Le cyberdjihad et la guerre de l’information : comment les unités cybernétiques sont devenues un outil de répression au Soudan
Au cours des dernières décennies, les théâtres de conflit à travers le monde ont connu une transformation profonde : les armes à feu ne constituent plus le seul facteur déterminant dans les affrontements. Avec l’essor des réseaux sociaux et de la révolution numérique, les régimes autoritaires ont compris que la bataille décisive ne se jouait plus uniquement dans les rues et sur les places publiques, mais qu’elle s’était également déplacée vers le cyberespace, où les récits sont façonnés, les consciences influencées et le moral brisé avant même qu’un seul coup de feu ne soit tiré.
Au Soudan, cette prise de conscience n’est pas restée théorique. Elle s’est transformée en une véritable institution dotée de budgets considérables et de structures organisationnelles complexes, dont Kazem Zain al-Abidine al-Sarraj aurait été l’un des principaux architectes.
Sous l’égide du Service national du renseignement et de la sécurité sous l’ancien régime, sont apparues les « unités de cyberdjihad ». Cette appellation n’était pas un simple slogan de propagande, mais reflétait la philosophie qui guidait ces unités : considérer l’espace numérique comme un terrain de lutte idéologique destiné à défendre le régime contre ce qui était décrit comme des « complots étrangers » et une « mobilisation civile subversive ».
Ce qui avait commencé comme un outil de répression numérique et de lutte contre les mouvements de protestation s’est ensuite développé pour devenir un instrument d’autonomisation économique et politique, en particulier après le coup d’État d’octobre 2021 et la guerre en cours depuis avril 2023. Cet article examine en profondeur ces unités afin de comprendre comment elles ont été constituées, comment elles ont fonctionné et comment elles continuent d’exercer une influence discrète susceptible de menacer l’avenir du Soudan.
La naissance : le choc du Printemps arabe et la création du « bras numérique »
Le véritable point de départ des unités de cyberdjihad au Soudan remonte à la vague des révolutions du Printemps arabe en 2011. À cette époque, les décideurs de Khartoum ont observé comment des plateformes telles que Facebook et Twitter avaient contribué à la chute de régimes établis en Tunisie et en Égypte, et comment les téléphones intelligents étaient devenus des outils d’organisation et de mobilisation difficiles à contrôler par les méthodes sécuritaires traditionnelles, telles que les arrestations et la dispersion des manifestations.
Le Service national du renseignement et de la sécurité a alors compris que ses stratégies traditionnelles n’étaient plus suffisantes et que la lutte contre « l’ennemi » exigeait une arme issue du même univers technologique.
C’est dans ce contexte que Kazem al-Sarraj s’est distingué. Fort d’une expérience sécuritaire et militaire, notamment à travers sa participation aux milices de la Défense populaire, ainsi que d’une expertise technique croissante, il aurait été chargé de construire une structure numérique capable de pénétrer l’espace en ligne, de surveiller les militants, d’influencer l’opinion publique et de défendre le récit du régime.
Le projet ne devait pas se limiter à une simple cellule opérationnelle. L’ambition était de mettre en place un système intégré. Selon le texte, al-Sarraj aurait largement réussi dans cette mission grâce notamment à des budgets importants consacrés à ces projets, souvent imputés à des postes confidentiels échappant au contrôle parlementaire ou financier.
L’ingénierie humaine : recrutement de diplômés et détachement d’officiers
L’un des principaux aspects de la stratégie attribuée à Kazem al-Sarraj résidait dans la manière de constituer les ressources humaines formant la colonne vertébrale de ces unités. Il aurait compris très tôt que la technologie, à elle seule, ne suffisait pas et que le facteur humain demeurait décisif.
La stratégie reposait sur deux axes principaux.
Premièrement : le recrutement de jeunes diplômés issus de filières techniques, notamment l’ingénierie informatique, les sciences de l’information et les télécommunications. Al-Sarraj aurait ciblé de jeunes talents confrontés aux difficultés du marché du travail soudanais, dans un contexte marqué par le ralentissement économique. Ils se seraient vu proposer des salaires attractifs, un environnement de travail équipé de technologies modernes et, surtout, le sentiment de participer à une « mission nationale » et à la « défense de la patrie ».
Ces jeunes auraient été intégrés dans une culture organisationnelle combinant loyauté professionnelle et fidélité idéologique, ce qui aurait contribué à les transformer en instruments au service de l’appareil sécuritaire.
Deuxièmement : le détachement d’officiers spécialisés dans les domaines techniques. Al-Sarraj ne se serait pas limité au recrutement de civils, mais aurait également mobilisé des compétences techniques issues directement de l’appareil de sécurité afin de les intégrer à ces unités.
Cette combinaison aurait créé un pont entre la culture sécuritaire traditionnelle, fondée sur le secret, la hiérarchie et la chaîne de commandement, et la flexibilité technique nécessaire dans l’univers numérique. Les officiers détachés auraient assuré la couverture sécuritaire et la légitimité institutionnelle, tandis que les diplômés civils auraient apporté les compétences techniques et la créativité nécessaires à l’exploitation des nouvelles plateformes.
Cette structure hybride aurait ainsi donné naissance à une entité particulière : ni un appareil sécuritaire traditionnel et lourd, ni une simple entreprise technologique privée à but lucratif, mais une structure cybernétique combinant les méthodes du renseignement et la rapidité du monde technologique.
Les outils de la répression : de la surveillance aux « fermes à trolls »
Selon le texte, les unités de cyberdjihad, placées sous la supervision de Kazem al-Sarraj, auraient développé un ensemble d’outils numériques utilisés contre le mouvement civil soudanais, notamment lors du soulèvement de septembre 2013 et de la révolution de décembre 2018.
Ces outils auraient fonctionné à plusieurs niveaux :
- Surveillance et interception numériques : développement de capacités destinées à surveiller les comptes des militants sur les réseaux sociaux, à suivre leurs déplacements grâce aux données téléphoniques et, dans certains cas, à accéder à leurs comptes privés afin d’obtenir des informations susceptibles d’être utilisées ultérieurement lors d’arrestations ou à des fins de pression.
- Guerre des récits et fermes à trolls : création de vastes réseaux de comptes fictifs, ou « fermes à trolls », chargés d’inonder les hashtags appelant à la liberté ou dénonçant la corruption avec de grandes quantités de contenus trompeurs, d’insultes ou de sujets secondaires destinés à détourner l’attention, dans une stratégie qualifiée de « brouillage numérique ».
- Diffamation et chantage en ligne : ciblage personnel de militantes et de militants par la diffusion d’informations privées ou la fabrication de contenus visant à nuire à leur réputation sociale, dans le but de les isoler de leur environnement et d’affaiblir leur détermination.
- Cyberattaques : perturbation des sites internet de journaux indépendants ou de plateformes de la société civile au moyen, notamment, d’attaques par déni de service distribué, ou DDoS, lors des périodes les plus sensibles des mouvements de protestation.
Le texte affirme que Kazem al-Sarraj aurait supervisé ces opérations en coulisses et aurait bénéficié de la reconnaissance de dirigeants de l’ancien régime, notamment Salah Gosh, qui l’aurait considéré comme l’un des jeunes cadres les plus prometteurs du secteur.
La période de transition : l’illusion du démantèlement et la survie de l’infrastructure
Après le succès de la révolution de décembre 2018 et l’arrivée des civils au pouvoir durant la période de transition entre 2019 et 2021, l’une des principales missions des nouvelles autorités était le « démantèlement du système d’autonomisation ».
Le Comité pour le démantèlement du régime et la lutte contre la corruption a interdit plusieurs projets et entreprises liés à l’ancien appareil sécuritaire, y compris certains projets auxquels Kazem al-Sarraj aurait été associé.
Cependant, selon le texte, ces mesures auraient été comparables à l’élagage des branches d’un arbre sans en arracher les racines. Les unités de cyberdjihad n’étaient pas uniquement constituées de bâtiments ou d’équipements susceptibles d’être facilement saisis ; elles reposaient avant tout sur des compétences humaines et des réseaux relationnels.
De nombreux diplômés recrutés auraient conservé leurs compétences et leurs loyautés. Certains auraient rejoint des entreprises privées ou quitté le pays, tandis que d’autres seraient restés actifs dans des réseaux numériques en attendant une occasion de réapparaître.
L’infrastructure technique mise en place, notamment certains logiciels et systèmes de surveillance, n’aurait pas non plus été entièrement démantelée, en raison d’un manque d’expertise technique au sein des nouvelles institutions ou de la présence d’éléments restés implantés dans certains rouages de l’État.
Cette impression de sécurité aurait, selon cette analyse, permis à ces réseaux de se reconstituer rapidement après le coup d’État du 25 octobre 2021.
De la répression à l’autonomisation : le nouveau visage du cyberdjihad
Après le coup d’État, la mission de ces unités ne se serait plus limitée à la répression des manifestations. Elles se seraient progressivement transformées en un instrument d’« autonomisation » au sens économique et institutionnel.
Les compétences cybernétiques auraient ainsi été mobilisées au service de nouveaux projets commerciaux et militaires. Au lieu de se limiter à la gestion des campagnes sur les réseaux sociaux, ces réseaux auraient commencé à participer à la sécurisation d’infrastructures numériques appartenant à des entreprises liées aux services de sécurité ou à leurs proches.
Le texte cite notamment l’exemple de la société Al-Asjad Digital and Smart Solutions.
L’obtention d’une licence d’opérateur d’interconnexion pour les transactions financières auprès de la Banque centrale du Soudan aurait représenté, selon cette analyse, bien davantage qu’un simple succès commercial. Elle aurait constitué une avancée stratégique dans le processus d’autonomisation numérique.
Le contrôle d’une infrastructure de traitement des transactions permet, en théorie, d’exercer une influence sur les flux de données financières, d’observer ou d’orienter les transferts et, potentiellement, d’imposer des frais susceptibles d’alimenter certains réseaux d’influence.
La controverse entourant cette entreprise et le retrait ultérieur de sa licence, sans justification publique claire selon le texte, illustreraient l’existence d’une lutte interne pour le contrôle de cette infrastructure numérique stratégique.
La question posée est alors la suivante : s’agit-il d’une tentative des acteurs civils d’imposer davantage de transparence, ou d’un conflit entre différentes factions du camp militaire pour contrôler les revenus de l’économie numérique ?
La guerre actuelle, de 2023 à 2026 : le cyberespace comme arme stratégique
Depuis le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide, les unités de cyberdjihad auraient acquis une dimension d’« arme stratégique ».
Leur rôle ne serait plus secondaire, mais fonctionnerait parallèlement aux opérations militaires sur le terrain.
Selon le texte, ces réseaux, dont Kazem al-Sarraj et d’autres acteurs continuent à gérer certains leviers, remplissent plusieurs missions :
- Guerre du récit international : orientation de campagnes destinées à influencer les décideurs en Turquie, en Malaisie et dans d’autres pays afin de défendre les positions du commandement militaire et d’isoler ses adversaires.
- Sécurité financière numérique : gestion de portefeuilles numériques et de cryptomonnaies susceptibles d’être utilisés pour financer des opérations militaires en dehors des mécanismes traditionnels de surveillance bancaire nationale ou internationale.
- Recrutement en ligne : utilisation des réseaux sociaux pour cibler les jeunes dans certaines régions et les orienter vers le recrutement au sein de milices alliées, en reprenant certaines méthodes autrefois utilisées dans le cadre du « cyberdjihad », mais à des fins militaires plus directes.
L’histoire des unités de cyberdjihad au Soudan constitue ainsi, selon cette analyse, un avertissement sur la capacité des structures sécuritaires à combiner expertise technologique et appareil de renseignement.
Le texte soutient que l’investissement dans les compétences techniques et leur intégration au sein d’une machine sécuritaire peut produire des structures flexibles et difficiles à neutraliser par des moyens conventionnels.
Ces unités seraient ainsi passées d’un instrument de répression directe contre les révolutionnaires à un outil d’autonomisation économique et politique susceptible d’alimenter la machine de guerre actuelle.
Selon cette approche, la simple interdiction de sociétés telles qu’Al-Asjad ou la dissolution de certains organismes ne suffirait pas à éliminer le problème. La question dépasserait celle des entreprises-écrans pour concerner également un capital humain formé à la fois sur les plans idéologique et technique, capable de circuler entre différents centres de pouvoir.
Le traitement de cet héritage nécessiterait donc davantage qu’une simple volonté politique. Il exigerait une transformation profonde de la cybersécurité nationale, ainsi que la création de compétences soudanaises indépendantes capables d’identifier et de démanteler ces réseaux.
Le texte appelle également à la poursuite des responsables présumés de ces structures, non seulement pour des accusations de corruption financière, mais aussi pour ce qu’il qualifie de « trahison numérique » envers le pays.
Tant que les outils numériques resteront, selon cette analyse, entre les mains d’acteurs considérant une partie de la population comme un adversaire, le cyberdjihad demeurera une menace pesant sur les espoirs de construire un Soudan libre et démocratique.
