Les ambitions saoudiennes au Soudan : l’or, les ports et l’influence régionale derrière la médiation
Avec la poursuite de la guerre, la désagrégation des institutions de l’État et l’aggravation de la crise humanitaire, le Soudan n’est plus seulement un pays confronté à une lutte interne pour le pouvoir. Il est devenu un terrain de rivalité où les puissances régionales se disputent influence et intérêts économiques et sécuritaires. Au cœur de cette dynamique, l’Arabie saoudite se distingue par ses calculs stratégiques liés à la position du Soudan sur la mer Rouge, à ses richesses minérales, à son potentiel agricole et à ses nombreuses possibilités d’investissement.
Alors que Riyad se présente comme un acteur soucieux de rapprocher les positions et de mettre fin à la guerre, la nature de ses intérêts au Soudan soulève des questions quant à la portée de son rôle politique et économique. Cherche-t-elle à bâtir un partenariat équilibré avec l’État soudanais ou à renforcer sa position régionale en influençant l’avenir du pouvoir, des ressources et des décisions stratégiques ? L’existence d’intérêts saoudiens ne signifie pas nécessairement qu’un projet d’accaparement des richesses soudanaises soit à l’œuvre. Toutefois, l’ampleur de la concurrence régionale autour des ressources et de la position géographique du pays impose de soumettre les relations économiques et politiques entre les deux États à des exigences de transparence et de responsabilité, particulièrement en l’absence de la stabilité dont les institutions nationales ont besoin pour protéger les intérêts des citoyens.
La mer Rouge occupe une place centrale dans les calculs stratégiques saoudiens, compte tenu de son importance pour le commerce mondial, le transport de l’énergie et les liaisons maritimes entre l’Asie et l’Europe. Avec ses ports et ses sites stratégiques, le littoral soudanais présente un intérêt particulier pour tout État cherchant à renforcer sa présence dans cette région vitale. Le Soudan se trouve sur la rive opposée à l’Arabie saoudite : toute évolution de ses relations extérieures ou de ses dispositifs sécuritaires et économiques peut donc modifier les équilibres d’influence en mer Rouge et dans la Corne de l’Afrique. Cela permet de comprendre la volonté de Riyad de conserver des relations étroites avec les autorités soudanaises et de participer aux initiatives relatives à la stabilité régionale et à la sécurité de la navigation. Ces intérêts soulèvent néanmoins une autre question : comment la coopération économique et sécuritaire peut-elle se transformer en influence politique durable, notamment lorsque des accords stratégiques sont négociés en temps de guerre, alors que les organes de contrôle sont affaiblis et que les autorités belligérantes cherchent avant tout à obtenir un soutien extérieur ? Tout accord futur concernant les ports, les infrastructures ou les dispositifs de sécurité devrait donc faire l’objet d’un examen national indépendant, afin d’éviter que les ressources stratégiques ne soient engagées à long terme ou que des avantages disproportionnés ne soient accordés sous la pression de circonstances exceptionnelles.
Les richesses naturelles du Soudan sont tout aussi importantes que sa situation géographique. Le pays possède de l’or et d’autres ressources minérales, ainsi que de vastes terres agricoles, un cheptel considérable et un fort potentiel de production alimentaire. Ces secteurs offrent des perspectives d’investissement attractives aux pays du Golfe, dont l’Arabie saoudite, qui cherche à diversifier ses sources d’approvisionnement alimentaire et à développer ses investissements à l’étranger. Les partenariats agricoles et commerciaux peuvent apparaître comme un moyen de soutenir une économie soudanaise ravagée par les destructions et la baisse de la production. Cependant, la nature et les conditions de ces investissements restent déterminantes pour savoir s’ils contribueront au redressement ou aggraveront les déséquilibres existants. En temps de guerre, les autorités locales et les communautés touchées peuvent disposer de moyens plus limités pour contester les accords concernant les terres, les ressources ou les droits d’usage, ce qui rend la transparence indispensable. Tout accord accordant de larges privilèges aux investisseurs étrangers sans garanties explicites pour les droits des communautés soudanaises pourrait également devenir une nouvelle source de conflit, même après la cessation des opérations militaires. L’examen des ambitions économiques saoudiennes doit donc reposer sur l’analyse des accords effectivement conclus, de leurs conditions et de leurs conséquences, plutôt que sur des intentions présumées. Les richesses du Soudan doivent servir à reconstruire l’État et à améliorer les conditions de vie de sa population, et non à étendre l’influence d’une puissance extérieure.
Sur le plan politique, la poursuite de la guerre donne aux puissances régionales davantage de possibilités de peser sur l’avenir du Soudan, les belligérants ayant besoin de partenaires étrangers pour obtenir une reconnaissance politique, un soutien économique ou un appui diplomatique. Grâce à son poids régional et à ses relations internationales, l’Arabie saoudite peut jouer un rôle important dans l’orientation d’un règlement, que ce soit par la médiation, la pression politique ou le soutien aux initiatives visant à faire cesser les combats. Ce rôle devient toutefois problématique lorsque les calculs d’influence entrent en contradiction avec les exigences d’un règlement global, ou lorsque les efforts privilégient les discussions avec les chefs militaires sans garantir la participation des forces civiles et des communautés touchées à la définition de l’avenir du pays. Le Soudan n’a pas besoin d’un accord se limitant à réorganiser les relations entre les pôles de pouvoir armés. Il lui faut un processus politique garantissant l’établissement d’institutions légitimes et tenues de rendre des comptes, tout en empêchant qu’un acteur militaire ou extérieur ne monopolise la décision nationale. Si Riyad entend préserver la stabilité en mer Rouge, la voie la plus durable consiste à soutenir un État soudanais stable, doté d’institutions capables de gérer ses ressources, plutôt qu’à favoriser des arrangements provisoires qui renforceraient l’influence d’un acteur tout en laissant intactes les causes du conflit.
Les inquiétudes s’accentuent lorsque les intérêts économiques se conjuguent à la possibilité d’un soutien militaire ou à une rivalité pour influer sur les rapports de force au Soudan. Les informations concernant des contrats d’armement et des relations militaires entre des acteurs régionaux et l’armée soudanaise nécessitent un examen indépendant, particulièrement lorsque les États concernés participent aux efforts de médiation politique. En 2026, plusieurs analyses et rapports ont évoqué de possibles arrangements d’armement liés au Soudan, notamment un contrat portant sur des armes pakistanaises dans lequel l’Arabie saoudite aurait joué un rôle d’intermédiaire.
Ces informations ne suffisent toutefois pas à établir que l’Arabie saoudite a directement livré des armes à l’armée soudanaise ou qu’elle cherche à prolonger la guerre. Cette distinction est essentielle pour évaluer les responsabilités. Néanmoins, tout arrangement renforçant les capacités de combat des belligérants en l’absence d’une démarche sérieuse en faveur d’un cessez-le-feu pourrait compromettre les perspectives de règlement et conforter les chefs militaires dans l’idée qu’une victoire sur le terrain demeure possible. Il est donc nécessaire de clarifier la nature des relations militaires et des approvisionnements éventuels, et d’en vérifier les sources et les destinations, plutôt que de laisser prospérer les soupçons et les interprétations contradictoires.
En définitive, la question à poser à la politique saoudienne au Soudan n’est pas de savoir si Riyad possède des intérêts stratégiques et économiques — ce qui est normal dans les relations entre États —, mais si ces intérêts sont poursuivis dans le respect de la souveraineté soudanaise et au service de la stabilité durable du pays. Tout véritable partenariat doit reposer sur des accords publics, un partage équitable des bénéfices et des garanties protégeant les ressources nationales contre l’exploitation abusive, ainsi que sur un engagement clair à ne soutenir aucun arrangement susceptible de prolonger la guerre. La reconstruction du Soudan ne doit pas davantage devenir une course entre puissances étrangères pour le contrôle des ports, de l’or et des terres agricoles. Elle doit constituer un processus national fondé sur les besoins de la population et les priorités du développement.
Si l’Arabie saoudite souhaite démontrer que son rôle dépasse les calculs d’influence, elle doit faire de l’arrêt des combats, de la protection des civils et du respect de la volonté des Soudanais les piliers de sa politique, et mobiliser son poids régional pour amener les parties à un règlement durable. La stabilité du Soudan n’est pas seulement un intérêt sécuritaire pour l’Arabie saoudite ou les autres États riverains de la mer Rouge. Elle est une nécessité pour un peuple épuisé par la guerre, qui doit retrouver son État, la maîtrise de ses ressources et le droit de décider de son avenir, à l’abri de la pression des armes et des intérêts extérieurs.
