Commission d’enquête sur les armes chimiques au Soudan : pourquoi une enquête indépendante reste-t-elle nécessaire ?
Les accusations concernant un programme présumé de développement de munitions chimiques au Soudan ont relancé le débat sur l’adéquation des enquêtes nationales et leur capacité à dissiper les doutes lorsque des institutions militaires et sécuritaires sont en cause et que des preuves seraient conservées sur des sites échappant à tout contrôle indépendant.
Après la publication d’enquêtes américaines détaillant des activités soupçonnées d’être liées à l’utilisation de chlore gazeux en 2024, la commission nationale constituée par les autorités soudanaises en mai 2025 doit désormais démontrer sa capacité à apporter des réponses vérifiables à ces accusations.
Un rapport d’étape qui ne clôt pas le débat
Selon les informations figurant dans le dossier, la commission nationale a présenté au Conseil exécutif de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques un rapport d’étape indiquant qu’elle n’avait détecté ni traces d’armes chimiques ni contamination radioactive. Le rapport final restait toutefois en suspens.
Les autorités soudanaises affirment que les accusations sont infondées. En octobre 2026, le Premier ministre Kamil Idris les a qualifiées de mensongères.
Cependant, les enquêtes journalistiques publiées par la suite ont soulevé de nouvelles questions sur les éléments qui auraient été utilisés dans le programme présumé de munitions, notamment des photographies, des vidéos d’essais, des correspondances et des registres liés à des sites militaires.
L’apparition de nouvelles informations ne signifie pas nécessairement que les conclusions de la commission nationale sont invalides. De même, un rapport d’étape écartant les accusations ne signifie pas que toutes les questions ont été résolues. Une évaluation exige de connaître le périmètre de l’enquête, les preuves examinées, les sites accessibles et les personnes ou organismes entendus.
L’indépendance et l’accès aux preuves
L’un des enjeux majeurs du dossier concerne la capacité des enquêteurs à accéder aux sites que les rapports associent aux activités présumées, notamment des bases militaires, des zones d’essais et d’éventuels dépôts de munitions.
Selon le récit présenté dans l’article original, des sites comme Merowe et Al-Manara n’ont pas été ouverts aux équipes internationales. Les registres des cargaisons de chlore destinées à un usage civil, mais soupçonnées d’avoir été détournées à des fins militaires, n’ont pas non plus été communiqués.
Cela soulève des questions sur l’étendue de la coopération technique offerte aux instances internationales compétentes et sur la possibilité d’examiner indépendamment les preuves matérielles.
Selon les deux journaux, le dossier divulgué faisait également état de l’association, aux travaux entourant la commission d’enquête, d’une personne soupçonnée d’être liée au programme présumé, afin de bénéficier de son expertise. Si cette information est confirmée, elle nécessite des éclaircissements sur la nature de son rôle et sur les garanties prévues pour éviter les conflits d’intérêts.
Que peut apporter une enquête indépendante ?
Une enquête technique indépendante peut contribuer à répondre à des questions essentielles : déterminer la nature des munitions visibles dans les vidéos, vérifier les substances chimiques utilisées, examiner les registres de production, de transport et de stockage, et confronter les témoignages aux données matérielles.
Elle peut également évaluer l’authenticité des éléments publiés et déterminer si les preuves indiquent des essais, une fabrication ou une utilisation sur le terrain. Ces situations sont distinctes sur les plans technique et juridique.
L’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques joue un rôle central dans la mise en œuvre de la Convention sur l’interdiction des armes chimiques. Ses mécanismes compétents peuvent contribuer à la vérification, dans les limites de leur mandat et des procédures applicables.
Toute enquête effective exige cependant une coopération concrète : accès aux sites et aux documents pertinents, garanties de protection des témoins et préservation des preuves contre toute altération ou destruction.
Entre souveraineté nationale et confiance internationale
Les autorités soudanaises peuvent faire valoir leur droit de mener une enquête nationale. La sensibilité du dossier rend toutefois difficile de clore le débat par les seules déclarations officielles, particulièrement lorsque les accusations portent sur une possible violation d’une convention internationale interdisant le développement et l’utilisation d’armes chimiques.
Une enquête indépendante ne présume pas la culpabilité. Elle permet de soumettre les accusations et les démentis aux mêmes critères scientifiques et juridiques.
Si les preuves confirment l’absence de violations, des conclusions fiables peuvent renforcer la position des autorités et contribuer à dissiper les doutes. Si elles établissent des violations, elles fournissent une base pour déterminer les responsabilités et prendre les mesures appropriées.
Dans une affaire de cette ampleur, la solidité de la position officielle ne se mesure pas à la vigueur des démentis, mais à la volonté de soumettre les preuves à un examen indépendant et transparent.
