Frères musulmans du Soudan et Iran : ainsi les fils de la toile d’araignée se resserrent autour d’Al-Burhan
Est-il réellement possible de dissocier l’armée soudanaise des Frères musulmans et de l’Iran, c’est-à-dire d’opérer une séparation effective entre des composantes d’une structure façonnée sur plusieurs décennies ?
Cette question s’impose alors que des observateurs estiment que le véritable problème ne réside pas seulement dans la relation du commandant de l’armée soudanaise, Abdel Fattah al-Burhan, avec les Frères musulmans et l’Iran, mais avant tout dans la nature même de l’institution.
Selon eux, l’armée elle-même est le produit de cette imbrication, car il s’agit d’une architecture complète construite au fil des décennies, où l’autorité militaire s’est entremêlée avec des réseaux idéologiques et économiques à un point tel que les dissocier reviendrait à tenter de démanteler le corps de l’intérieur sans le faire s’effondrer.
Les sanctions : quel rôle ?
Une analyse du Washington Institute for Near East Policy estime que l’imposition de sanctions contre les Frères musulmans du Soudan pourrait influer sur l’approche d’Al-Burhan à l’égard du mouvement. Elle souligne toutefois qu’une véritable rupture nécessiterait probablement une pression accrue, compte tenu du rôle de ces réseaux dans le conflit actuel.
L’analyse retrace le rôle historique des Frères musulmans au Soudan, rappelant que le mouvement a constitué pendant trois décennies l’épine dorsale du régime de Omar al-Bashir. Son influence ne s’est pas éteinte avec la chute du régime, mais s’est prolongée à travers des réseaux au sein des institutions de l’État.
Avec l’éclatement de la guerre en avril 2023, le chaos né du conflit a permis à ces réseaux de préserver leurs positions, voire de renforcer leur présence par des discours présentés comme protecteurs de l’État, contribuant à retarder tout processus de reddition de comptes.
Au vu de ces éléments, il semble difficile d’opérer une séparation réelle entre l’armée et les réseaux qui lui sont liés, d’autant que de nombreux officiers promus durant l’ère Al-Bashir y sont associés, directement ou indirectement.
Selon l’article, toute tentative d’éviction de ces officiers comporte des risques pour la cohésion de l’institution militaire en pleine guerre, un pari qu’Al-Burhan ne peut se permettre, même s’il le souhaitait.
Le 16 mars dernier, le département d’État américain a classé les Frères musulmans du Soudan comme organisation terroriste étrangère, une décision intervenue à un moment charnière marqué par l’intensification de l’implication iranienne dans la guerre soudanaise et l’intégration accrue du mouvement au sein de l’appareil militaire.
L’article considère que le message implicite de cette décision reflète la perception de Washington, qui voit dans le mouvement un obstacle majeur à la paix et à la stabilité, et non un acteur secondaire du conflit.
Le jour de l’annonce, Massad Boulos, conseiller principal des États-Unis pour les affaires arabes et africaines, a déclaré que « les États-Unis continuent d’utiliser tous les outils disponibles pour contrer l’influence iranienne malveillante ».
Cette déclaration place le Soudan dans un cadre plus large de politique de containment de l’influence régionale de l’Iran.
La guerre comme moyen de survie
En interdisant les Frères musulmans, Washington vise, selon l’analyse, un acteur clé du pays. Pendant trente ans, le mouvement a constitué le pilier idéologique du régime d’Al-Bashir, faisant du Soudan un centre d’activité transnationale des Frères musulmans.
De nombreux événements ont alors reflété la politique délibérée d’Al-Bashir visant à consolider ses liens avec des réseaux armés et idéologiques à travers la région. Après sa chute, ces réseaux sont restés largement intacts au sein des institutions de l’État, même sans rôle officiel.
La guerre actuelle a offert à certains de ces réseaux l’occasion de regagner de l’influence à travers des slogans trompeurs, de retarder la reddition de comptes et de préserver leurs positions dans la structure du pouvoir. Pour les Frères musulmans du Soudan, la guerre n’est pas une crise, mais une opportunité à exploiter.
L’Iran : un allié jamais disparu
Selon la déclaration officielle américaine relative à leur désignation, les Frères musulmans du Soudan ont aidé à recruter plus de 20 000 combattants pour les forces d’Al-Burhan durant la guerre, dont beaucoup auraient reçu une formation dispensée par le Islamic Revolutionary Guard Corps.
S’agissant de la relation avec Téhéran, l’article souligne que la rupture de 2017 n’a pas mis fin complètement à ces liens. Al-Burhan a rouvert des canaux de communication avec l’Iran en octobre 2023 pour obtenir un soutien militaire, notamment des drones.
Le moment choisi ne semble pas fortuit : des rapports indiquent qu’un des facteurs ayant incité l’Iran à rétablir ses relations avec le Soudan est la possibilité de rouvrir des lignes d’approvisionnement pour transférer des armes vers le mouvement palestinien Hamas via le Soudan.
Téhéran a fourni des drones à l’armée soudanaise, ramenant ainsi le Soudan dans l’orbite iranienne d’une manière qui rappelle l’époque d’Al-Bashir, lorsque l’Iran cherchait à utiliser le pays comme entrepôt pour stocker des armes et réarmer ses alliés régionaux.
Dans ce sens, le Soudan n’est pas devenu un simple partenaire de l’Iran, mais un centre logistique au sein de son réseau d’influence régionale, inscrivant le pays dans une alliance stratégique qui dépasse largement sa crise interne.
L’analyse met en lumière la contradiction dans la position d’Al-Burhan, qui cherche à préserver des relations avec des États opposés à l’Iran, alors que des signes de rapprochement apparaissent au sein même de son camp.
Elle cite notamment une vidéo virale montrant des soldats en uniforme soudanais déclarant leur volonté de défendre l’Iran, ce qui a conduit Al-Burhan à s’en désolidariser.
Dans ce contexte, l’analyse mentionne l’existence de factions au sein de l’institution militaire, telles que la « brigade Al-Baraa », qui opèrent dans la structure officielle tout en conservant une certaine autonomie, reflétant la complexité de la prise de décision au sein de l’armée et soulevant des interrogations quant au degré de contrôle exercé par le commandement.
Ces éléments rendent, selon l’analyse, toute séparation réelle entre l’armée et ces réseaux particulièrement difficile, d’autant que de nombreux officiers promus durant l’ère Al-Bashir leur sont liés, directement ou indirectement, ce qui rend toute tentative d’éviction risquée.
Concernant les instruments de pression, l’analyse souligne que les sanctions peuvent être efficaces si elles ciblent précisément ces réseaux sans nuire aux institutions de l’État, tout en surveillant les tentatives de reconstitution de ces groupes sous d’autres appellations.
