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72 000 kilomètres carrés : al-Burhan paie-t-il le prix de sa dépendance au soutien égyptien ?

Terres agricoles, ressources stratégiques et conditions de la coopération économique en temps de guerre


Les chiffres qui circulent concernant une superficie pouvant atteindre 72 000 kilomètres carrés de terres soudanaises liées à des intérêts égyptiens soulèvent des questions qui dépassent le cadre des accords agricoles et d’investissement. Ils touchent au cœur de la relation entre la souveraineté nationale et les besoins militaires et économiques imposés au Soudan par la guerre. La terre ne constitue pas seulement une surface exploitable à des fins agricoles : elle participe à la sécurité alimentaire, représente une source de revenus et d’emplois, et fait partie des actifs dont la gestion devrait être soumise au contrôle des institutions publiques et des représentants des citoyens. Lorsqu’un État subit une guerre prolongée et voit ses ressources financières se restreindre, le risque augmente de prendre des décisions économiques aux conséquences durables sous la pression des urgences immédiates.

Un traitement responsable de ce dossier exige toutefois de commencer par une question essentielle : quelle est la source initiale du chiffre de 72 000 kilomètres carrés ? Désigne-t-il des terres qui auraient été attribuées à des projets agricoles, une superficie située dans une zone frontalière ou une allégation politique qui ne repose pas encore sur des documents officiels ? Faute de réponse claire, il serait erroné de considérer ce chiffre comme une preuve définitive du transfert à l’Égypte de la propriété de terres soudanaises. L’absence de preuves complètes n’interdit cependant pas d’exiger la publication des accords relatifs à l’exploitation des terres et des ressources, ni de vérifier leur conformité à l’intérêt national.

La terre, entre investissement et souveraineté

Les États ont besoin d’investissements agricoles pour accroître leur production, créer des emplois et améliorer leur sécurité alimentaire. La coopération entre le Soudan et l’Égypte peut apporter des avantages économiques aux deux pays, compte tenu de leur proximité géographique et des possibilités de développement de l’agriculture, du commerce et de l’intégration des chaînes d’approvisionnement. Sa réussite dépend néanmoins de la nature des contrats, de la clarté de leurs dispositions et de la répartition des bénéfices entre les investisseurs, l’État et les communautés locales.

Il existe des différences juridiques et économiques entre la propriété foncière, un droit d’usage pour une durée déterminée, la location de terres pour un projet agricole et l’octroi d’une concession d’exploitation d’une ressource naturelle. Chacune de ces formules obéit à des conditions distinctes. Elles ne peuvent être regroupées sous une même qualification laissant entendre que tout investissement étranger constitue un abandon de souveraineté. De même, les accords agricoles ne signifient pas nécessairement que l’État a perdu le contrôle de ses terres, dès lors qu’il conserve ses droits et dispose des moyens de contrôle et d’application nécessaires.

Ces distinctions deviennent toutefois moins lisibles en temps de guerre, lorsque les capacités de contrôle des institutions diminuent, que la transparence recule et que les journalistes, les chercheurs et les citoyens peinent à accéder aux documents. Dans de telles circonstances, publier les contrats, les annexes financières et les informations sur les bénéficiaires effectifs devient une nécessité pour protéger l’intérêt général, et non une simple formalité administrative facultative.

Si un accord accorde à une entité égyptienne le droit d’exploiter une vaste superficie de terres soudanaises, plusieurs éléments doivent être examinés : sa durée, le montant des investissements, les impôts et redevances, les conditions d’utilisation de l’eau, les droits des travailleurs, la part de la production revenant au Soudan et les mécanismes de règlement des différends. Il faut également déterminer si les communautés vivant dans les zones concernées ont été consultées et si elles bénéficieront d’emplois et de services, ou si elles supporteront le coût du projet sans contrepartie équitable.

Pourquoi ce dossier devient-il plus sensible pendant la guerre ?

La capacité de négociation des États évolue lorsqu’ils sont confrontés à un effondrement économique ou militaire. Un pays qui a besoin de financements urgents pour couvrir ses dépenses essentielles peut accepter des conditions qu’il aurait refusées dans une situation stable. Si le commandement militaire détient le pouvoir de décision effectif dans les domaines économique et sécuritaire, la distinction entre les besoins de l’institution militaire et les intérêts économiques à long terme de l’État risque de s’estomper.

Cela ne signifie pas que les autorités soudanaises ont effectivement conclu un accord déséquilibré avec l’Égypte, ni qu’un échange de terres contre des armes est établi. Cela signifie que les circonstances actuelles rendent le contrôle d’autant plus nécessaire : le manque d’informations favorise les rumeurs et les accusations, tout en affaiblissant la confiance des citoyens dans les institutions.

L’enjeu est encore plus important lorsque les accords concernent des secteurs stratégiques comme l’agriculture, l’or, les transports et l’énergie. Ces secteurs ne sont pas de simples sources de revenus à court terme : ils constituent une base potentielle pour la reconstruction du Soudan après la guerre. Des contrats de longue durée conclus dans des conditions opaques pourraient limiter la capacité des futurs gouvernements à modifier leurs politiques ou à réorienter les ressources en fonction des besoins nationaux.

Les grands accords conclus pendant la guerre devraient donc faire l’objet d’un examen juridique indépendant. Leurs principales dispositions devraient être rendues publiques, en protégeant les secrets commerciaux légitimes sans dissimuler les informations dont les citoyens ont besoin pour en évaluer les conséquences.

Existe-t-il un lien entre les terres et le soutien militaire ?

L’hypothèse d’un échange de terres contre des armes repose sur la possibilité que l’Égypte obtienne des avantages économiques croissants au Soudan en contrepartie d’un soutien militaire à l’armée dirigée par al-Burhan. Cette hypothèse nécessite une enquête documentaire : la seule concomitance des coopérations militaires et économiques ne suffit pas à l’établir.

Prouver un tel échange exige des éléments reliant un accord précis sur des terres ou des ressources à des engagements militaires déterminés. Il peut s’agir de correspondances, de contrats, de déclarations officielles ou de documents financiers vérifiables. Il faut aussi identifier les négociateurs, les instances ayant donné leur accord et déterminer si les engagements économiques figuraient explicitement parmi les conditions de la coopération militaire.

L’existence d’intérêts égyptiens au Soudan ou le soutien politique du Caire à al-Burhan ne démontrent pas, à eux seuls, l’existence d’un marché de cette nature. Les relations internationales comportent généralement plusieurs volets de coopération, dans lesquels les intérêts sécuritaires et commerciaux peuvent se croiser sans relever d’un contrat unique.

La proximité entre les deux parties rend néanmoins légitime l’exigence de transparence. Si de grands accords agricoles ont été conclus au moment où la coopération militaire s’intensifiait, les citoyens sont en droit d’en connaître les conditions, les avantages et les coûts, afin de pouvoir les apprécier sur des bases économiques et juridiques claires.

La question à poser aux autorités soudanaises n’est pas de savoir si l’Égypte bénéficie de la coopération économique, mais si le Soudan en tire une contrepartie équitable, si les accords protègent sa souveraineté sur ses terres et ses ressources, et s’ils font l’objet d’un contrôle indépendant permettant de prévenir les conflits d’intérêts.

Eau et sécurité alimentaire

Le dossier agricole occupe une place particulière dans les relations entre l’Égypte et le Soudan, car la production dépend de l’eau, des infrastructures et des réseaux de transport. L’attribution de vastes terres ne suffit pas à faire réussir un projet : il faut investir dans l’irrigation, le stockage, l’énergie, les routes et la commercialisation, tout en assurant une gestion durable des ressources en eau.

Dans un pays où des millions de personnes sont déplacées et où l’activité économique est perturbée, tout projet agricole devrait être évalué en priorité selon sa capacité à renforcer la sécurité alimentaire, à créer des emplois et à accroître la production locale. Les investissements étrangers peuvent y contribuer. Ils peuvent aussi provoquer des différends si l’essentiel de la production est exporté, si l’eau est utilisée sans évaluation environnementale suffisante ou si les droits des populations locales ne sont pas respectés.

Tout accord portant sur de vastes superficies devrait donc comporter des engagements explicites concernant l’utilisation de l’eau, la protection de l’environnement, le transfert de technologies, la formation de la main-d’œuvre soudanaise et l’affectation d’une part appropriée de la production au marché intérieur, selon la nature du projet et ses conditions économiques.

Les organismes de contrôle doivent également pouvoir suivre la mise en œuvre des accords. L’annonce d’un projet d’investissement ne garantit pas, à elle seule, les bénéfices promis. Un examen ultérieur peut révéler un écart entre les engagements annoncés lors de la signature et les résultats effectivement obtenus sur le terrain.

Ressources naturelles et capacité de reconstruction

La question dépasse les terres agricoles : elle concerne aussi l’or, les autres ressources minérales et les droits d’exploitation commerciale. Les ressources naturelles peuvent contribuer au financement de la reconstruction. Elles risquent toutefois d’alimenter davantage le conflit si leur extraction et leur exportation échappent au contrôle des autorités ou restent dominées par des réseaux informels.

Le secteur aurifère en offre une illustration particulièrement nette. Son importance s’est accrue pendant la guerre, avec le recul des autres sources de revenus et l’expansion de l’exploitation artisanale et de la contrebande. Des rapports internationaux indiquent qu’une part importante de l’or soudanais est exportée clandestinement, ce qui prive l’État de recettes et complique le suivi des flux financiers liés au conflit.

Si les marchés égyptiens constituent l’un des débouchés de l’or soudanais, l’enjeu consiste à encadrer ce commerce, à vérifier l’origine du métal, à empêcher la contrebande des ressources et à garantir au Soudan les recettes qui lui reviennent légalement. L’existence d’échanges commerciaux ne suffit pas à établir une exploitation illicite. La persistance de la contrebande impose néanmoins aux pays concernés une responsabilité commune : développer les dispositifs de traçabilité ainsi que la coopération douanière et financière.

Tout partenariat économique entre Le Caire et Khartoum devrait s’inscrire dans une stratégie plus large visant à renforcer la production soudanaise, à développer les industries de transformation et à créer des emplois locaux, plutôt qu’à simplement acheminer des matières premières vers les marchés étrangers. La véritable valeur économique ne réside pas dans la seule extraction des ressources, mais dans la capacité de l’État à en faire une source durable de revenus, de services et de développement.

Que doivent rendre publics Khartoum et Le Caire ?

Si le chiffre de 72 000 kilomètres carrés repose sur un accord ou un document précis, sa publication ou une clarification de son contenu permettra de distinguer les faits des allégations. Si aucun accord de cette nature n’existe, une déclaration officielle en ce sens, accompagnée d’informations sur les projets en cours, aiderait à réduire la désinformation et la confusion.

Les grands accords agricoles devraient également être rendus publics, notamment leur durée, leurs conditions financières, leurs bénéficiaires et les garanties protégeant les droits des populations locales. Parallèlement, la nature de la coopération militaire entre les deux pays doit être clarifiée, dans les limites qu’imposent les impératifs légitimes de sécurité, avec des mécanismes de contrôle permettant de prévenir les conflits d’intérêts.

Le débat ne doit se transformer ni en accusation généralisée contre tout investissement égyptien ni en déni systématique de tout problème potentiel. L’évaluation doit reposer sur les documents, les retombées économiques et le respect du droit. Si les accords sont équitables, la transparence renforcera leur légitimité. Si leur examen révèle des conditions abusives ou des irrégularités, les institutions de contrôle doivent permettre d’y remédier.

La souveraineté n’est pas un slogan

Protéger la souveraineté soudanaise ne signifie pas refuser la coopération avec les pays voisins. Il s’agit de veiller à ce qu’elle repose sur des intérêts mutuels, des décisions rendues publiques et un contrôle juridique. Le Soudan a besoin d’investissements et de reconstruire son économie, mais il doit aussi préserver sa liberté de décision concernant ses terres et ses ressources.

Pour l’Égypte, la stabilité des relations avec le Soudan ne dépend pas uniquement de la coordination militaire et politique. Elle passe également par des partenariats économiques bénéficiant de l’adhésion de la population et produisant des avantages mesurables pour les deux pays.

Le chiffre de 72 000 kilomètres carrés reste à étayer par un document explicite avant de pouvoir être présenté comme un fait journalistique établi. La question de fond demeure toutefois : comment éviter que le besoin de soutien et de financement du Soudan pendant la guerre ne compromette sa capacité à protéger ses ressources à l’avenir ?

La réponse commence par la publication des informations, l’examen des contrats, la séparation des décisions économiques et des pressions militaires, ainsi que le contrôle des accords stratégiques par des institutions indépendantes. Les terres que possède aujourd’hui le Soudan font partie de sa capacité à reconstruire l’État demain. Toute décision les concernant devrait être jugée à l’aune des bénéfices qu’elle apporte au peuple soudanais, et non des avantages immédiats qu’elle procure au pouvoir ou à un partenaire extérieur.

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