Exclusif

L’aviation militaire cible les civils au Soudan : retracer la chaîne de commandement et le parcours des bombes


Lorsqu’une bombe larguée par un avion de guerre s’abat sur une habitation civile, il ne s’agit ni d’une erreur technique ni d’un simple accident. Derrière chaque projectile se cache une chaîne de décisions qui commence dans une salle d’opérations et se termine par le corps d’un enfant sous les décombres. Cette enquête vise à retracer l’ensemble du processus des frappes aériennes ayant visé des civils au Soudan, depuis l’émission de l’ordre jusqu’au moment de l’explosion.

Le conflit soudanais, qui a éclaté entre les forces armées soudanaises et les Forces de soutien rapide le 15 avril 2023, a transformé les villes et les villages du pays en champs de bataille. Dans ce contexte, l’armée soudanaise a fait du contrôle aérien un avantage stratégique décisif. Cependant, au lieu d’être utilisé exclusivement contre des objectifs militaires légitimes, cet avantage a, dans plusieurs cas documentés, été dirigé contre des rassemblements de civils, des marchés et des habitations.

L’enquête débute au niveau des bases aériennes. Le Soudan dispose de plusieurs installations militaires majeures, notamment la base aérienne de Wadi Sayyidna, près d’Omdourman, ainsi que la base aérienne de Khartoum. Les appareils utilisés lors des bombardements comprennent des chasseurs de type MiG et Sukhoï, ainsi que des hélicoptères de combat. Chaque mission aérienne nécessite un ordre opérationnel précisant la cible, le type de munitions employées et les règles d’engagement.

Les informations recueillies indiquent que les ordres de bombardement émanent du commandement des opérations aériennes, qui coordonne ses actions avec les commandements déployés sur le terrain. Dans les cas de frappes indiscriminées, il semblerait que les instructions soient formulées de manière vague, avec des expressions telles que « bombarder les positions ennemies dans telle région », sans fournir de coordonnées précises ni vérifier l’absence de civils dans la zone concernée. Cette ambiguïté délibérée dans les ordres transfère la responsabilité vers les pilotes et les exécutants, tandis que le haut commandement demeure à l’abri des poursuites.

Les témoignages provenant des zones bombardées révèlent des scènes particulièrement dramatiques. Lors de l’une des attaques, un marché populaire a été visé aux heures de pointe matinales. Les commerçants et les clients n’étaient pas des combattants. Aucun signe d’activité militaire n’était visible dans les environs. Pourtant, l’avion est arrivé et a largué sa charge. Les survivants évoquent des corps déchiquetés, des mères cherchent leurs enfants sous les gravats et un silence pesant succédant à l’explosion, uniquement interrompu par les cris des blessés.

L’enquête aborde également la question de la documentation des victimes. Dans un contexte marqué par l’effondrement du système de santé et la destruction des hôpitaux, il est extrêmement difficile d’établir le nombre exact de morts. De nombreuses victimes sont enterrées dans des fosses communes sans être enregistrées, tandis que des blessés privés de soins meurent dans l’anonymat. Cela signifie que les chiffres officiels sont largement inférieurs à la réalité.

La dimension régionale et internationale occupe également une place importante dans cette enquête. Les États qui fournissent à l’armée soudanaise des armes et des munitions portent une responsabilité morale et juridique. Les traités internationaux sur le commerce des armes interdisent l’exportation d’armements lorsqu’il existe un risque manifeste qu’ils soient utilisés pour commettre de graves violations des droits humains. Pourtant, le flux continu d’armes laisse penser que ces engagements sont systématiquement bafoués.

Des organisations internationales telles que Human Rights Watch et Amnesty International ont documenté plusieurs cas de bombardements aériens visant des civils au Soudan. Les rapports des Nations unies font état de graves violations du droit international humanitaire commises par toutes les parties au conflit. Toutefois, l’attention portée à l’aviation militaire demeure essentielle, car les frappes aériennes sont responsables du plus grand nombre de victimes civiles par rapport au nombre total d’attaques.

Dans le cadre de cette enquête, nous avons tenté de contacter d’anciens responsables militaires afin d’obtenir des informations sur les mécanismes décisionnels. Les sources ayant accepté de s’exprimer, sous couvert d’un anonymat absolu, ont affirmé que les pressions politiques exercées sur les responsables militaires pour obtenir des « victoires rapides » favorisaient le recours à une puissance de feu maximale, sans considération suffisante pour la population civile. « Il s’agit davantage d’un message politique que d’un objectif militaire », a déclaré l’une de ces sources.

L’enquête met également en lumière l’impact des bombardements aériens sur le tissu social. Les villages soumis à des frappes répétées sont entièrement abandonnés. Les familles fuient sans emporter leurs biens. Les enfants sont privés d’éducation. Les personnes âgées et les malades meurent sur les routes de l’exil. Les bombardements aériens ne tuent pas uniquement au moment de l’explosion ; ils détruisent progressivement les conditions mêmes de la vie.

La conclusion de cette enquête est que les frappes aériennes visant des civils au Soudan ne constituent pas des dérapages isolés, mais le produit d’un système militaire et politique qui place les impératifs stratégiques au-dessus de la protection des populations civiles. Mettre fin à cette logique exige une pression internationale réelle, des mécanismes de responsabilité juridique efficaces et un travail de documentation continu afin que ces crimes ne tombent pas dans l’oubli.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page