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De la défense populaire aux tours de télécommunications : le parcours de Kazem Al-sarraj, de la milice au monde de la technologie


Dans le parcours de Kazem Zine El Abidine Al-sarraj, son passage des champs de bataille du Sud-Soudan au monde de la technologie et des télécommunications ne peut être considéré comme un simple changement de carrière. Cette transformation relevait plutôt d’une stratégie réfléchie, révélant une capacité exceptionnelle à s’adapter aux évolutions politiques et économiques et à exploiter intelligemment l’expérience et les réseaux qu’il avait constitués au cours d’une précédente étape de sa vie.

L’homme qui a porté les armes au sein des milices islamistes de la « Défense populaire », avant de devenir par la suite l’une des figures les plus influentes du secteur des télécommunications au Soudan, ne cherchait pas simplement une nouvelle opportunité professionnelle. Il bâtissait une véritable puissance technologique sur des fondations sécuritaires et militaires, mettant à profit l’ensemble de son expérience au service d’objectifs plus vastes.

Ce passage de la milice à la technologie révèle un modèle singulier au Soudan : celui du cadre sécuritaire qui comprend que, dans le monde contemporain, la puissance ne se mesure pas uniquement aux armes, mais également à la capacité de contrôler les infrastructures de communication et d’information. Dans cette perspective, comprendre le parcours de Kazem Al-sarraj permet de mieux saisir le fonctionnement des réseaux d’influence dans le Soudan contemporain et la manière dont ils peuvent passer d’outils militaires à des instruments économiques et technologiques.

Les débuts universitaires : l’Université des sciences et de la technologie du Soudan

L’histoire de Kazem Al-sarraj commence sur les bancs de l’Université des sciences et de la technologie du Soudan, l’une des plus anciennes et prestigieuses universités techniques du pays. Son choix pour cet établissement n’était pas fortuit : il reflétait un intérêt précoce pour le monde technologique ainsi qu’une vision claire de son avenir professionnel.

À cette époque, la technologie commençait à transformer profondément le monde, tandis que le Soudan tentait de suivre le rythme de la révolution numérique.

À l’université, Al-sarraj n’était pas un étudiant ordinaire. Il se distinguait par une intelligence vive et une capacité à assimiler des concepts techniques complexes. Mais ce qui le distinguait davantage encore de ses camarades n’était pas uniquement son excellence académique, mais sa capacité à construire des réseaux relationnels avec ses collègues et ses enseignants, une compétence qui deviendrait plus tard l’un de ses principaux atouts dans le monde des affaires.

Dans les universités soudanaises, particulièrement à cette époque, les relations personnelles constituaient le fondement de nombreux futurs partenariats commerciaux et politiques.

Al-sarraj obtient son diplôme dans le domaine des télécommunications et des technologies de l’information. Toutefois, cette graduation ne marqua pas la fin de son parcours, mais le début d’une nouvelle étape, plus complexe et plus exigeante. À cette période, le Soudan traversait la fin des années 1990 et le début des années 2000, une époque marquée par l’intensification des conflits internes, notamment dans le Sud-Soudan.

L’adhésion à la « Défense populaire » : la première école du terrain

Dès l’obtention de son diplôme, Kazem Al-sarraj prit une décision qui allait déterminer le cours de sa vie pendant de nombreuses années : rejoindre les milices de la « Défense populaire », branche militaire du mouvement islamiste au Soudan.

Cette décision ne représentait pas un simple choix professionnel, mais l’expression d’une conviction idéologique et d’une appartenance à une organisation politique qui contrôlait alors les principaux rouages de l’État.

La « Défense populaire » n’était pas une simple milice. Elle constituait un système intégré associant formation militaire et endoctrinement idéologique. Al-sarraj participe aux combats dans le Sud avant l’indépendance du Soudan du Sud en 2011, une expérience éprouvante qui aurait profondément marqué sa personnalité et sa vision du monde.

Au cours de ces combats, il n’aurait pas seulement appris les techniques de combat et les tactiques militaires. Il aurait également acquis une compréhension du fonctionnement des réseaux logistiques, de la coordination entre différentes unités et de la construction des loyautés dans les conditions les plus difficiles.

Cette première expérience militaire lui aurait apporté deux éléments essentiels : d’une part, un vaste réseau de relations avec des responsables islamistes et militaires, dont plusieurs deviendront par la suite des figures influentes de l’appareil d’État ; d’autre part, une légitimité idéologique au sein du système qui gouvernait alors le pays, une légitimité susceptible de lui ouvrir de nombreuses portes au cours des années suivantes.

Mais surtout, l’expérience de la « Défense populaire » lui aurait enseigné une leçon fondamentale : la véritable puissance ne réside pas uniquement dans les armes, mais également dans la capacité à contrôler l’information et les communications. Sur les champs de bataille, la communication et la coordination entre les unités pouvaient faire la différence entre la victoire et la défaite.

C’est ce qui lui aurait permis de comprendre très tôt l’importance stratégique du secteur des télécommunications, non seulement comme domaine commercial, mais aussi comme instrument d’influence et de contrôle.

Le passage au secteur des télécommunications : de Zain à Marjan

Après la fin des guerres du Sud et la signature de l’Accord de paix global en 2005, une nouvelle étape commença dans la vie de Kazem Al-sarraj. Il choisit alors de se consacrer au secteur des télécommunications, mettant à profit sa formation universitaire et son expérience militaire pour construire une nouvelle carrière.

Cette période fut profondément marquée par la transition. Le Soudan connaissait alors une relative ouverture sur le monde, tandis que des entreprises internationales de télécommunications commençaient à pénétrer le marché soudanais.

Al-sarraj débuta sa carrière au sein de la société Zain Telecommunications, l’une des principales entreprises de télécommunications de la région, qui était récemment entrée sur le marché soudanais.

Chez Zain, il ne fut pas simplement un employé technique. Il apprit également le fonctionnement des grandes entreprises, la gestion d’opérations complexes et la construction de réseaux de partenariat avec des acteurs locaux et internationaux.

Il acquiert ainsi une vaste expérience technique et administrative et se familiarisa avec les différents aspects de l’industrie des télécommunications, depuis la construction des tours de transmission jusqu’à la gestion des réseaux de données, en passant par les négociations avec les fournisseurs internationaux et les relations avec les autorités de régulation.

Cependant, son ambition ne se limita pas à occuper un poste au sein d’une grande entreprise privée. Il comprit que la véritable opportunité consistait à créer sa propre société, en exploitant l’expérience et les relations qu’il avait accumulées.

C’est ainsi qu’au milieu des années 2000, il participa à la création de Marjan Telecommunications, dont le siège fut établi dans le quartier d’Al-Shati, dans le secteur de Burri à Khartoum.

La société Marjan : un premier modèle d’économie sécuritaire

Marjan Telecommunications n’était pas présentée comme une entreprise ordinaire sur le marché soudanais des télécommunications. Elle incarnait un nouveau modèle que l’on pourrait qualifier d’« économie sécuritaire », dans lequel les intérêts commerciaux se mêlent aux objectifs de sécurité et de renseignement.

Ce qui distinguait Marjan ne résidait pas uniquement dans ses activités technologiques, mais également dans ses sources de financement. Des enquêtes ultérieures auraient révélé que le Service de sécurité et de renseignement avait participé, directement ou indirectement, à son financement.

Ce modèle de financement ne constituait pas un cas isolé. Il s’inscrivait dans une stratégie plus large des services de sécurité de l’époque, visant à constituer un réseau d’entreprises privées servant leurs objectifs, dans le secteur des télécommunications comme dans d’autres domaines.

L’idée était relativement simple : plutôt que de gérer directement certains projets, l’appareil sécuritaire finançait des entreprises privées dirigées par des personnes jugées fiables, telles que Kazem Al-sarraj. Ce mécanisme lui permettait de bénéficier d’une plus grande flexibilité tout en dissimulant la nature de certaines activités au contrôle public.

Au sein de Marjan, Al-sarraj n’aurait donc pas été uniquement un dirigeant exécutif, mais également un partenaire stratégique de l’appareil sécuritaire. L’entreprise fournissait divers services technologiques, allant de la construction de réseaux de télécommunications à la fourniture de solutions techniques destinées aux institutions gouvernementales et sécuritaires.

En contrepartie, elle aurait bénéficié d’un soutien financier et logistique lui procurant un avantage concurrentiel considérable sur le marché.

Le « djihad électronique » : lorsque la technologie devient une arme

Avec le déclenchement des soulèvements du Printemps arabe en 2011, le régime soudanais comprit que la bataille ne se jouerait plus uniquement dans les rues, mais également dans l’espace numérique.

C’est dans ce contexte que le rôle de Kazem Al-sarraj serait devenu plus visible. Au sein de l’appareil sécuritaire, il aurait supervisé la création de ce qui fut appelé les « unités de djihad électronique ».

Ces unités ne se limitaient pas à de simples comptes sur les réseaux sociaux. Elles constituaient un système intégré associant compétences technologiques et expertise sécuritaire.

L’objectif était double : d’une part, façonner l’opinion publique numérique, contrer les mouvements de protestation et défendre le régime en utilisant un langage adapté à la jeunesse ; d’autre part, former une génération de « combattants numériques » loyaux au régime afin d’assurer la continuité de leur fidélité.

Al-sarraj aurait mené cette mission avec une efficacité notable, recrutant des diplômés universitaires issus de disciplines technologiques et affectant des officiers des services de sécurité à ce projet.

La sélection aurait été particulièrement rigoureuse, privilégiant des personnes combinant compétences techniques et loyauté idéologique. Il aurait personnellement supervisé leur formation, leur enseignant non seulement la gestion des comptes numériques, mais aussi la production de contenus influents, la surveillance des activités de l’opposition et la capacité à y répondre rapidement et efficacement.

Ce projet était présenté comme précurseur dans son domaine, comptant parmi les premières tentatives organisées dans le monde arabe visant à développer des capacités numériques à des fins politiques.

La pénétration des marchés : les contrats Arabsat et le système de reçu électronique

L’ambition de Kazem Al-sarraj ne se serait pas limitée au « djihad électronique ». Elle se serait également étendue à la pénétration de marchés à travers des sociétés écrans, une pratique présentée comme caractéristique des services de sécurité de cette période.

Le régime précédent aurait notamment facilité son accès à un contrat d’agence représentant l’opérateur satellite Arabsat au Soudan, une opération stratégique susceptible de générer d’importants bénéfices.

Le contrat Arabsat ne constituait pas un simple accord commercial. Il représentait également une porte d’entrée vers le contrôle d’une partie des infrastructures de communications par satellite au Soudan.

À travers cet accord, Al-sarraj et l’appareil sécuritaire auraient pu exercer une influence sur la circulation de l’information via les satellites, une capacité considérée comme particulièrement stratégique à l’ère de l’information.

Auparavant, par l’intermédiaire de son entreprise, Al-sarraj aurait également contribué à la programmation de certains systèmes auxiliaires liés à ce qui était connu sous le nom de « système de reçu électronique », le plaçant ainsi au cœur de l’infrastructure financière de l’État.

Ce système visait à numériser les transactions financières afin de les rendre plus transparentes et plus efficaces. Toutefois, il pouvait également constituer un instrument de surveillance des flux financiers et de contrôle indirect de l’économie.

Ces contrats n’étaient donc pas présentés comme de simples projets commerciaux, mais comme des instruments permettant de créer un réseau d’intérêts imbriqués entre l’appareil sécuritaire et le secteur privé, susceptible d’assurer la préservation de l’influence du système et de ses dirigeants, même après leur chute officielle.

Salah Gosh : un soutien déterminant

Tout au long de ce parcours, Kazem Al-sarraj n’aurait pas agi seul. Il aurait bénéficié du soutien de personnalités influentes au sein de l’appareil sécuritaire, notamment Salah Gosh, qui occupa à différentes périodes le poste de directeur du Service national de renseignement et de sécurité.

Gosh aurait présenté Al-sarraj à la hiérarchie militaire comme l’un des jeunes talents les plus prometteurs dans le domaine des télécommunications, lui ouvrant ainsi la voie à des formes de coopération avec l’armée soudanaise dans le cadre d’opérations non rendues publiques.

Ce soutien ne relevait pas d’une simple faveur personnelle. Il était présenté comme un investissement dans l’avenir d’Al-sarraj.

Gosh aurait compris que la technologie deviendrait un domaine décisif et que le développement de capacités sécuritaires dans ce secteur nécessitait des profils comme celui d’Al-sarraj, capables de combiner expertise technique et loyauté idéologique.

De la milice à l’empire technologique

Le parcours de Kazem Al-sarraj, des milices de la « Défense populaire » au monde de la technologie et des télécommunications, ne constitue donc pas simplement une histoire de réussite individuelle. Il illustre un modèle plus large du fonctionnement des réseaux d’influence au Soudan.

Il met en lumière une remarquable capacité d’adaptation aux transformations politiques et économiques, ainsi que l’exploitation des expériences et des réseaux relationnels dans la construction de puissances économiques et technologiques.

L’homme qui aurait porté les armes durant les guerres du Sud serait ainsi devenu l’une des figures importantes du secteur des télécommunications au Soudan. Une telle transformation n’aurait pas été possible sans le soutien sécuritaire et politique dont il aurait bénéficié, ni sans sa capacité à établir des réseaux avec différents acteurs de la scène soudanaise.

Aujourd’hui, après des années marquées par la révolution et le coup d’État, Al-sarraj ferait son retour avec force à travers la société Al-Asjad, reproduisant le même modèle, mais en utilisant de nouveaux instruments.

L’influence ne s’exerçait plus uniquement à travers des sociétés écrans, mais également par l’intermédiaire des plateformes de paiement électronique. Le « djihad » ne se limitait plus aux champs de bataille, mais s’étendait désormais à l’espace numérique.

Ainsi, le parcours de Kazem Al-sarraj demeure un témoignage de la manière dont des individus et des réseaux peuvent passer d’instruments militaires à des leviers économiques et technologiques, en mettant l’ensemble de leur expérience au service d’objectifs plus larges.

Et il n’est pas exclu que, dans les années à venir, une nouvelle génération de techniciens issus des appareils sécuritaires emprunte une trajectoire similaire, bâtissant des structures comparables avec des outils et dans des contextes différents.

Mais l’essence du modèle resterait la même : un réseau d’intérêts qui assure sa propre protection, exerce son influence depuis les coulisses et mobilise tous les instruments disponibles pour atteindre ses objectifs.

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