La Libye entre le processus onusien et l’initiative américaine : divergence internationale sur l’avenir
Entre un soutien européen croissant au processus des Nations unies et des démarches américaines visant à réorganiser les équilibres du pouvoir, la Libye entre dans une nouvelle phase de rivalités internationales autour de la forme du règlement politique et de l’étape à venir.
Ces dernières semaines, la Libye a connu une nette intensification de l’activité diplomatique internationale liée au processus de règlement politique, au sein duquel se dessinent deux approches parallèles pour gérer la crise : la première, conduite par les Nations unies avec un large appui européen, promeut la feuille de route de l’envoyée onusienne Hanna Tetteh ; la seconde évolue sous un parrainage américain mené par Massad Boulos, et met l’accent sur la réingénierie du pouvoir et l’unification des institutions avant toute échéance électorale.
Des observateurs estiment que Tripoli s’est progressivement transformée en un terrain de rivalité entre deux visions différentes de l’avenir de l’État libyen, alors que les puissances internationales tentent d’empêcher le pays de retomber dans la division sécuritaire et politique.
Lors de la réunion mensuelle de coordination des ambassadeurs de l’Union européenne en Libye, mardi, l’ampleur du pari européen sur l’initiative de Tetteh est apparue clairement, celle-ci étant considérée comme la voie la plus à même de préserver les équilibres existants et d’éviter l’effondrement total du processus politique.
La réunion, tenue à Tripoli, a porté plusieurs messages politiques, notamment lorsque l’ambassadeur de l’Union européenne en Libye, Nicola Orlando, a souligné que Bruxelles considère la feuille de route de Tetteh comme le cadre légitime capable de rassembler les parties libyennes sous une bannière internationale unifiée, loin des trajectoires parallèles.
La présence du chef de la mission européenne d’assistance aux frontières et du commandant de l’opération navale Opération Irini n’était pas un simple détail protocolaire, mais traduisait une prise de conscience européenne croissante que la crise libyenne dépasse ses frontières internes et est désormais directement liée à la sécurité méditerranéenne, à la migration irrégulière et aux réseaux de contrebande transfrontaliers.
Des analystes estiment que l’Union européenne considère désormais la stabilité de la Libye comme un élément de sa sécurité stratégique, notamment face à l’intensification des pressions liées à la migration, à l’énergie et aux craintes de l’expansion des groupes armés en Afrique du Nord et au Sahel.
Conflit d’approches
La divergence entre les approches européenne et américaine ne reflète pas seulement une différence dans les outils de résolution, mais révèle également un conflit plus profond sur la forme de l’État libyen à venir et sur l’acteur qui détient la capacité de définir les règles de la nouvelle phase de transition.
Les Nations unies, avec le soutien européen, misent sur la construction progressive d’un consensus menant à des élections qui conféreraient une légitimité populaire aux futures institutions, tandis que Washington semble privilégier la consolidation préalable d’accords entre centres de pouvoir avant de passer aux échéances politiques.
Des observateurs estiment que cette différence reflète la nature des deux approches : les Européens craignent l’effondrement total du processus politique et les conséquences sécuritaires et migratoires qui pourraient en découler, tandis que Washington se concentre sur l’établissement d’arrangements plus stables entre les pôles d’influence à l’est et à l’ouest avant toute aventure électorale.
Bien que les deux parties affichent leur soutien à l’unité et à la stabilité de la Libye, la divergence des priorités pourrait conduire à des frictions dans la gestion de la prochaine étape, notamment si les acteurs libyens perçoivent l’existence de deux trajectoires concurrentes en matière de légitimité et d’influence.
L’accord de Rome
L’initiative onusienne repose sur ce que la mission décrit comme « l’approche en deux étapes » présentée par Hanna Tetteh au Conseil de sécurité au début de l’année, qui consiste d’abord à résoudre l’impasse institutionnelle, puis à passer à des dispositions électorales applicables.
Les premiers résultats de cette approche sont apparus dans « l’accord de Rome » signé fin avril sous parrainage onusien et avec un soutien italien, où le mécanisme « 4+4 » réunissant des représentants des gouvernements de l’est et de l’ouest a permis une percée politique en s’accordant sur la recomposition du conseil de la commission électorale et en tentant de surmonter les complexités constitutionnelles qui ont entravé les élections pendant des années.
Cependant, l’accord n’a pas été accueilli sans réserve dans l’ouest libyen, où des forces politiques ont exprimé leurs craintes que le comité restreint ne devienne un substitut de facto aux institutions officielles existantes.
Dans ce contexte, l’initiative du président du Haut Conseil d’État, Mohamed Takala, visant à former un nouveau comité de communication avec la Chambre des représentants, s’inscrit dans une tentative de repositionnement politique pour ne pas laisser l’initiative entièrement au processus onusien.
Selon des observateurs, cette réticence reflète la crainte de certaines parties que les ententes internationales ne produisent un règlement « par le haut » redistribuant l’influence sans traiter les causes profondes de la crise politique.
Washington : une approche différente
À l’inverse, Washington agit selon une perspective différente, moins centrée sur les élections et davantage axée sur la construction d’accords pragmatiques entre les principaux centres de pouvoir du pays.
Les mouvements associés à Massad Boulos, désormais décrits dans les cercles libyens comme « l’initiative Boulos », partent de l’hypothèse que la tenue d’élections avant l’unification des institutions sécuritaires et économiques pourrait reproduire la division et mener à un nouveau conflit.
Ainsi, l’approche américaine met l’accent sur la formation d’un gouvernement restreint, la réingénierie du Conseil présidentiel, la promotion d’un budget unifié et des arrangements sécuritaires progressifs entre l’est et l’ouest.
Washington tente de présenter cette vision comme une solution pragmatique qui précède les élections sans les annuler, tandis que ses opposants y voient une tentative de légitimer les équilibres de pouvoir actuels plutôt que de recourir directement aux urnes.
Division interne
L’initiative américaine a rencontré un rejet clair de la part de forces politiques et militaires dans l’ouest libyen, en particulier à Misrata, où plusieurs acteurs estiment que toute formule de partage du pouvoir en dehors du processus électoral constitue un contournement de la volonté populaire et une consécration de la logique des quotas.
À l’inverse, des personnalités proches de la Chambre des représentants et du camp de l’est libyen considèrent l’initiative américaine comme plus réaliste et plus applicable que les précédents processus onusiens, souvent entravés par des désaccords constitutionnels.
Les partisans de cette orientation s’appuient sur des indicateurs de terrain, notamment les exercices militaires conjoints menés dans le cadre des manœuvres « Flintlock 26 » accueillies par la ville de Syrte, estimant qu’ils reflètent une volonté internationale de faire progresser l’unification sécuritaire et militaire parallèlement aux arrangements politiques.
