Iran

L’Iran aux mains d’un régime plus faible et plus divisé… qui gouverne réellement ? 


Qui gouverne réellement l’Iran aujourd’hui ? Une question qui se pose avec acuité à mesure que s’intensifie la lutte d’influence, dans un contexte de présence croissante des Gardiens de la révolution dans les cercles décisionnels et d’effacement manifeste du rôle du président et du Guide.

Depuis le déclenchement de la guerre à la fin du mois de février dernier, qui a entraîné la mort du Guide Ali Khamenei ainsi que de nombreux hauts responsables des appareils sécuritaires et militaires, la structure du pouvoir en Iran connaît des transformations instables.

Ces mutations sont alimentées par une concurrence aiguë entre des cercles militaires qui ont progressé vers le centre de la décision, profitant d’un vide au sommet de la hiérarchie, notamment en raison de l’absence du nouveau Guide, Mojtaba Khamenei, de la scène publique.

En parallèle, des figures représentant la façade civile du régime tentent de préserver leur présence, sans disposer d’une réelle capacité d’influence.

Selon des observateurs, ce conflit a engendré de profondes divisions et des divergences marquées au sein des institutions du pouvoir, les décisions oscillant désormais de manière notable entre escalade et recul, comme cela a été observé dans le dossier du détroit d’Ormuz, ainsi que dans des comportements hostiles envers les pays voisins.

À ce sujet, l’expert italien Daniele Ruvinetti a déclaré : « Les attaques récentes visant les Émirats arabes unis semblent liées non seulement aux tensions régionales, mais aussi aux divisions croissantes au sein même du régime iranien ».

Il a ajouté : « On ne peut exclure l’existence de divisions internes plus profondes. Alors que certaines composantes de l’institution iranienne semblent soucieuses d’éviter un conflit régional de plus grande ampleur, des acteurs sécuritaires plus radicaux pourraient chercher à modeler — ou à restreindre — l’espace diplomatique disponible pour Téhéran ».

Il poursuit : « Ce qui se produit actuellement est une compétition accrue au sein du régime iranien sur la forme que devrait prendre le système après le cessez-le-feu ».

Cette compétition renforce l’idée des fractures et des dissensions dont souffre le régime iranien en l’absence d’un leadership capable d’imposer sa vision ou d’adopter une position unifiée face aux événements régionaux et internationaux, notamment en ce qui concerne les relations avec les pays voisins et les négociations avec les États-Unis.

« Un moment charnière »

Selon une analyse publiée par le magazine américain Time à la fin du mois d’avril, le régime iranien traverse un moment charnière : l’élite sécuritaire s’est rapprochée du centre décisionnel, tandis que le camp idéologique est devenu moins déterminant, bien qu’il conserve une capacité de pression.

L’autorité en matière de guerre, de diplomatie et d’escalade s’est progressivement déplacée vers un noyau militaro-sécuritaire comprenant un réseau d’acteurs, notamment les Gardiens de la révolution, le Conseil suprême de sécurité nationale et des figures politiques dont l’influence repose sur des liens étroits avec l’appareil sécuritaire.

Les institutions civiles iraniennes n’ont toutefois pas disparu : la présidence, le ministère des Affaires étrangères et d’autres composantes de l’État restent actives, mais leurs rôles ont été redéfinis. Elles ne constituent plus des centres indépendants d’orientation stratégique, mais exécutent des décisions prises ailleurs.

Dans ce contexte, Mojtaba Khamenei, en tant que Guide, s’il exerce effectivement une autorité malgré une situation sanitaire ambiguë, ne dispose pas d’un pouvoir absolu comparable à celui de son père. Il agit comme une voix parmi d’autres au sein d’un processus décisionnel élargi, selon Time.

Trois sources informées des délibérations internes avaient auparavant indiqué à Reuters que le rôle de Khamenei se limite largement à conférer une légitimité aux décisions prises par ses généraux, plutôt qu’à émettre lui-même des directives.

Mojtaba, grièvement blessé lors de la première frappe israélo-américaine, n’est pas apparu en public depuis sa prise de fonctions début mars. Il communique par l’intermédiaire d’assistants des Gardiens de la révolution ou via des contacts limités pour des raisons de sécurité, selon deux personnes proches de son entourage citées par Reuters.

En revanche, le commandant des Gardiens de la révolution, Ahmad Vahidi, a été le principal interlocuteur au nom de l’Iran, selon une source pakistanaise et deux sources iraniennes qui l’ont identifié comme la figure iranienne centrale, y compris la nuit où le cessez-le-feu a été annoncé le mois dernier.

Division parmi les conservateurs radicaux

Cette situation crée une division entre militaires et civils, les premiers détenant l’avantage, à laquelle s’ajoute une fracture plus influente au sein même du camp radical qui constitue le pilier de l’appareil sécuritaire, selon Time.

D’un côté, des élites à orientation sécuritaire telles que Mohammad Bagher Ghalibaf, qui abordent la guerre sous un angle pragmatique et considèrent la diplomatie comme un outil à utiliser parallèlement à la pression militaire.

De l’autre, un courant plus idéologique et plus intransigeant, clairement lié à des figures et des réseaux associés au très radical « Front de la stabilité », connu en persan sous le nom de « Front Paydari », qui manifeste un profond scepticisme à l’égard du principe même de la négociation.

Cette dernière division, de nature idéologique, traverse le régime de part en part, atteignant le parlement et les médias, créant deux voix opposées dans un cercle fermé, selon des observateurs.

Une décision « fragmentée »

Plus encore, les multiples cercles de division et de discorde en Iran entravent le processus décisionnel et la capacité de réponse aux évolutions sur la scène internationale.

Un haut responsable gouvernemental pakistanais, informé des pourparlers de paix entre l’Iran et les États-Unis, facilités par Islamabad, a récemment déclaré à Reuters : « Les Iraniens sont extrêmement lents dans leurs réponses », précisant : « Il semble qu’il n’y ait pas une structure de commandement unique pour la prise de décision. Parfois, il leur faut deux à trois jours pour répondre ».

Les déclarations du secrétaire d’État américain Marco Rubio, à la fin du mois de mars, renforcent cette lecture, lorsqu’il a évoqué l’existence de « divisions » internes en Iran, soulignant que les déclarations publiques de Téhéran ne reflètent pas nécessairement ses positions réelles dans les discussions, et qu’il existe un écart entre le discours officiel et ce qui est discuté dans les canaux non officiels.

Dans ce contexte de concurrence et de fragmentation, le chercheur politique Ali Alfoneh a écrit, dans un article publié par l’Institut italien d’études politiques internationales, que « ce qui apparaît aujourd’hui est un régime plus faible et différent ».

Il a expliqué que « les rênes du pouvoir se concentrent entre les mains de l’élite sécuritaire liée aux Gardiens de la révolution, poussant le régime vers une dictature militaire de facto, avec une figure religieuse en façade et des civils qui dirigent officiellement deux des trois branches du gouvernement ».

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