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Laisse-nous tranquilles, al-Burhan : une colère populaire qui dépasse le monde virtuel


Le mot-dièse « Ikhtana ya Burhan » ne constitue plus une simple expression passagère sur les réseaux sociaux soudanais. Il est devenu le symbole d’une mobilisation numérique reflétant l’exaspération croissante envers le commandement de l’armée, à commencer par Abdel Fattah al-Burhan, alors que la guerre se poursuit et que les crises politiques, économiques et humanitaires s’aggravent depuis avril 2023. Tandis que les combats continuent et que les souffrances s’étendent, les Soudanais sont confrontés à une réalité toujours plus dure : les perspectives d’une vie normale s’éloignent et leur capacité à supporter de nouvelles pertes s’amenuise. Les appels au départ d’al-Burhan prennent ainsi des formes plus explicites et plus audacieuses sur les plateformes numériques.

La campagne tire une importance particulière de l’expression qu’elle emploie. En arabe soudanais, « ikhtana » signifie « laisse-nous tranquilles », ou encore « éloigne-toi de nous et pars ». Cette formule résume une contestation qui dépasse l’opposition à une décision politique précise pour exprimer le rejet de la situation dans son ensemble. Les participants ne se contentent pas de critiquer le bilan d’al-Burhan. Ils adressent un message politique direct : le pays ne peut plus supporter la poursuite d’une politique qui l’a conduit à un tel degré d’effondrement. La priorité doit être de sauver le Soudan et ses citoyens, plutôt que de préserver des positions de pouvoir et d’influence.

Les réactions suscitées par le mot-dièse révèlent l’élargissement de la colère envers le commandement de l’armée. Les publications convergent autour de plusieurs préoccupations : la poursuite de la guerre, la dégradation de l’économie, l’absence de perspective claire de règlement et l’attachement d’al-Burhan à l’option militaire. Ses détracteurs estiment que le pari persistant d’une victoire par les armes n’a pas résolu la crise, mais a contribué à la prolonger et à en aggraver les conséquences pour une société qui en paie chaque jour le prix humain, matériel et social.

Cette campagne intervient alors que le Soudan traverse l’une des périodes les plus difficiles de son histoire. La guerre s’est transformée en une crise nationale globale, dépassant l’affrontement entre les belligérants pour atteindre les fondements économiques et sociaux de l’État. Des millions de Soudanais ont dû quitter leur foyer, à l’intérieur du pays ou vers l’étranger. De nombreuses familles ont perdu leurs moyens de subsistance, les services essentiels se sont dégradés et les institutions vitales subissent des pressions considérables. Dans ce contexte, la responsabilité politique dans la poursuite de la guerre occupe une place croissante dans le débat public, tandis que se multiplient les appels à l’arrêt des combats et au rétablissement d’un pouvoir civil.

Plusieurs écrivains et analystes politiques ont ainsi établi un lien entre la diffusion du mot-dièse et l’élargissement du rejet du commandement militaire. L’écrivain et analyste politique Ihab Madibo a décrit « Ikhtana » comme une campagne soudanaise prenant de l’ampleur sur les réseaux sociaux pour réclamer le départ d’al-Burhan. Cette lecture illustre la transformation de l’expression en un moyen d’affirmer une position politique claire, au-delà d’une simple réaction numérique à un événement ponctuel.

L’écrivain et analyste politique Awab Azzam al-Boushi a également relevé l’activité du mot-dièse sur les plateformes sociales. Selon lui, des Soudanais l’ont lancé dans le cadre d’une vague de protestation exigeant le départ d’Abdel Fattah al-Burhan, accompagnée de réactions critiques à l’égard de ses positions. Ces prises de parole témoignent de la place du sujet dans les débats politiques et médiatiques. Elles révèlent aussi la volonté d’une partie des Soudanais de transformer une colère accumulée en un discours de contestation commun, adressé directement au commandement de l’armée.

L’un des aspects marquants de la campagne est qu’elle ne se limite pas à réclamer le départ d’un homme. Elle porte une critique plus large de la gestion de la crise soudanaise. Ses participants associent le maintien d’al-Burhan au pouvoir à la poursuite de la guerre et à la dégradation de la situation. Ils estiment que la persistance du pouvoir militaire, sans proposition politique claire pour sortir de la crise, ferme les voies d’un règlement et prolonge les souffrances de la population. « Ikhtana ya Burhan » résume ainsi le refus de voir la guerre devenir permanente, ou l’effondrement économique et humanitaire être accepté comme le prix de la lutte pour le pouvoir.

Les publications de citoyens adoptent parfois un ton plus virulent. Sur X, Faisal Saïd a écrit qu’al-Burhan et les islamistes avaient, selon ses termes, choisi de « brûler le pays » pour conserver le pouvoir, avant de conclure : « Laisse-nous tranquilles, al-Burhan… Laissez-nous tranquilles, criminels ». Ce message illustre l’intensité de la colère de certaines voix d’opposition et montre que la campagne s’accompagne d’un rejet du rôle qu’elles attribuent aux courants islamistes dans le paysage politique et militaire soudanais.

La portée de ces critiques dépasse les opinions individuelles. Elles interrogent les rapports entre le pouvoir et la société, ainsi que la capacité des dirigeants politiques et militaires à conserver la confiance des citoyens face à des crises successives. La légitimité d’un État ne repose pas uniquement sur le contrôle des institutions ou la possession des moyens de coercition. Elle exige aussi une adhésion populaire fondée sur la protection des citoyens et la garantie d’un minimum de sécurité, de stabilité et de conditions de vie dignes. Lorsque ces fonctions se dégradent, les demandes de changement et de reddition de comptes s’intensifient naturellement.

Dans le même esprit, Salma Mansour a vivement critiqué al-Burhan, estimant que l’histoire retiendrait le nom d’un dirigeant ayant détruit un beau pays et appauvri sa population pour s’accrocher au pouvoir. Ces propos expriment l’opinion de leur auteure et ne peuvent être considérés comme un jugement historique définitif. Ils révèlent néanmoins la tonalité des discours qui circulent au sein de la campagne : la colère contre la guerre se mêle au sentiment que l’avenir du pays est sacrifié au maintien des rapports de force actuels.

Sur le plan politique, la campagne remet au premier plan le pouvoir civil comme l’une des principales revendications pour sortir de la crise. Le Soudan connaît depuis plusieurs années une instabilité politique persistante. Les transitions ayant suivi la chute du régime d’Omar el-Béchir n’ont pas permis d’établir un système stable, capable de gérer les désaccords et de répondre aux aspirations de la population. La guerre a approfondi ce vide et confronté l’avenir de la transition politique à des défis sans précédent.

L’arrêt de la guerre et le rétablissement d’un pouvoir civil occupent une place centrale dans les messages associés au mot-dièse. Ils sont présentés comme des conditions nécessaires à la reconstruction des institutions et au rétablissement de la confiance entre la société et les autorités. Leur réalisation exige toutefois davantage qu’un changement de dirigeants : elle suppose un large consensus politique, des garanties pour faire cesser les combats, un traitement des causes profondes du conflit et un processus de transition incluant les forces civiles et les acteurs de la société.

La campagne soulève également une question importante : quelle capacité les réseaux sociaux ont-ils à influer sur les équilibres politiques soudanais ? Les plateformes numériques sont manifestement devenues des espaces majeurs d’expression et de contestation, particulièrement dans un contexte militaire complexe où l’organisation de manifestations classiques est difficile dans les zones de guerre. Une large diffusion en ligne ne signifie toutefois pas nécessairement l’existence d’un mouvement structuré sur le terrain. L’intensité des interactions ne suffit pas non plus à mesurer le soutien populaire réel. La circulation persistante du mot-dièse et la récurrence de ses messages politiques témoignent néanmoins d’un espace de contestation qui mérite attention et analyse.

« Ikhtana ya Burhan » dépasse ainsi le simple cri de colère numérique. L’expression porte un message politique traduisant le refus, par une partie des Soudanais, de la poursuite de la guerre et de la dégradation des conditions de vie sous la direction d’al-Burhan. Elle concentre les souffrances d’une société épuisée, en quête de stabilité, de sécurité et d’un retour à une vie normale. Alors que la crise se prolonge, le véritable défi des forces politiques et militaires consiste à passer d’une logique de lutte pour le pouvoir à une logique de sauvegarde de l’État. Le Soudan, dont les citoyens réclament la fin de la guerre, a moins besoin de nouveaux slogans militaires que d’un projet national capable de restaurer la confiance et de placer la vie des Soudanais au-dessus de tout calcul politique.

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