La crise du détroit d’Ormuz place le port d’Aqaba sur la carte des routes commerciales alternatives
Le port jordanien d’Aqaba se transforme en porte d’entrée alternative vers l’Irak et le Levant alors que la navigation est perturbée dans le détroit d’Ormuz.
Les perturbations des approvisionnements énergétiques et du commerce transitant par le détroit d’Ormuz ont redessiné une partie de la carte du transport maritime dans la région. Les risques sécuritaires liés au conflit entre les États-Unis et l’Iran ont poussé les compagnies de transport et les opérateurs commerciaux à rechercher des itinéraires alternatifs, parmi lesquels le port jordanien d’Aqaba figure parmi les principaux bénéficiaires.
Les données portuaires montrent que cette hausse est loin d’être marginale : les volumes de marchandises transitant par le terminal à conteneurs d’Aqaba ont bondi de 155,1 % au cours du premier semestre 2026 par rapport à la même période de l’année précédente. Cette progression traduit une modification des itinéraires d’acheminement des marchandises, notamment celles destinées à l’Irak et au Levant, après que la crise a provoqué une forte baisse du trafic maritime dans les ports donnant sur le Golfe.
Anjeshuman Mustafa, directeur exécutif chargé du commerce de la société Aqaba Container Terminal, a déclaré que le commerce de conteneurs avait enregistré une croissance d’environ 5 %, soulignant que l’augmentation des volumes, en particulier ceux à destination du Levant et de l’Irak, constituait le principal moteur de cette progression.
L’Irak occupe une place particulière dans cette équation. Avant le déclenchement de la crise, d’importants volumes de biens de consommation arrivaient sur le marché irakien via le port de Bassora, situé sur le Golfe, avant que le recul du trafic maritime à travers Ormuz ne pousse les opérateurs à rechercher des solutions de remplacement. Dans le nouvel itinéraire, les conteneurs sont déchargés au port d’Aqaba avant d’être transportés par voie terrestre, en camion, sur une distance d’environ 760 kilomètres jusqu’en Irak.
Ce changement ne s’est pas limité au seul port : il s’est également étendu au secteur jordanien du transport routier, qui a enregistré une hausse de la demande pour l’acheminement des marchandises. Des chauffeurs affirment que le nombre de trajets qu’ils effectuent vers l’Irak a nettement augmenté par rapport à la période précédant la crise, ce qui montre que la réorientation des routes commerciales a généré une nouvelle activité économique tout au long de la chaîne logistique.
Ces évolutions montrent que les crises géopolitiques ne se contentent pas de redistribuer les risques : elles peuvent également redistribuer les opportunités économiques. La perturbation de l’un des principaux corridors maritimes mondiaux a ainsi contraint les entreprises à tester des itinéraires alternatifs, notamment ceux passant par Aqaba avant de se poursuivre par voie terrestre vers les marchés concernés.
Pour la Jordanie, toutefois, la question la plus importante ne concerne pas l’ampleur des bénéfices réalisés par le port pendant la crise, mais sa capacité à transformer cette activité temporaire en une route commerciale durable. C’est ce qu’a exprimé Mashhour Al-Jazi, porte-parole du Syndicat de la navigation maritime jordanienne, en espérant que cette hausse puisse se transformer en une route permanente et renforcer ainsi la position stratégique d’Aqaba même après la fin de la crise.
Cette question revêt une importance particulière, car le rétablissement de la navigation normale à travers Ormuz pourrait entraîner le retour d’une partie du trafic commercial vers ses itinéraires traditionnels, ce qui signifie que la poursuite de la croissance actuelle n’est pas garantie. Dans ce contexte, l’opportunité qui s’offre à Aqaba dépendra de sa capacité à démontrer que cette route alternative n’est pas seulement une solution d’urgence, mais une option commerciale compétitive en termes de coût, de rapidité et de sécurité.
Les développements sécuritaires dans la région ajoutent également une nouvelle couche de complexité, notamment après les attaques iraniennes visant la Jordanie en réaction à sa participation aux côtés de Washington. La consolidation des gains réalisés par le port d’Aqaba nécessitera donc un environnement sécuritaire stable ainsi qu’une infrastructure logistique capable d’absorber l’augmentation du trafic de conteneurs et de camions.
La crise d’Ormuz a mis en évidence un atout géographique que la Jordanie cherche depuis longtemps à exploiter : la capacité du port d’Aqaba à relier la voie maritime aux marchés terrestres d’Irak et du Levant. Si Amman parvient à tirer parti de la hausse actuelle et à développer cet itinéraire, la crise de la navigation dans le Golfe pourrait transformer un avantage conjoncturel en une occasion de réaffirmer Aqaba comme un hub régional du commerce.
