De la conspiration à l’influence et au financement : la Tunisie poursuit les réseaux des Frères musulmans
La Tunisie continue de resserrer l’étau autour de l’organisation des Frères musulmans à travers des démarches judiciaires et sécuritaires croissantes, visant cette fois les réseaux d’influence et de financement qui ont constitué l’épine dorsale du mouvement Ennahdha durant ses années au pouvoir.
Dans le dernier épisode de cette dynamique, la chambre criminelle spécialisée dans les affaires de corruption financière du tribunal de première instance de Tunis a condamné à 14 ans de prison Fawzi Kamoun, ancien directeur du bureau du chef du mouvement Ennahdha, affilié aux Frères musulmans, Rached Ghannouchi, après l’avoir reconnu coupable dans des affaires liées au blanchiment et au recyclage d’argent.
Des observateurs estiment que ce jugement constitue un nouveau coup porté à l’organisation en Tunisie, non seulement en raison de la position de Kamoun au sein du mouvement, mais aussi parce que l’affaire déplace la confrontation des dossiers de « conspiration contre la sûreté de l’État » vers des dossiers de corruption financière et de transferts suspects appuyés par des preuves et des éléments judiciaires.
De la « conspiration » aux « réseaux financiers »
Selon des analystes de la scène tunisienne, la condamnation de Kamoun dépasse le cadre d’une responsabilité individuelle pour refléter le passage de l’État tunisien à une phase de poursuite des réseaux d’influence et de financement qui ont soutenu Ennahdha au cours de la dernière décennie.
Kamoun avait été arrêté en février 2023 dans le cadre d’une vaste campagne d’enquêtes visant plusieurs dirigeants politiques et anciens responsables.
L’activiste politique tunisien Khaled Beltaheir a déclaré que la condamnation de Fawzi Kamoun, décrit comme la « boîte noire » et proche de Rached Ghannouchi, revêt une portée politique et organisationnelle considérable.
Il a expliqué que Kamoun « n’était pas un simple employé administratif, mais le directeur du bureau de Ghannouchi, le dépositaire de ses secrets et le coordinateur de ses déplacements », estimant que sa condamnation pour corruption financière et blanchiment d’argent « reflète l’ampleur de l’implication d’Ennahdha dans des dossiers de corruption ».
Il a ajouté que cette décision judiciaire « n’est pas isolée », mais s’inscrit dans un processus plus large par lequel l’État tunisien cherche à démanteler les réseaux d’influence financière et politique qui se sont formés autour du mouvement depuis 2011.
Il a souligné que la condamnation du principal responsable exécutif du bureau du chef du mouvement « représente un assèchement direct des sources qui géraient les affaires du mouvement et ses activités quotidiennes ».
Démantèlement du système d’influence des Frères musulmans
De son côté, l’analyste politique tunisien Ziad Kassemi a indiqué que les autorités tunisiennes cherchent, à travers ces démarches judiciaires, à faire face à la corruption et aux réseaux d’influence politique et financière qui se sont étendus durant la période de gouvernance des Frères musulmans.
Il a expliqué que le pays a connu, durant les années de gouvernance d’Ennahdha, une situation marquée par « la prolifération de la corruption et l’infiltration des intérêts partisans au sein des institutions de l’État ».
Il a affirmé que les autorités tunisiennes poursuivent le processus de reddition de comptes pour toutes les personnes impliquées dans des affaires de corruption, en particulier parmi les dirigeants d’Ennahdha et leurs alliés.
Il a souligné que la condamnation de Kamoun s’inscrit dans une série d’affaires visant plusieurs dirigeants du mouvement, concernant des dossiers de financement étranger, d’appareil secret et d’envoi de combattants vers des zones de conflit, précisant que ces dossiers « reposent sur des preuves et des éléments judiciaires ».
Il a ajouté que les autorités tunisiennes poursuivent le démantèlement des réseaux politiques et financiers liés aux Frères musulmans, constitués après 2011, estimant que le mouvement Ennahdha « est politiquement et organisationnellement terminé », notamment après des jugements définitifs prononcés contre plusieurs de ses dirigeants de premier plan.
Qui est Fawzi Kamoun ?
Fawzi Kamoun est considéré comme l’un des principaux cadres des Frères musulmans en Tunisie. Son nom est apparu dès les années 1980 au sein de la faction étudiante du « Mouvement de la tendance islamique », ancienne appellation du mouvement Ennahdha.
Après la chute du régime de Zine El Abidine Ben Ali en 2011, Kamoun a dirigé le bureau de l’ancien secrétaire général d’Ennahdha Hamadi Jebali, devenu par la suite le premier chef de gouvernement après la chute du régime, avant d’être nommé membre du cabinet de la présidence du gouvernement.
Il a également occupé le poste de vice-président du comité préparatoire du dixième congrès d’Ennahdha, avant d’être nommé en 2016 par Rached Ghannouchi directeur de son bureau en remplacement de Zubair Chahoudi.
Durant les années de gouvernance d’Ennahdha, Kamoun était décrit comme « l’homme de l’ombre », en raison de son rôle dans la gestion des relations entre l’organisation partisane et les institutions de l’État, et de sa position comme l’un des principaux relais d’influence au sein du mouvement des Frères musulmans en Tunisie.
