Moyen-Orient

Quand les armes se retournent vers l’intérieur : l’affrontement de Nabatiyeh interroge la discipline au sein du Hezbollah


Un affrontement armé entre deux groupes de membres du Hezbollah, en plein centre de Nabatiyeh, a ouvert un dossier particulièrement sensible pour le mouvement : sa capacité à contrôler ses combattants et les armes en leur possession. L’incident intervient alors que le parti mène une vaste restructuration de son appareil militaire et sécuritaire après les lourdes pertes subies pendant la guerre.

L’affrontement a commencé par un différend personnel entre deux hommes appartenant aux familles Balhas et Chahrour, sur la place de Nabatiyeh.

La dispute ne s’est toutefois pas limitée aux deux protagonistes. Elle a rapidement dégénéré lorsque d’autres hommes armés sont intervenus pour soutenir chacun des camps. Les tirs se sont ensuite étendus vers le quartier du Sérail, avant que des responsables du Hezbollah n’interviennent pour mettre fin aux violences.

D’après les sources, les services de sécurité libanais n’ont arrêté aucun des participants. Le Hezbollah a lui-même placé plusieurs d’entre eux en détention et ouvert une enquête interne. Les éventuelles sanctions disciplinaires restent cependant inconnues.

L’origine exacte du différend demeure incertaine. Il n’a pas été possible de déterminer s’il s’agissait d’une question financière, d’une rivalité d’influence locale ou d’un autre litige. Les fonctions occupées par les deux hommes au sein du mouvement ne sont pas davantage connues, mais les sources indiquent qu’ils ne travaillaient pas dans le même secteur organisationnel.

Des sources locales ont affirmé qu’un membre de la famille Balhas avait été blessé par les tirs d’un homme de la famille Chahrour. L’affrontement aurait fait plusieurs blessés et provoqué un mouvement de panique avant l’intervention de responsables du parti, qui ont réglé l’incident en dehors du cadre des institutions sécuritaires officielles.

D’une querelle individuelle à un affrontement entre deux groupes

L’importance de l’incident tient à la rapidité avec laquelle un différend personnel s’est transformé en confrontation entre deux groupes armés.

Selon des sources suivant le dossier, l’intervention d’autres hommes armés soulève une question qui dépasse les causes initiales de la dispute : la direction du Hezbollah est-elle en mesure de contrôler les armes détenues par ses membres et d’empêcher leur utilisation dans des conflits sans rapport avec la confrontation contre Israël ?

L’incident survient à un moment particulièrement délicat pour le Hezbollah, engagé depuis la guerre dans une vaste opération de reconstruction militaire et organisationnelle.

Reuters avait révélé en mars que le Corps des gardiens de la révolution islamique avait participé à la reconstitution du commandement militaire du Hezbollah. La nouvelle architecture se serait orientée vers des unités plus réduites et plus décentralisées afin de limiter leur exposition aux opérations de renseignement et de préserver leur capacité d’action après les pertes subies au sein du commandement.

Des sources proches du mouvement ont également fait état d’une redistribution des responsabilités et des pouvoirs, ainsi que d’enquêtes internes destinées à remédier aux failles apparues pendant la guerre.

Cette décentralisation améliore la capacité de survie et d’action des petites unités, mais elle pose parallèlement un défi majeur : celui de superviser des milliers de membres dispersés au sein de leurs communautés locales, notamment dans des régions comme Nabatiyeh et l’Iqlim al-Tuffah.

Des combattants au cœur des villes

Selon des sources sécuritaires, le Hezbollah a modifié le déploiement de ses membres après les frappes israéliennes. Le mouvement a évacué certains rassemblements et sites permanents, puis réparti ses combattants à l’intérieur des villages et des villes.

Certains ont repris leurs activités civiles tout en conservant leur affiliation au mouvement et leur disponibilité en cas de mobilisation.

Ce modèle rend plus difficile la distinction entre combattants et civils, en particulier lorsque les armes restent accessibles en dehors des sites militaires.

À elle seule, l’incident de Nabatiyeh ne suffit pas à conclure à un effondrement de la discipline interne du Hezbollah. Il constitue néanmoins un test concret d’une nature nouvelle : des armes censées appartenir à une structure militaire organisée ont été utilisées dans un conflit interne, obligeant le mouvement lui-même à intervenir pour reprendre le contrôle de ses membres.

Un État qui intervient tardivement

Une autre contradiction tient au lieu de l’affrontement.

En septembre, Nabatiyeh avait connu une importante mobilisation citoyenne réclamant un renforcement de la présence de l’armée et des services officiels. Des patrouilles et des postes militaires supplémentaires étaient ensuite apparus dans la ville, bien que l’armée ait précisé que sa présence dans la région n’était pas nouvelle.

Des sources militaires ont toutefois indiqué par la suite que le déploiement de l’armée ne signifiait pas le lancement d’une mission visant à placer toutes les armes sous le contrôle exclusif de l’État. Les unités présentes à Nabatiyeh n’auraient reçu aucune instruction en ce sens.

Quelques semaines auparavant, la localité d’Arab Salim, dans le district de Nabatiyeh, avait également été le théâtre d’un incident impliquant, selon certaines informations, des membres associés au Hezbollah et au mouvement Amal. La municipalité avait néanmoins affirmé qu’il s’agissait d’un différend individuel et limité, dépourvu de caractère organisationnel.

Dans le dernier incident de Nabatiyeh, la contradiction est encore plus manifeste. Des coups de feu ont été tirés, plusieurs personnes ont été blessées et l’identité de certains participants était connue. Pourtant, qui a arrêté les membres impliqués et engagé les premières mesures disciplinaires ? Selon les informations obtenues, ce fut le Hezbollah lui-même, et non les services de sécurité libanais.

Une mise à l’épreuve de la discipline interne

Le chercheur en sciences politiques Mazen Bilal estime qu’il serait excessif de considérer automatiquement de tels incidents comme la preuve d’une scission au sein du Hezbollah. Leur importance réside toutefois dans le nouvel environnement au sein duquel le mouvement évolue depuis la guerre.

Bilal rappelle que le Hezbollah s’est historiquement appuyé sur des combattants locaux vivant dans les villages et les villes du sud du Liban, où ils font partie intégrante du tissu social.

Cette structure a procuré au mouvement une grande souplesse et une importante liberté de mouvement. Elle rend cependant la question de la discipline plus sensible lorsque la frontière entre la sphère militaire et la vie quotidienne devient moins nette.

Le défi auquel le Hezbollah est aujourd’hui confronté ne consiste donc pas uniquement à reconstruire ses capacités militaires. Il doit également maintenir les armes sous l’autorité d’une chaîne de commandement claire, alors même qu’il restructure son organisation, répartit ses membres entre de plus petites unités et les redéploie dans leurs régions d’origine.

Selon Bilal, si les incidents au cours desquels des membres du parti utilisent leurs armes dans des conflits locaux venaient à se répéter, un problème apparemment individuel pourrait se transformer en un défi politique et organisationnel beaucoup plus important.

Ce risque serait particulièrement élevé si ces affaires continuaient à être traitées exclusivement au sein du Hezbollah plutôt que par les institutions officielles libanaises.

La responsabilité première demeure donc, conformément aux revendications des habitants de Nabatiyeh et d’autres régions, de garantir que la sécurité et les armes relèvent exclusivement des institutions légitimes de l’État, et d’empêcher toute formation politique ou partisane d’imposer ses propres mécanismes sécuritaires au détriment de la présence et de l’autorité des institutions publiques.

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