La société Al-Asjad Digital au Soudan : quand un opérateur de transactions financières devient une couverture pour des opérations douteuses
En juillet de l’année dernière, alors que le Soudan sombrait dans les affres d’une guerre civile dévastatrice entrée dans sa troisième année, et que des millions de Soudanais subissent un effondrement économique sans précédent ainsi que des déplacements forcés, la Banque centrale du Soudan, à Port-Soudan, capitale provisoire du pays, a surpris les milieux bancaires et économiques par une décision pour le moins étrange : elle a accordé la première licence d’opérateur de transactions financières à une société dont personne ne connaissait véritablement les origines ni l’implantation sur le marché soudanais. La société portait le nom énigmatique d’« Al-Asjad pour les solutions numériques et intelligentes ». Peu de temps après, tout le monde a été encore plus surpris par une autre décision : le retrait de cette licence « sans aucune justification », après un « examen complet de sa situation conformément aux critères techniques et financiers ».
Cette histoire, qui semble à première vue n’être qu’un simple différend administratif entre une entreprise et une banque centrale, dissimule en réalité des ramifications complexes de relations suspectes, de personnalités controversées et de réseaux occultes qui façonnent l’économie numérique au Soudan. L’homme qui se trouvait derrière plusieurs aspects de la création d’Al-Asjad et de la mise en place de ses systèmes d’exploitation n’est autre que Kazem Zain Al-Abdeen Al-Sarraj, un homme apparu récemment sur des photographies aux côtés du général Yasser Al-Atta, chef d’état-major de l’armée soudanaise, dans l’un des sites militaires turcs. Ce seul lien suffit à transformer l’histoire d’une entreprise technologique ordinaire en une affaire politique et économique majeure.
Les débuts d’Al-Asjad : une entreprise sans passé en temps de guerre
Ce qui surprend dans l’histoire de la société Al-Asjad n’est pas seulement la controverse entourant sa licence, mais également l’absence de toute histoire connue sur le marché technologique soudanais. Dans un pays confronté à une pénurie d’informations et à un manque de transparence, toute entreprise obtenant une licence financière d’une telle importance devrait normalement disposer d’un solide historique, d’une équipe technique reconnue et de partenariats documentés avec des institutions financières locales et internationales. Or, Al-Asjad semble être apparue presque de nulle part, obtenant un privilège que de grandes entreprises disposant d’une longue expérience dans le domaine des solutions numériques n’avaient pas obtenu.
La société, dont le siège est établi à Port-Soudan, est apparue soudainement sur la scène économique soudanaise, entourée d’une aura de mystère. On ignore qui sont officiellement ses fondateurs, quel est réellement son capital ou quels investisseurs se trouvent derrière elle. La seule information connue était qu’elle disposait de « systèmes d’exploitation » avancés et de la capacité à gérer un opérateur de transactions financières, ce qui nécessite une infrastructure technologique complexe, des équipes d’ingénieurs qualifiés et des réseaux de cybersécurité sophistiqués.
Mais une question revenait fréquemment dans les milieux bancaires : comment une jeune entreprise pouvait-elle disposer de toutes ces capacités technologiques en si peu de temps ? La réponse, comme nous le verrons, réside dans le profil sécuritaire et technologique de ceux qui la dirigent réellement.
La licence d’opérateur de transactions : le grand prix de l’économie numérique
Pour comprendre l’importance de ce qui s’est produit, il faut d’abord comprendre la nature d’un « opérateur de transactions financières » et son rôle dans l’économie soudanaise. Dans sa définition la plus simple, il s’agit d’une plateforme intermédiaire qui relie les différentes banques et permet de transférer des fonds entre elles de manière rapide et sécurisée. Dans un pays comme le Soudan, où le secteur bancaire souffre d’un retard technologique relatif, où les problèmes de liquidités sont répandus et où les transferts interbancaires sont devenus complexes, un tel opérateur constitue une véritable artère vitale de l’économie.
Celui qui contrôle cet opérateur contrôle les flux de données financières à l’échelle nationale. Il peut théoriquement :
- Surveiller les transferts : savoir qui transfère de l’argent, à qui, pour quels montants et à quels moments.
- Imposer des frais dissimulés : ajouter des commissions non déclarées à chaque opération, lesquelles pourraient être reversées à certaines personnes.
- Orienter les flux : accorder la priorité à certains transferts et en retarder d’autres, ce qui peut avoir une incidence sur les liquidités des banques.
- Contourner les dispositifs de sécurité : en cas de mauvaises intentions, les données financières pourraient être utilisées à des fins de chantage ou de renseignement.
Ainsi, lorsque la Banque centrale du Soudan a reçu la recommandation d’une commission technique et juridique d’accorder cette licence à Al-Asjad, la décision comportait des risques considérables pour la souveraineté financière du pays. La controverse suscitée par cette décision n’était donc pas simplement un différend professionnel entre banquiers, mais un cri d’alarme face au danger de confier une artère financière vitale à une entreprise à l’identité inconnue.
Kazem Al-Sarraj : le cerveau derrière Al-Asjad
Nous arrivons ici au cœur de l’affaire. Des enquêtes journalistiques et d’investigation ont révélé que Kazem Zain Al-Abdeen Al-Sarraj était derrière plusieurs aspects de la création d’Al-Asjad et de ses systèmes d’exploitation. Cette révélation n’est pas surprenante pour ceux qui suivent le parcours d’Al-Sarraj, qui n’est pas un nouveau venu dans le monde des technologies et des télécommunications au Soudan.
Comme nous l’avons indiqué dans des articles précédents, Al-Sarraj est l’un des principaux cadres de l’ancien Service de sécurité et de renseignement, spécialisé dans les télécommunications et les technologies de l’information. Diplômé de l’Université du Soudan des sciences et technologies, il a participé aux combats dans le Sud au sein des milices des « Forces de défense populaire », avant de se consacrer au secteur des télécommunications. Il a notamment travaillé pour Zain et participé à la création de Marjan Telecom, financée par le Service de sécurité. Il a également supervisé la création d’unités de « djihad électronique », obtenu un contrat d’agent pour le satellite Arabsat et contribué à la programmation des systèmes de « reçu électronique ».
Après le coup d’État d’octobre 2021, Al-Sarraj a repris ses activités antérieures, avec encore davantage d’audace. La société Al-Asjad n’était que l’un de ses nombreux projets dans le domaine de l’économie numérique. Ce qui distingue toutefois Al-Asjad des autres entreprises est qu’elle a obtenu une licence officielle de la banque centrale, ce qui lui confère une légitimité institutionnelle et lui ouvre les portes des transactions avec les banques et les institutions financières.
Retrait de la licence : victoire de la transparence ou redistribution des rôles ?
Peu de temps après l’octroi de la licence, la Banque centrale du Soudan a surpris tout le monde en décidant de la retirer. La décision a été prise « à la suite d’un examen complet de sa situation conformément aux critères techniques et financiers », sur recommandation d’une commission technique et juridique. Mais ce qui a suscité l’étonnement, c’est que la banque centrale n’a publié aucun communiqué officiel expliquant les raisons de ce retrait et n’a pas révélé les éventuelles infractions commises par l’entreprise.
Ce silence total de la banque centrale a ouvert la voie à de nombreuses spéculations :
- L’entreprise était-elle réellement inapte ? Si tel était le cas, pourquoi lui avoir accordé la licence au départ ?
- Y a-t-il eu des pressions politiques pour annuler la licence ? Et qui se trouvait derrière ces pressions ?
- Le retrait n’était-il qu’une manœuvre destinée à apaiser la controverse, avant de reproduire le même scénario sous une autre forme à une date ultérieure ?
- Existait-il une lutte entre différents courants au sein du camp militaire pour contrôler l’économie numérique ?
La réponse à ces questions demeure du domaine des conjectures. Mais une chose est certaine : le retrait de la licence n’a pas suffi à régler le problème de fond. Kazem Al-Sarraj et son réseau continuent d’opérer, leurs autres projets n’ont pas été interdits et leur capacité à reproduire le même modèle sous de nouveaux noms demeure intacte.
Le contexte plus large : la guerre et l’économie numérique
Il est impossible de comprendre l’affaire Al-Asjad indépendamment du contexte plus large de la guerre qui ravage le Soudan depuis avril 2023. En temps de guerre, l’économie numérique devient un outil stratégique indispensable. Les armées ont besoin de financement, et le financement nécessite des canaux financiers, tandis que les circuits financiers traditionnels sont soumis à une surveillance internationale accrue en raison des sanctions et des crises.
C’est dans ce contexte que l’économie numérique, les cryptomonnaies et les plateformes de transfert électronique peuvent devenir des outils permettant de contourner les mécanismes de surveillance, de financer les opérations militaires et de gérer des réseaux financiers complexes. Celui qui possède les capacités techniques nécessaires à la gestion de ces plateformes devient alors un acteur indispensable pour toute partie au conflit.
Kazem Al-Sarraj, avec son passé dans le domaine de la sécurité et ses compétences technologiques avancées, disposait précisément de ce dont les dirigeants de l’armée soudanaise avaient besoin à ce stade. Il n’était donc pas surprenant de le voir apparaître aux côtés de Yasser Al-Atta en Turquie, pas plus qu’il n’était surprenant que son entreprise obtienne une licence d’opérateur de transactions à ce moment particulièrement sensible. La relation entre l’armée et le courant islamiste ne s’est pas interrompue ; elle a au contraire évolué vers une forme plus complexe : l’armée a besoin d’argent et de technologie, le courant islamiste a besoin de protection et d’influence, et Al-Sarraj constitue le pont entre les deux.
Les préoccupations liées à la souveraineté financière : qui protège l’économie soudanaise ?
L’affaire Al-Asjad soulève des questions fondamentales sur la souveraineté financière du Soudan en temps de guerre. Qui supervise l’octroi des licences financières en l’absence d’institutions démocratiques ? Qui garantit que ces licences ne sont pas accordées à des individus ou à des réseaux poursuivant des agendas cachés ? Et comment construire un secteur financier numérique sûr et transparent alors que les appareils de sécurité dominent les rouages de l’État ?
Ces questions ne sont pas purement théoriques : elles ont des conséquences directes sur la vie de millions de Soudanais. Le secteur financier numérique représente l’avenir de l’économie soudanaise. S’il est laissé entre les mains de réseaux de clientélisme et d’influence, il risque de devenir un outil destiné à épuiser les richesses du pays, financer les guerres et perpétuer la corruption.
Ce qui est nécessaire, c’est une véritable révolution en matière de « transparence financière », comprenant :
- La divulgation complète : de la propriété des entreprises qui obtiennent des licences financières, de leurs sources de financement et de leurs relations politiques.
- Une surveillance indépendante : exercée par des institutions civiles indépendantes, qui ne sont pas soumises aux appareils de sécurité.
- Une véritable reddition de comptes : pour toute personne reconnue impliquée dans des transactions douteuses, indépendamment de son affiliation politique ou militaire.
- Le développement des compétences nationales : dans les domaines de la cybersécurité et de la supervision financière, afin de réduire la dépendance à l’égard d’experts liés aux réseaux de clientélisme et d’influence.
Al-Asjad, un modèle réduit du mal dont souffre l’économie soudanaise
L’histoire de la société Al-Asjad n’est pas simplement un scandale individuel. Elle constitue un modèle réduit de la maladie chronique dont souffre l’économie soudanaise : absence de transparence, domination des appareils de sécurité, confusion entre intérêts privés et intérêts publics et exploitation des crises à des fins d’enrichissement personnel.
Cette entreprise, apparue de nulle part, ayant obtenu une licence essentielle avant de se la voir retirer sans explication, illustre le chaos du système économique soudanais et l’absence d’institutions capables de faire respecter l’État de droit. Quant à l’homme qui se trouvait derrière elle, Kazem Al-Sarraj, il n’est que l’un des dizaines de personnages qui se réinventent sous différentes formes, exploitant la guerre et le chaos pour conserver leurs positions d’influence.
Traiter cette maladie exige davantage que le simple retrait d’une licence ici ou l’interdiction d’une entreprise là. Il faut démanteler l’infrastructure des réseaux de clientélisme et d’influence, traduire leurs dirigeants en justice et bâtir des institutions indépendantes capables de protéger l’économie nationale contre l’exploitation. À défaut, Al-Asjad ne restera qu’un nom parmi tant d’autres : des entreprises apparaîtront et disparaîtront, tandis que la maladie continuera de se propager et que l’économie soudanaise restera prisonnière de ceux qui ne se préoccupent que de leurs intérêts particuliers.
Les Soudanais, qui subissent les ravages de la guerre et l’effondrement économique, méritent davantage que de simples promesses creuses de lutte contre la corruption. Ils méritent une économie numérique transparente, au service de leurs intérêts, protégeant leurs richesses et garantissant l’avenir de leurs générations. Cela ne pourra être réalisé qu’en affrontant courageusement les réseaux de clientélisme et d’influence, en révélant ce qui est dissimulé et en demandant des comptes aux responsables de la corruption, quels que soient leurs postes et quels que soient les privilèges dont ils bénéficient.
