La guerre contre l’Iran : un conflit visant à déterminer l’avenir du système mondial
L’administration américaine cherche à imposer la paix par la force et à empêcher l’émergence d’un ordre international multipolaire.
Des universitaires et chercheurs s’accordent à dire que la guerre menée par les États-Unis et Israël contre l’Iran ne peut être dissociée d’un affrontement plus large concernant la forme du système international et l’avenir de l’équilibre des puissances mondiales.
Selon ces experts, l’objectif dépasse largement la question du programme nucléaire iranien. Il s’agirait également de tenter de soumettre Téhéran, voire de provoquer un changement de régime, afin d’empêcher l’Iran de jouer un rôle dans l’émergence d’un système mondial multipolaire. Toutefois, ils estiment qu’un tel objectif serait difficilement réalisable sans une intervention terrestre de grande ampleur sur le territoire iranien.
Depuis samedi dernier, Israël et les États-Unis mènent des frappes contre l’Iran, qui ont causé la mort de centaines de personnes, parmi lesquelles le guide suprême Ali Khamenei ainsi que plusieurs responsables sécuritaires.
Depuis lors, l’Iran riposte en lançant des missiles et des drones en direction d’Israël et vers ce qu’il qualifie de bases américaines situées dans plusieurs pays de la région. Certaines de ces attaques ont fait des victimes et des blessés dans ces pays et ont provoqué des dégâts dans des infrastructures civiles.
Tel-Aviv et Washington poursuivent ces opérations malgré les progrès réalisés par l’Iran dans les négociations nucléaires indirectes avec les États-Unis, selon les témoignages du médiateur omanais et de responsables américains.
Saïd Bouajla, docteur en mathématiques et militant de la société civile, estime que cette guerre ne commence pas aujourd’hui mais remonte à la victoire de la révolution iranienne en 1979. Selon lui, il s’agit d’une guerre imposée qui a débuté avec le conflit mené par Saddam Hussein contre l’Iran, suivi de sanctions sans précédent.
Bouajla ajoute que la révolution islamique iranienne s’est distinguée en remettant en cause les fondements du système mondial dominé par l’Occident. Selon lui, elle a contesté son capital symbolique, notamment la démocratie, en mettant en place un système reposant sur l’alternance pacifique du pouvoir par les urnes, quelles que soient les circonstances.
Il rappelle également que même durant la guerre de huit ans contre l’Irak entre 1980 et 1988, il avait été demandé à l’ancien guide suprême, l’imam Khomeiny, de reporter les élections, mais celui-ci avait catégoriquement refusé.
Bouajla considère que l’Iran est attaqué parce que le fondement révolutionnaire de la révolution islamique repose sur le soutien aux luttes de libération dans le monde.
Il souligne également que la révolution iranienne a fermé dès le premier jour l’ambassade d’Israël à Téhéran et en a remis le siège à l’ancien président palestinien Yasser Arafat, marquant ainsi un soutien durable à la cause palestinienne.
Concernant les objectifs de la guerre contre l’Iran, Bouajla affirme que l’ordre mondial actuel repose sur des logiques de discrimination et de domination, et qu’il ne dispose plus d’un récit capable de justifier sa légitimité. Selon lui, les sociétés ne peuvent être gouvernées uniquement par la force, mais par un projet et une vision politique.
Il estime également qu’après la guerre à Gaza, l’Occident a perdu une partie de son récit politique et ne proposerait plus au monde que des perspectives de crise et de déclin.
Selon lui, la civilisation finira par triompher, ajoutant que certaines crises peuvent parfois ouvrir la voie à un nouvel horizon pour l’humanité, car la civilisation ne connaît pas de fin définitive.
De son côté, l’universitaire Tarek Kahlaoui, ancien directeur de l’Institut tunisien des études stratégiques, affirme que la guerre s’inscrit dans une orientation de l’administration américaine visant à imposer la paix par la force et à empêcher la formation d’un système international multipolaire.
Il explique que les États-Unis ont accéléré leur stratégie car ils ne seraient plus intéressés par des arrangements ou des négociations, mais par l’imposition de leur agenda stratégique.
Selon lui, le Moyen-Orient constitue une région stratégique pour plusieurs raisons. La première est qu’il représente un espace de confrontation indirecte entre les États-Unis, la Chine et la Russie. La deuxième est la présence d’un allié jouant un rôle particulier dans la structure stratégique américaine, à savoir Israël.
La troisième raison, selon Kahlaoui, est que même si les États-Unis ne dépendent plus directement du Moyen-Orient pour leur énergie, ils restent concernés par la question énergétique dans le cadre de la recomposition des relations internationales.
Il considère que l’Iran pourrait devenir un acteur central dans la formation d’un ordre mondial multipolaire, notamment grâce à sa coopération technologique et militaire avec la Russie et la Chine.
Selon lui, pour Washington, l’Iran pourrait représenter un exemple d’influence croissante de la Chine et de la Russie, surtout si le pays parvenait à devenir une puissance nucléaire.
Kahlaoui estime que Donald Trump fait face à un paradoxe stratégique : il aurait fixé comme objectif de guerre la chute du régime iranien ou son affaiblissement interne afin de le contraindre à modifier sa politique. L’exemple qui aurait influencé cette approche serait celui du Venezuela, où certains ont estimé qu’éliminer la direction politique pouvait provoquer un changement de trajectoire du régime.
Cependant, il souligne que cet objectif est difficilement atteignable sans intervention militaire terrestre. Selon lui, un changement de régime nécessite une force terrestre importante, ce qui constitue un dilemme majeur. Pour cette raison, l’Iran chercherait à prolonger le conflit, ce qui rendrait la réalisation des objectifs américains plus difficile.
Concernant l’idée selon laquelle cette guerre viserait à renforcer la domination régionale d’Israël, Kahlaoui estime qu’il ne faut pas confondre les intérêts et les rapports de force. Il affirme que les États-Unis restent la puissance dominante tandis qu’Israël constitue un acteur stratégique fonctionnel dans ce cadre.
Il ajoute que Washington ne s’engagerait pas dans un conflit de cette ampleur en prenant des risques politiques internes sans poursuivre des objectifs stratégiques propres, liés notamment à sa stratégie de défense.
Selon lui, les principales menaces perçues par les États-Unis incluent la Chine, la Russie, la Corée du Nord et l’Iran, en particulier si ce dernier devenait une puissance nucléaire. Il souligne que les inquiétudes américaines sont réelles, notamment en raison du niveau élevé d’enrichissement nucléaire iranien.
À l’inverse, le chercheur Zouheir Ismaïl, du Centre tunisien d’études économiques et sociales, estime que cette guerre est avant tout celle du Premier ministre israélien Benjamin Netanyahou, qui aurait entraîné Donald Trump dans ce conflit.
Selon lui, Netanyahou aurait mobilisé la puissance militaire américaine dans sa propre guerre, transformant le slogan politique de Trump, souvent utilisé face à ses opposants internes, de « America First » en « Israel First ».
Il ajoute que ce conflit ne peut être dissocié de la bataille du « Déluge d’Al-Aqsa », menée par le Hamas le 7 octobre 2023 contre Israël.
Selon Ismaïl, l’Iran était déjà impliqué dans cette confrontation par une stratégie de soutien indirect reposant sur des règles d’engagement spécifiques avec Israël, dans un contexte où la résistance palestinienne n’a pas été vaincue mais où Israël n’a pas non plus obtenu une victoire décisive.
Il affirme également que la guerre de douze jours lancée par Netanyahou contre l’Iran en juin 2025, avec la participation américaine, aurait constitué une tentative de compenser l’échec militaire subi par Israël à Gaza, malgré l’ampleur des destructions dans l’enclave.
Concernant les messages politiques envoyés par l’alliance américano-israélienne à travers cette guerre, Ismaïl estime qu’ils sont principalement israéliens.
Selon lui, le premier message s’adresse au monde arabe, considéré comme un simple théâtre de confrontation et une source de gains stratégiques, sans réelle capacité à déterminer son propre avenir ou ses relations régionales. Dans cette perspective, il considère que l’idée d’une solution à deux États serait désormais marginalisée.
Le deuxième message, selon Ismaïl, s’adresse au monde arabo-musulman. Il rappelle que Netanyahou a évoqué la confrontation avec ce qu’il décrit comme l’axe chiite dirigé par l’Iran, tout en se préparant à une confrontation future avec un axe sunnite en formation.
Enfin, il estime que le message le plus important est adressé directement à l’Iran, qui sortirait de deux années de confrontation depuis l’opération « Déluge d’Al-Aqsa » dans une situation stratégique affaiblie, menaçant les acquis obtenus au cours de près d’un demi-siècle de révolution.
Ismaïl considère également que cette guerre envoie un message plus large au monde : dans l’ordre international actuel, il n’y aurait pas de place pour les acteurs faibles, et le système hérité de l’après-Seconde Guerre mondiale aurait perdu les fondements qui avaient permis son émergence.
Toutefois, il souligne qu’il reste difficile de prédire l’issue du conflit avec l’Iran. Malgré les revers stratégiques subis dans le contexte de la confrontation régionale et les attaques visant ses alliés, ses installations nucléaires et ses capacités balistiques, l’Iran se trouverait dans une position relativement plus stable que ses adversaires qui promettent une victoire totale difficilement réalisable.
Selon lui, il suffirait à l’Iran de résister et d’empêcher les États-Unis et Israël de reproduire un scénario comparable à celui du Venezuela pour pouvoir se rapprocher d’une forme de victoire.
