La guerre hybride russe en Europe : une amplification constante et des motivations cachées
Il ne se passe guère de semaine en Europe sans qu’un signalement de drone, un incendie ou une coupure d’électricité soit imputé à la Russie, qui dément toute implication.
Selon la revue Responsible Statecraft, ces incidents sont régulièrement présentés comme les manifestations d’une « guerre hybride » incessante et de plus en plus intense menée par Moscou contre le continent.
Les tensions se sont nettement accentuées le mois dernier, après que l’Allemagne a officiellement attribué à Moscou une attaque « déjouée » au drone visant l’aéroport de Leipzig/Halle.
Mais les éléments disponibles étayent-ils les accusations occidentales selon lesquelles la Russie mène une guerre hybride systématique contre l’Europe ?
Plusieurs bases de données et rapports sont habituellement invoqués à l’appui de cette thèse, notamment ceux de l’université de Leyde, du Soufan Center, de l’agence Associated Press et de centres de recherche spécialisés dans les questions de défense, comme l’Institut international d’études stratégiques (IISS), le Centre d’études stratégiques et internationales (CSIS) et GLOBSEC.
Prise isolément, chacune de ces sources dresse un tableau sombre. Mais, lorsqu’elles sont examinées ensemble, elles racontent une tout autre histoire. Première difficulté : les chiffres ne concordent pas. Selon les rapports, la Russie aurait mené entre 52 et 255 attaques hybrides en Europe depuis février 2022, soit un écart de près d’un à cinq pour ce qui est censé constituer une seule et même campagne, souligne Responsible Statecraft.
Cette disparité tient à l’absence de définition consensuelle de ce qui constitue une « attaque hybride ». L’IISS reconnaît lui-même que le terme est « vague et mal défini ».
Certains rapports ne recensent que les actes de sabotage matériel. D’autres incluent les affiches favorables au Kremlin, les graffitis, les manifestations pour la paix et même le passage de bâtiments de la marine russe dans la Manche.
Les affaires les plus médiatisées à l’épreuve des faits
Autrement dit, il s’agit d’un concept suffisamment malléable pour englober presque n’importe quoi. Selon la revue, les éléments reliant la Russie à ces événements sont en outre extrêmement ténus dans la plupart des cas, voire inexistants : l’attribution à Moscou repose généralement sur des articles de presse rapportant les soupçons de responsables occidentaux.
Pourtant, plusieurs des affaires de sabotage présumé russe les plus connues et les plus commentées — notamment le « brouillage » du signal GPS de l’avion d’Ursula von der Leyen, les incidents ayant touché les câbles en mer Baltique à la fin de 2024, le crash d’un avion-cargo de DHL et l’incendie à l’aéroport d’Heathrow en 2025 — n’auraient pas résisté aux premières vérifications.
D’après Responsible Statecraft, l’implication russe a finalement été écartée dans chacun de ces cas. Le signal de l’avion de von der Leyen n’aurait jamais été interrompu, tandis que les câbles de la Baltique auraient été endommagés pour une tout autre raison.
Le crash de l’avion de DHL à Vilnius aurait été provoqué par une erreur de pilotage. Quant à l’incendie d’Heathrow, il aurait résulté d’une défaillance dans un poste électrique, repérée plusieurs années auparavant mais jamais corrigée, selon la revue.
Combien de personnes le savent réellement, alors que ces rectifications et démentis ne bénéficient généralement que d’une infime partie de la couverture accordée aux accusations initiales ?
Les incidents liés aux drones
Le même constat s’applique, selon le rapport, à la vague d’inquiétude suscitée par les drones en Europe à l’automne 2025, lorsque des signalements presque quotidiens ont entraîné la fermeture de plusieurs aéroports à travers le continent.
Les dirigeants ont publiquement mis en cause Moscou. Pourtant, la quasi-totalité des signalements de « drones russes » se seraient révélés infondés. Une enquête néerlandaise portant sur une soixantaine d’incidents aurait ainsi mis en évidence « beaucoup de panique, mais très peu d’éléments attestant une implication russe ». Nombre de ces observations concernaient en réalité des drones de loisir, des avions civils, des hélicoptères, des satellites, voire des étoiles.
Même lorsque des drones russes ont effectivement pénétré dans l’espace aérien de pays que l’article cite dans ce contexte — la Pologne, la Roumanie, la Moldavie et la Lituanie —, ces incursions se seraient presque toujours produites à proximité de la frontière ukrainienne, pendant des attaques visant des cibles en Ukraine.
Le président lituanien lui-même a déclaré que le dernier incident de ce type résultait probablement de la déviation d’un drone sous l’effet du brouillage ukrainien. Selon cette lecture, ces événements relèveraient davantage des répercussions de la guerre voisine que d’une campagne d’incursions délibérées.
Un drone russe a certes été abattu loin à l’intérieur du territoire polonais. Mais, même dans ce cas, des responsables occidentaux du renseignement auraient reconnu « en privé » que l’incursion pouvait avoir été involontaire, selon Responsible Statecraft.
Reste l’affaire de Leipzig/Halle. Après que l’Allemagne a officiellement accusé la Russie d’être impliquée, le secrétaire général de l’OTAN, Mark Rutte, s’est empressé d’affirmer que « les preuves sont claires ».
Responsible Statecraft estime que cela pourrait parfaitement être le cas. Mais, aucun élément n’ayant été rendu public, il faudrait s’en remettre à la seule parole des autorités allemandes.
Comme l’a déclaré à EUobserver un universitaire allemand, dont le rapport ne précise pas le nom, cette attribution « peut sembler plausible, mais il n’existe manifestement aucune preuve ».
Peut-on parler de guerre ?
Une fois écartés tous ces « incidents » hypothétiques et non établis, il ne resterait, selon le rapport, qu’une poignée d’affaires de sabotage avérées ayant débouché sur des condamnations : l’incendie volontaire d’un entrepôt à Londres, des incendies de bus à Prague, celui d’un magasin IKEA à Vilnius, ainsi que l’envoi vers l’Ukraine de colis équipés de traceurs GPS.
Toutefois, même dans ces affaires, les personnes condamnées avaient souvent été recrutées par l’intermédiaire de comptes Telegram anonymes. Le lien avec l’État russe ou ses relais n’aurait été établi dans le cadre d’un procès public et contradictoire que dans un nombre très limité de dossiers, notamment ceux de l’entrepôt londonien et des colis munis de traceurs GPS.
Mais, même en supposant que la Russie soit effectivement à l’origine de tous ces faits, le tableau qui se dessine serait celui d’incidents sporadiques, aux effets limités et aux dégâts mineurs. Rien qui puisse être assimilé à la « guerre » régulièrement évoquée par les dirigeants européens, estime le même rapport.
Celui-ci conclut que le récit de la guerre hybride sert plusieurs intérêts. Il aide d’abord les gouvernements à maintenir le soutien de l’opinion publique à une guerre en Ukraine de moins en moins populaire, ainsi qu’à une campagne de réarmement à l’échelle du continent qui nécessitera des coupes budgétaires douloureuses dans d’autres secteurs.
