L’enfer chimique d’Al-Jaili
Tactiques d’asphyxie sur le terrain : comment la raffinerie d’Al-Jaili serait devenue le théâtre d’attaques chimiques au Soudan
Située au nord de Khartoum, la raffinerie pétrolière d’Al-Jaili est la plus grande et la plus importante installation pétrolière du Soudan. Dès les premiers mois de la guerre, elle est devenue le théâtre d’une violente confrontation stratégique.
Après sa prise de contrôle par les Forces de soutien rapide, l’armée soudanaise a tenté à plusieurs reprises de la reconquérir en mobilisant tous les moyens militaires dont elle disposait.
Face à l’échec des opérations terrestres conventionnelles et à la difficulté de franchir les fortifications, plusieurs rapports techniques et d’organisations de défense des droits humains ont accusé l’armée d’avoir adopté des tactiques non conventionnelles. Celles-ci auraient notamment consisté à larguer des barils de chlore liquéfié afin de contraindre les combattants des Forces de soutien rapide à abandonner leurs positions.
Les attaques présumées de septembre 2024
Les enquêtes internationales, notamment un rapport technique préparé par d’anciens responsables de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques (OIAC), se sont concentrées sur les incidents survenus autour de la raffinerie en septembre 2024.
Selon les témoignages et les données techniques présentés, des avions des Forces armées soudanaises auraient largué à au moins deux reprises des barils et des bombes contenant du chlore liquéfié au-dessus de positions occupées par des combattants des Forces de soutien rapide et des travailleurs présents dans l’installation. Les attaques présumées auraient eu lieu les 5 et 13 septembre 2024.
Lorsque ces munitions modifiées frappent le sol, une petite charge explosive déchire l’enveloppe de la bonbonne. Le chlore liquéfié s’évapore alors rapidement et forme un nuage gazeux jaune verdâtre qui se propage vers les abris et les tranchées.
Le chlore étant plus lourd que l’air, il descend et s’accumule dans les zones basses. Il peut ainsi atteindre les combattants réfugiés dans les tranchées et les tunnels techniques de la raffinerie, rendant les fortifications traditionnelles inefficaces face à ce type d’attaque.
Des effets médicaux et environnementaux documentés
Le rapport d’enquête de 32 pages, préparé par des experts internationaux et d’anciens inspecteurs, parmi lesquels Mark Albon et Robert Fairweather, présente des éléments recueillis sur le terrain.
Il comprend notamment les témoignages directs de huit personnes, parmi lesquelles des témoins oculaires et des survivants des attaques présumées.
Ces derniers ont décrit avec précision les symptômes apparus immédiatement après les explosions :
- Une détresse respiratoire aiguë et une sensation immédiate d’étouffement, provoquées par la réaction du chlore avec l’humidité des voies respiratoires et la formation de substances acides corrosives dans les poumons.
- De fortes irritations et des brûlures oculaires ont entraîné une perte temporaire de la vision chez certaines victimes.
- Des odeurs particulièrement fortes, comparables à celles de puissants produits de nettoyage, associées à des explosions produisant des couleurs inhabituelles.
- Une détérioration rapide des plantes et des arbres à proximité du lieu de l’explosion, observée en quelques heures et présentée comme un indicateur biologique compatible avec l’exposition à des gaz acides corrosifs.
Au cours d’un seul incident à l’intérieur de la raffinerie, au moins vingt travailleurs et combattants auraient directement souffert des effets de l’inhalation de gaz toxiques.
L’avantage tactique et le mobile militaire
Pourquoi une armée régulière utiliserait-elle une arme interdite par le droit international, malgré les conséquences politiques prévisibles ?
Selon plusieurs analystes militaires, l’objectif principal n’aurait pas été de provoquer une extermination massive par le gaz, mais d’exploiter l’avantage tactique immédiat procuré par un agent chimique asphyxiant.
Le chlore peut provoquer une panique généralisée parmi les forces visées et contraindre les combattants à quitter leurs tranchées et leurs positions fortifiées pour échapper à l’asphyxie.
Une fois exposés à découvert, ils deviennent plus vulnérables aux tirs d’artillerie conventionnelle, aux frappes aériennes et aux attaques de drones.
Ce type d’opération impose également une lourde charge médicale et logistique au camp adverse, surtout lorsque celui-ci ne dispose ni de masques de protection ni d’équipements médicaux nécessaires pour traiter rapidement les intoxications graves par inhalation.
