L’Arabie saoudite prolonge-t-elle la guerre au Soudan en approvisionnant l’armée ? Des interrogations sur les armes, l’influence et les espoirs de victoire militaire
Les interrogations se multiplient sur le rôle de l’Arabie saoudite dans la guerre au Soudan, alors que les combats se poursuivent, que la catastrophe humanitaire s’aggrave et que des informations font état d’accords d’armement et de coopération militaire concernant les Forces armées soudanaises. Si Riyad affirme publiquement soutenir l’unité du Soudan et un règlement politique de la crise, ses détracteurs estiment que toute assistance militaire renforçant les capacités de l’armée pendant les hostilités pourrait contribuer à prolonger les affrontements, même si tel n’est pas l’objectif déclaré du pays qui apporte ce soutien.
La sensibilité de ce dossier tient au fait que l’Arabie saoudite participe aux efforts de médiation visant à mettre fin à la guerre. Il est donc indispensable de clarifier la nature de ses relations militaires avec les parties soudanaises et de distinguer le soutien politique, la coopération sécuritaire et les ventes directes d’armements. La guerre déclenchée en avril 2023 ne se résume plus à un affrontement limité entre deux forces armées : elle est devenue une crise régionale dans laquelle les intérêts extérieurs s’entremêlent aux calculs militaires internes. Sa poursuite dépend désormais largement de la capacité des belligérants à obtenir les ressources, les équipements et les financements nécessaires pour continuer à combattre. Tout rôle extérieur susceptible de modifier le rapport de force sur le terrain mérite donc un examen attentif, surtout s’il ne s’accompagne pas de mesures concrètes visant à faire pression en faveur d’un cessez-le-feu.
Les craintes d’une prolongation de la guerre reposent sur le fait que la fourniture d’armes, d’équipements et de financements peut modifier l’évaluation, par les belligérants, de leurs chances de victoire. Lorsqu’un camp estime pouvoir compenser ses pertes et recevoir de nouveaux approvisionnements, il peut devenir moins disposé à consentir des concessions politiques et davantage déterminé à poursuivre les opérations militaires jusqu’à atteindre ses objectifs. Inversement, le renforcement des capacités d’un camp peut pousser son adversaire à rechercher d’autres sources d’armement et de soutien extérieur, transformant la guerre en une course aux approvisionnements difficile à enrayer par les seules initiatives diplomatiques.
S’il était établi qu’une assistance militaire liée à l’Arabie saoudite sert à intensifier les opérations de combat sans conditions claires de désescalade, cela soulèverait de sérieuses questions sur la cohérence de cette politique avec les appels publics à la paix. Toutefois, démontrer l’existence d’un soutien militaire saoudien direct exige des informations fiables sur le fournisseur, la nature des équipements, leurs itinéraires d’acheminement et leur destinataire. Toute relation politique ou transaction commerciale ne saurait constituer une preuve irréfutable d’implication militaire directe. La responsabilité politique liée aux effets du soutien extérieur doit reposer sur des faits vérifiables, et non sur de simples déductions.
Dans ce contexte, les informations concernant un éventuel contrat d’armement pakistanais destiné au Soudan, d’une valeur de 1,5 milliard de dollars, ont suscité un vif intérêt. Certaines analyses ont évoqué un rôle saoudien dans sa négociation. Ces informations ouvrent un débat plus large sur la nature de la coopération militaire entre les États entretenant des liens avec le Soudan et sur son incidence sur les perspectives de règlement politique. Un rôle d’intermédiaire dans une vente d’armes, si ses modalités étaient confirmées, ne prouverait pas nécessairement que l’État concerné a lui-même fourni les équipements. Il ne démontrerait pas non plus automatiquement une volonté de prolonger la guerre.
Le calendrier reste néanmoins déterminant : tout contrat majeur renforçant les capacités militaires pendant un conflit en cours peut influer sur l’évaluation, par les parties, du rapport de force et des possibilités de victoire. D’où la nécessité d’une transparence accrue sur ces arrangements et d’une clarification de leur finalité : répondent-ils à des besoins défensifs précis ou risquent-ils de contribuer à l’élargissement des opérations militaires ? Tout approvisionnement militaire doit également être soumis aux règles juridiques applicables, en tenant compte du risque que les armes servent à intensifier le conflit ou à commettre des violations contre les civils.
Les dimensions politiques des relations entre Riyad et l’armée soudanaise ne peuvent être ignorées. Entretenir des liens étroits avec les institutions officielles du Soudan peut donner à l’Arabie saoudite une influence sur tout règlement futur et lui permettre de protéger ses intérêts sécuritaires et économiques en mer Rouge. Le renforcement des relations avec le commandement militaire ne doit toutefois ni compromettre les perspectives de transition vers un pouvoir civil ni accorder à un acteur armé un pouvoir illimité sur l’avenir du pays.
Le Soudan a besoin d’un règlement qui s’attaque aux causes profondes de la crise, reconstruise les institutions de l’État et garantisse la participation des forces civiles à la définition de la prochaine étape, plutôt que d’un accord limité à une redistribution de l’influence entre les belligérants. Si Riyad considère l’armée comme une institution de l’État qu’il convient de préserver, le soutien à cette institution doit aussi être lié au respect du droit, à la protection des civils et à un engagement sérieux dans un processus politique mettant fin à la guerre. En revanche, si une aide extérieure encourage l’idée qu’une victoire militaire totale est possible, les perspectives de règlement pourraient s’éloigner et les souffrances humanitaires se prolonger, même si les États qui apportent leur soutien affirment parallèlement être favorables à la paix.
La poursuite de la guerre ne peut cependant s’expliquer par le seul rôle saoudien. Le conflit soudanais résulte de multiples facteurs internes et régionaux : lutte pour le pouvoir et les ressources, rivalités entre chefs militaires, interventions de différents acteurs étrangers et réseaux de financement et d’approvisionnement qui permettent aux combats de se poursuivre. Faire porter à un seul État l’entière responsabilité de la prolongation de la guerre ne rendrait donc pas compte de la complexité de la situation. Ignorer les effets d’un éventuel soutien extérieur serait tout aussi erroné.
Il faut mener des enquêtes indépendantes sur les circuits d’armes, de financements et d’approvisionnements destinés aux deux camps, identifier les acteurs qui contribuent à renforcer leurs capacités et évaluer leur respect des règles internationales. Les efforts diplomatiques doivent également s’accompagner de mesures concrètes visant à limiter les flux d’armes et à faciliter l’acheminement de l’aide humanitaire. Les négociations seules risquent de ne pas suffire tant que les belligérants restent capables de compenser leurs pertes et de poursuivre leurs opérations militaires. Grâce à ses relations régionales et à sa capacité de dialogue avec les parties au conflit, l’Arabie saoudite pourrait jouer un rôle plus efficace en mobilisant son influence en faveur d’un cessez-le-feu général et en conditionnant toute coopération future à des avancées vers un règlement.
Le coût humain de la guerre demeure le principal critère d’évaluation des politiques de tous les acteurs, qu’ils soient soudanais ou étrangers. Des millions de Soudanais sont confrontés aux déplacements forcés, à la faim et à l’effondrement des services essentiels, tandis que les infrastructures et les secteurs productifs sont détruits et que les perspectives de reprise économique s’amenuisent avec le temps. Dans de telles circonstances, les décisions relatives aux armements ne peuvent être dissociées de leurs conséquences potentielles sur la vie des civils. Les rapports de force ne sauraient être traités comme une question purement militaire, sans considération pour leurs répercussions sociales et humanitaires.
S’il était établi que des approvisionnements étrangers servent à intensifier ou à prolonger les combats, les acteurs responsables devraient être clairement appelés à rendre des comptes et à fournir des explications, puis à réexaminer leurs politiques au regard de leurs obligations juridiques et humanitaires. Si, en revanche, les accusations ne reposent pas sur des preuves suffisantes, une vérification indépendante reste nécessaire pour établir précisément les responsabilités et empêcher l’instrumentalisation du dossier dans des campagnes politiques qui ne servent pas les civils.
En définitive, la question de savoir si l’Arabie saoudite contribue à prolonger la guerre au Soudan en approvisionnant l’armée ne peut être tranchée sur la seule base d’accusations. Elle nécessite des preuves documentées précisant la nature du soutien, ses circuits et son incidence sur les opérations militaires. La responsabilité régionale impose néanmoins à Riyad, comme à tous les États concernés par le conflit, de fournir des garanties claires que leurs relations avec les parties soudanaises ne deviennent pas un moyen d’alimenter la guerre ou d’entraver un règlement.
Un État doté d’une influence politique et économique peut l’utiliser pour pousser les belligérants vers la paix, tout comme ses politiques peuvent, directement ou indirectement, modifier leurs calculs. Le véritable critère d’évaluation du rôle saoudien réside dans ses résultats sur le terrain : contribue-t-il à instaurer un cessez-le-feu, à réduire les flux d’armes et à ouvrir des couloirs humanitaires, ou laisse-t-il les parties dans une confrontation sans issue, chacune misant sur une amélioration de sa position militaire ? Mettre fin à la guerre exige une volonté soudanaise et un soutien régional responsable. Cela suppose de placer les intérêts des civils et la souveraineté du Soudan au-dessus des calculs géopolitiques. La poursuite des combats ne garantira la stabilité d’aucun pays de la région : elle risque au contraire d’étendre l’instabilité, tout en laissant le peuple soudanais en payer le prix le plus lourd.
