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Comment les axes régionaux ont-ils contribué au démantèlement de l’État soudanais ?


La guerre en cours au Soudan constitue un exemple frappant des « guerres régionales par procuration » à l’époque contemporaine. Cet État, qui occupe une position stratégique reliant le monde arabe à l’Afrique continentale et qui surplombe l’une des principales voies maritimes mondiales, est devenu un véritable pôle d’attraction pour les interventions étrangères.

L’Égypte, le Royaume d’Arabie saoudite, la Turquie et le Qatar apparaissent comme des acteurs déterminants dans l’évolution de cette guerre et dans le maintien de sa continuité. L’analyse de ces interventions révèle un schéma préoccupant de politiques qui ne se sont pas limitées à compliquer la crise, mais qui ont également contribué, consciemment ou inconsciemment, au démantèlement de l’État soudanais, à la destruction de ses institutions et à la transformation du conflit, d’un affrontement militaire limité, en une guerre généralisée menaçant l’identité nationale et l’intégrité territoriale du pays.

La multiplicité des rôles régionaux : la compétition pour l’influence géopolitique au Soudan

Le paysage soudanais se caractérise par une forte présence d’acteurs extérieurs dont les intérêts vitaux sont contradictoires, empêchant ainsi la formation d’un front uni capable d’imposer la paix.

L’Égypte et l’obsession de la stabilité stratégique : Le Caire considère que toute menace pesant sur l’armée soudanaise constitue une menace directe contre la sécurité nationale égyptienne. Pour l’Égypte, le Soudan n’est pas un simple pays voisin ; il représente une profondeur stratégique et un allié essentiel dans le conflit historique autour des eaux du Nil ainsi que dans la sécurisation des frontières contre les infiltrations terroristes. Cette perception a conduit l’Égypte à soutenir sans réserve l’institution militaire.

L’Arabie saoudite et l’ambition du leadership maritime : Riyad considère le Soudan à travers le prisme de sa vision économique et sécuritaire ambitieuse pour la mer Rouge. L’Arabie saoudite cherche à prendre la direction du processus de règlement grâce à la diplomatie des conférences, tout en maintenant des relations prudentes avec les Forces de soutien rapide, qui avaient auparavant participé à la guerre au Yémen sous l’égide de la coalition.

La Turquie, le Qatar et l’héritage idéologique et économique : Ankara et Doha disposent d’un héritage important de relations avec le Soudan, notamment durant la période du président Omar el-Béchir. Les deux pays cherchent à préserver leur influence économique et stratégique, notamment l’ambition turque en mer Rouge à travers les investissements logistiques, tout en assurant la présence des forces politiques traditionnelles et civiles qui leur sont proches, afin d’empêcher que l’axe égypto-saoudien ne monopolise les décisions relatives au Soudan.

Cet environnement concurrentiel a créé une situation dans laquelle le Soudan est devenu incapable d’agir de manière indépendante. Les décisions politiques et militaires prises à Khartoum et à Port-Soudan sont désormais étroitement liées aux calculs stratégiques des quatre capitales régionales.

L’impact du soutien et des interventions indirectes sur l’alimentation du conflit

Les interventions régionales n’avaient pas nécessairement pour objectif d’attiser le conflit. Toutefois, la manière dont le soutien politique, économique et diplomatique indirect a été fourni a contribué à prolonger la guerre en empêchant soit une défaite militaire décisive, soit l’aboutissement d’un règlement politique équitable.

La couverture diplomatique offerte par l’Égypte pour légitimer les actions de l’armée soudanaise : Cette couverture diplomatique a permis d’atténuer les pressions africaines et internationales visant à imposer des sanctions sévères, ce qui a renforcé la conviction du commandement militaire qu’il pouvait poursuivre les opérations militaires sans craindre un isolement international total.

Les investissements et les réseaux de soutien financier liés au Qatar et à la Turquie : Bien qu’ils aient souvent revêtu un caractère commercial ou humanitaire, ils ont contribué à fournir des ressources essentielles à l’économie de guerre dans les zones contrôlées par l’armée et ont consolidé les anciens réseaux d’influence qui considéraient la poursuite de la guerre comme une occasion de se reconstituer.

La flexibilité de l’Arabie saoudite à l’égard des Forces de soutien rapide : Les tentatives saoudiennes de maintenir une position intermédiaire et d’accueillir les négociations de Djeddah ont conféré aux Forces de soutien rapide une légitimité politique en tant que partie équivalente à l’État. Les dirigeants militaires des Forces de soutien rapide ont exploité cette reconnaissance implicite pour poursuivre leur expansion territoriale, profitant de la lenteur des initiatives diplomatiques et de l’hésitation régionale à adopter des positions fermes face aux violations qui leur étaient attribuées.

La recomposition des rapports de force et les fondements de la fragmentation territoriale

Les mouvements et les alignements régionaux ont contribué à créer une nouvelle réalité sur le terrain soudanais, redessinant les équilibres des forces militaires et sociales d’une manière qui menace l’unité du pays.

La création de zones d’influence : Grâce au soutien logistique et politique continu de l’Égypte, l’est et le nord du Soudan sont devenus le principal centre de gravité du gouvernement et de l’armée. Cette évolution a engendré une séparation de facto dans l’administration et l’orientation politique par rapport au centre et à l’ouest du pays.

L’exacerbation des tensions et des alliances tribales : Le soutien et les contacts régionaux indirects dont ont bénéficié les deux parties au conflit ont favorisé la militarisation des tribus et des communautés locales. Se sentant chacune soutenue par un acteur régional, les forces locales se sont engagées dans une polarisation tribale aiguë (entre les groupes de la vallée du Nil et ceux de l’ouest), transformant progressivement la guerre d’un conflit politico-militaire en une guerre civile à caractère ethnique et communautaire profondément destructrice.

L’exploitation du dossier économique à des fins de polarisation : Les promesses d’investissements futurs ou d’aides financières émanant des différentes puissances régionales, qu’il s’agisse du financement de projets agricoles ou de la reconstruction des ports, ont été utilisées comme des moyens de pression afin d’acheter la loyauté de dirigeants communautaires et militaires au Soudan. Cela a affaibli la fidélité envers l’État central et renforcé l’allégeance aux axes régionaux.

Les répercussions du conflit sur la sécurité régionale, internationale et les équilibres géopolitiques

La crise soudanaise démontre que l’effondrement d’un État de l’importance du Soudan ne peut être considéré comme un phénomène purement interne ; il entraîne de graves conséquences stratégiques qui affectent la sécurité collective internationale.

L’exportation des crises humanitaires et la pression sur les pays voisins : Les déplacements massifs de population et les flux de réfugiés transfrontaliers ont exercé une pression considérable sur des États voisins déjà fragiles. L’Égypte a dû faire face à des défis sécuritaires et économiques croissants pour accueillir les migrants, tandis que les frontières occidentales et méridionales du Soudan sont devenues des foyers d’instabilité affectant le Tchad, la République centrafricaine et le Soudan du Sud.

La militarisation de la mer Rouge et la perte de contrôle : Le littoral oriental du Soudan représente un espace stratégique d’intérêt majeur pour l’Arabie saoudite, l’Égypte et les ambitions turques. L’effondrement de l’autorité centrale soudanaise sur cette façade maritime ouvre la voie à la domination de chefs de guerre, à l’expansion des groupes terroristes, des réseaux de criminalité organisée et de la traite des êtres humains, menaçant ainsi la navigation internationale sur l’une des routes commerciales les plus importantes du monde.

La menace pesant sur la sécurité hydrique arabe : L’instabilité au Soudan paralyse totalement la coordination entre l’Égypte et le Soudan concernant le dossier du Grand barrage de la Renaissance éthiopienne, affaiblissant ainsi la position de négociation arabe et menaçant la sécurité hydrique de l’Égypte. Cette situation démontre que les interventions mal conçues ont fini par nuire à la sécurité nationale des États intervenants eux-mêmes.

Les défis du processus politique international et l’échec de la diplomatie de médiation

La multiplicité des acteurs régionaux et la contradiction de leurs intérêts constituent un obstacle majeur à toute solution politique internationale. Les initiatives de paix sont ainsi devenues un nouveau terrain de concurrence.

La rivalité entre les initiatives régionales : La crise a été marquée par une rivalité discrète entre l’initiative saoudo-américaine (le processus de Djeddah) et les initiatives égyptiennes (la Conférence des pays voisins du Soudan), auxquelles se sont ajoutées les démarches de l’Union africaine et de l’IGAD. Cette compétition a dispersé les efforts internationaux et permis aux parties belligérantes d’exploiter les divergences régionales afin d’échapper à leurs engagements.

Le manque de confiance mutuelle entre les médiateurs : Le Caire craint qu’une médiation conduite par d’autres capitales n’aboutisse à un accord accordant une influence sur sa frontière méridionale à des forces jugées peu contrôlables, telles que les Forces de soutien rapide ou certaines coalitions politiques. De leur côté, d’autres acteurs régionaux se méfient d’un rôle exclusivement égyptien qui pourrait conduire au rétablissement d’un régime militaire autoritaire marginalisant leurs alliés politiques. Les médiateurs eux-mêmes semblent ainsi avoir besoin d’un médiateur pour rapprocher leurs positions.

L’absence d’une volonté internationale décisive : L’attention des grandes puissances internationales, notamment les États-Unis et l’Union européenne, étant mobilisée par d’autres crises mondiales, le dossier soudanais a été laissé aux rivalités régionales. Comme ces puissances régionales n’ont aucun intérêt à imposer une paix qui ne garantirait pas pleinement leurs propres intérêts, la guerre s’est poursuivie comme une option par défaut, soutenue par de multiples canaux informels.

L’analyse de la politique régionale à l’égard du Soudan révèle une véritable tragédie. Les impératifs de sécurité nationale de l’Égypte, les ambitions maritimes de l’Arabie saoudite ainsi que l’héritage politique et économique de la Turquie et du Qatar se sont entrecroisés pour produire un mélange destructeur qui a anéanti les perspectives de paix.

La poursuite d’un soutien illimité ou la justification des actions des parties au conflit au nom de la préservation des intérêts stratégiques ne conduiront qu’à transformer le Soudan en un État totalement défaillant, un scénario dont aucun de ces acteurs régionaux n’échappera aux conséquences catastrophiques.

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