours politique lié aux revendications régionales, au premier rang desquelles figure la question du Darfour.
Cependant, la poursuite de la guerre et l’évolution des rapports de force soulèvent la question de la pérennité de ce partenariat sous sa forme actuelle.
La phase qui a commencé par une vaste alliance militaire destinée à affronter les Forces de soutien rapide ne sera pas nécessairement celle qui déterminera la configuration du système politique après la guerre. Ce que le commandement de l’armée considère comme des arrangements indispensables à la gestion de l’État peut être perçu par les mouvements armés comme une tentative de redistribuer l’influence et de les éloigner des centres de décision.
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Les mouvements armés face à une nouvelle épreuve
Les mouvements armés revêtent une importance particulière dans tout débat sur l’avenir du Soudan, car nombre d’entre eux portent un héritage politique et militaire ancien, lié aux guerres du Darfour et d’autres régions.
L’Accord de paix de Juba a conduit à l’intégration de plusieurs dirigeants de mouvements armés dans les institutions de l’État. Minni Arko Minnawi, chef du Mouvement de libération du Soudan et gouverneur de la région du Darfour, est ainsi devenu l’une des principales personnalités combinant un passé militaire et un rôle politique.
La guerre a toutefois redéfini la relation entre le centre et les régions.
Alors que l’armée considère que la priorité est de combattre les Forces de soutien rapide et de préserver l’unité de l’État, les mouvements armés insistent sur la nécessité de ne pas laisser la guerre servir de prétexte à la marginalisation des causes pour lesquelles ils ont pris les armes pendant des décennies.
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C’est ici qu’apparaît l’un des principaux points de divergence potentiels entre les deux camps : qu’est-ce qui doit primer après la guerre ?
La priorité doit-elle être donnée à la construction d’un pouvoir central fort chargé de reconstruire l’État ? Ou le règlement politique doit-il intégrer dès le départ des dispositions claires concernant les régions et les mouvements armés, ainsi que les questions de justice, de partage du pouvoir et de répartition des richesses ?
La réponse à cette question aura une influence déterminante sur la nature des futures alliances politiques.
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Al-Burhan et la redéfinition des priorités
Le général Abdel Fattah al-Burhan dirige l’armée soudanaise depuis le début de la guerre et, de par sa position, il est devenu la personnalité la plus influente dans la détermination de l’orientation militaire et politique suivie par les institutions de l’État contrôlées par l’armée.
Avec la prolongation du conflit, l’enjeu ne semble plus se limiter à l’obtention de gains militaires, mais concerne également l’élaboration d’une vision politique pour la prochaine étape.
Dans cette perspective, l’évocation d’une nouvelle trajectoire politique peut être comprise comme une tentative de passer de la gestion de la guerre à celle de l’après-guerre, même si les opérations militaires ne sont pas encore totalement achevées.
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Toutefois, toute recomposition de la scène politique sera soumise à des rapports de force complexes. L’armée n’agit pas dans le vide, mais au sein d’un réseau de forces, de mouvements et de courants politiques qui ont acquis de l’influence pendant la guerre.
Parmi les principaux acteurs figurent les mouvements armés qui lui sont alliés.
Par conséquent, une éventuelle réduction du rôle de ces mouvements ne constituerait pas seulement une décision politique interne, mais marquerait une transformation de la nature de l’alliance qui s’est constituée pendant la guerre.
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Minnawi au cœur de l’équation
Le nom de Minni Arko Minnawi figure parmi les personnalités susceptibles d’être affectées par toute recomposition de la scène politique.
Minnawi n’occupe pas seulement une fonction politique en tant que gouverneur de la région du Darfour. Il dirige également un mouvement armé ayant une longue histoire dans le conflit soudanais, tandis que des forces liées aux mouvements armés ont participé aux combats aux côtés de l’armée contre les Forces de soutien rapide.
Cette situation lui a conféré une influence dépassant les limites de sa fonction officielle.
Mais elle l’a également placé au cœur d’une équation particulièrement sensible.
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Si le commandement de l’armée souhaite passer à une nouvelle formule politique fondée sur la centralisation de la décision, la multiplicité des centres d’influence militaire et politique pourrait devenir une source de préoccupation.
À l’inverse, les mouvements armés pourraient considérer que les sacrifices militaires consentis pendant la guerre leur donnent le droit de participer à la définition de l’avenir du pays, surtout s’ils estiment avoir assumé une part importante du coût de la confrontation.
La relation entre les deux camps pourrait ainsi passer d’une alliance sur le terrain à une confrontation autour de la forme de l’État et des futurs arrangements de pouvoir.
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Le différend est-il militaire ou politique ?
L’une des principales questions soulevées par les évolutions actuelles concerne la nature du différend entre le commandement de l’armée et Minnawi.
S’agit-il d’un désaccord sur les performances militaires des forces conjointes, ou d’un différend plus profond concernant l’avenir du rôle politique des mouvements armés ?
Il est difficile de dissocier complètement les deux facteurs.
En temps de guerre, la performance militaire devient une composante du calcul politique. Chaque camp évalue la puissance de l’autre non seulement à travers le nombre de ses forces ou l’étendue de son déploiement, mais également à travers sa capacité à influencer les décisions à venir.
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Des accusations circulant dans les milieux politiques font état d’un mécontentement au sein du commandement de l’armée à l’égard des performances de certaines forces alliées, tandis que Minnawi et ses alliés se voient attribuer des positions critiques à l’égard de certaines orientations politiques et militaires de l’armée.
Cependant, ces récits doivent être vérifiés auprès de sources indépendantes avant d’être considérés comme des faits établis.
Une chose semble certaine : les alliances nées dans des circonstances de guerre ne sont pas nécessairement durables, et les divergences d’intérêts deviennent plus visibles à mesure que se rapproche le moment du règlement politique.
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La question du Darfour : le principal nœud
La question du Darfour constitue probablement l’un des dossiers les plus sensibles dans la relation entre Minnawi et le commandement de l’armée.
Pour les mouvements armés, le Darfour n’est pas simplement une région géographique, mais le cœur d’une longue histoire de conflit politique et militaire au Soudan.
Les mouvements armés se sont construits autour de revendications liées à la justice politique, au développement, au partage du pouvoir et des richesses, à la protection des populations et à la fin de la marginalisation.
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Ainsi, toute nouvelle trajectoire politique qui ne placerait pas ces questions au premier rang de ses priorités pourrait se heurter à l’opposition des forces darfouriennes.
La sensibilité de la situation s’accroît lorsque les mouvements ont le sentiment que la priorité accordée à la fin militaire de la guerre pourrait se faire au détriment du traitement des causes profondes ayant conduit au conflit.
Dans ce contexte, les accusations attribuées à Minnawi concernant l’abandon par l’armée de la cause du Darfour refléteraient, si elles étaient confirmées, un désaccord fondamental sur la forme du futur règlement.
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Pour le commandement de l’armée, la priorité pourrait être de restaurer les institutions de l’État et de mettre fin à la rébellion armée.
Pour les mouvements armés, la priorité pourrait au contraire être de garantir que le pays ne retourne pas à la situation antérieure à la guerre, lorsque les crises régionales demeuraient sans solution structurelle.
L’après-guerre diffère du temps de guerre
L’histoire politique du Soudan montre que les alliances militaires ne perdurent pas nécessairement après la fin des combats.
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Deux parties peuvent s’entendre pour affronter un adversaire commun, puis diverger lorsque commence le débat sur le partage du pouvoir.
Ce scénario n’est pas à exclure au Soudan.
L’armée et les mouvements armés peuvent se retrouver dans le même camp face aux Forces de soutien rapide, mais diverger ensuite sur la nature du gouvernement, la configuration de l’institution militaire, le rôle des mouvements armés, l’avenir de l’Accord de Juba et les modalités de gouvernance au Darfour.
C’est pourquoi toute discussion sur l’exclusion des mouvements armés de la scène politique doit être replacée dans une question plus large : l’autorité future pourra-t-elle instaurer une véritable stabilité sans associer les forces disposant d’une présence sociale et militaire dans les régions périphériques ?
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Les expériences soudanaises précédentes montrent combien il est difficile de construire une stabilité durable en marginalisant les forces influentes dans les périphéries.
Les scénarios pour la prochaine étape
Plusieurs scénarios peuvent être envisagés concernant les relations entre Al-Burhan, Minnawi et les mouvements armés.
Le premier consisterait à reformuler l’alliance, de manière à ce que les mouvements armés continuent de soutenir militairement l’armée en échange de garanties politiques concernant l’avenir du Darfour et leur participation à la phase de transition.
Le deuxième scénario serait celui d’un recul du rôle politique des mouvements armés, tout en maintenant certains arrangements militaires pendant une période transitoire, avant de passer à un processus d’intégration ou de restructuration des forces.
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Le troisième scénario consisterait en une aggravation des divergences jusqu’à leur transformation en confrontation politique ouverte, notamment si les mouvements armés estiment être exclus des arrangements de l’après-guerre.
Le quatrième scénario reste étroitement lié à l’issue des combats : si les rapports de force militaires évoluent, la capacité de chaque partie à imposer ses conditions politiques pourrait elle aussi changer.
Le différend porte sur l’avenir, pas sur le passé
En définitive, le cœur de la tension potentielle entre Al-Burhan et Minnawi ne concerne pas uniquement ce qui s’est passé sur les champs de bataille, mais surtout ce qui se produira après.
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La guerre a redistribué les rapports de force au Soudan et accordé à des personnalités et à des forces auparavant marginales dans la prise de décision un poids nouveau. Mais la fin de la guerre, ou le passage à un règlement politique, posera une question différente : qui aura le droit de définir les contours du nouvel État ?
C’est à ce moment que les limites des alliances actuelles apparaîtront.
Si le commandement de l’armée parvient à construire une trajectoire politique inclusive intégrant les mouvements armés, les forces civiles et les régions, les divergences actuelles pourraient n’être qu’une phase temporaire sur la voie du règlement.
En revanche, si la nouvelle trajectoire s’oriente vers l’exclusion des forces armées ou leur traitement comme de simples instruments militaires dont le rôle aurait pris fin avec la guerre, cela pourrait engendrer de nouvelles tensions au lieu de mettre fin à la crise.
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Pour Minnawi, son prochain combat politique pourrait donc ne pas consister uniquement à préserver sa position personnelle, mais également à garantir que la question du Darfour conserve une place centrale dans tout futur règlement soudanais.
Pour Al-Burhan, le défi consiste à trouver un équilibre difficile : préserver l’unité de la décision militaire et politique sans ouvrir un nouveau front avec les forces qui ont soutenu l’armée pendant la guerre.
Dans un pays épuisé par la guerre et les divisions, la réussite de toute trajectoire politique ne dépendra pas uniquement de la capacité d’un seul camp à imposer sa vision, mais de sa capacité à construire un règlement dans lequel les différentes parties considèrent que leur avenir politique et sécuritaire ne sera pas menacé par l’exclusion.
Car une paix fondée sur l’exclusion des adversaires peut mettre fin à une bataille, mais elle ne garantit pas nécessairement la fin du conflit.
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