De la frérisation des institutions au pouvoir de l’ombre… les gouvernorats du Yémen libéré dans un cauchemar frériste
Le risque d’érosion de l’État au Yémen ne se limite plus au coup d’État des Houthis à Sanaa, mais se reproduit désormais de manière parallèle dans les zones dites « libérées », où les Frères musulmans yéménites, à travers des réseaux d’influence politique et militaire, ont reproduit un modèle d’État capturé de l’intérieur.
Au lieu d’une restauration des institutions étatiques après des années de guerre, certaines provinces sont devenues des espaces d’influence pour des groupes armés et des centres de pouvoir partisans qui se partagent les décisions sécuritaires, militaires et économiques.
Dans des villes comme Taëz, les assassinats répétés, les conflits armés et la domination des factions partisanes sur les institutions révèlent l’ampleur de l’érosion de l’autorité de l’État. La fonction publique n’est plus un outil au service de la nation, mais un moyen de consolidation partisane et de soumission de la décision souveraine à la logique de l’allégeance organisationnelle.
Des observateurs estiment que les politiques du mouvement fondées sur la « frérisation » de l’administration publique et la prise de contrôle des décisions militaires et sécuritaires ont plongé les gouvernorats libérés dans un tunnel sombre marqué par l’insécurité et les assassinats systématiques.
Taëz et le chaos sécuritaire
La ville de Taëz constitue l’exemple le plus frappant de l’effondrement des institutions de l’État. Cette ville, qui a mené de violents combats contre les milices Houthis, voit aujourd’hui de vastes zones libérées devenir un théâtre de règlements de comptes et de chaos sécuritaire, dirigé par des hommes armés affiliés aux Frères musulmans.
Selon des statistiques et rapports locaux et des organisations de défense des droits humains, plus de 380 opérations et tentatives d’assassinat ont été recensées ces dernières années, visant des soldats, des officiers de l’armée et de la sécurité, ainsi que des figures civiles, politiques et militaires opposées à la politique du mouvement.
Parmi les opérations les plus marquantes figure l’assassinat du commandant de la 35e brigade blindée, le général de brigade Adnan al-Hammadi, fin 2019, considéré comme un pilier de stabilité et l’un des fondateurs d’une armée yéménite indépendante des clivages partisans.
Les chiffres ne s’arrêtent pas là : les données sécuritaires indiquent que les affrontements entre factions affiliées aux Frères musulmans ont causé la mort et la blessure de plus de 450 civils au cours des trois dernières années.
Toutes ces victimes sont tombées dans le cadre de conflits liés aux taxes illégales, au contrôle des terres et des revenus des marchés, ce qui reflète une absence totale de discipline militaire.
La frérisation des institutions
Dans ce contexte, des analystes politiques et chercheurs yéménites estiment que la dangerosité de la stratégie des Frères musulmans au Yémen réside dans la « nationalisation partisane de la fonction publique, sa frérisation et la militarisation de la société au service de l’agenda du parti et non de l’État ».
Des sources médiatiques et politiques indiquent que les Frères musulmans ont utilisé leur influence au sein des autorités reconnues pour placer des éléments partisans non qualifiés à des postes militaires et sécuritaires sensibles, vidant ainsi les institutions de leur substance professionnelle.
Elles soulignent que lorsque la loyauté du soldat passe de la patrie à une allégeance aux dirigeants fréristes, l’autorité de l’État s’effondre automatiquement, et le crime devient un outil politique de règlements de comptes, comme cela se produit à Taëz, Marib, dans le Wadi Hadramout et récemment dans le sud, où les Frères musulmans accélèrent la « frérisation » des institutions.
Perte de l’autorité de l’État
De son côté, l’analyste politique Ammar Ali affirme que les incidents sécuritaires et les assassinats visant des soldats à Taëz ne sont pas fortuits, mais le résultat direct de l’affaiblissement des services de renseignement officiels et de la création de structures parallèles.
Il explique que le démantèlement des appareils sécuritaires dans les zones contrôlées par les Frères musulmans a effectivement entraîné la perte de l’autorité de l’État et de la loi, transformant le meurtrier en personne protégée par son identité militaire ou partisane, et réduisant les institutions étatiques à une simple façade derrière laquelle se cache l’influence partisane.
Il ajoute que Taëz est devenue un modèle de dérive, où 60 % des bâtiments gouvernementaux de la ville restent sous le contrôle de groupes armés affiliés aux Frères musulmans qui refusent de les restituer afin de permettre la reconstruction de l’État.
Il conclut que les Frères musulmans ont cherché à affaiblir l’État de droit, à aggraver la corruption structurelle, à paralyser les services publics et à fragmenter le monopole de la force étatique, tout en instaurant un système de partage et de politisation de la fonction publique et un pouvoir de l’ombre où leurs responsables contrôlent, en dernier ressort, les décisions militaires et sécuritaires.
