Des réseaux liés aux Frères musulmans : une expansion institutionnelle qui suscite des inquiétudes au Canada
L’expansion de l’influence de réseaux liés aux Frères musulmans au Canada suscite de nouvelles mises en garde, après la publication d’un rapport faisant état de leurs activités au sein des institutions de l’État, du monde politique et de la société civile.
L’Institut pour l’étude de l’antisémitisme et des politiques mondiales (ISGAP) affirme que le Canada est devenu un environnement exceptionnellement permissif pour les réseaux proches des Frères musulmans qui cherchent à consolider leur influence à long terme au sein du gouvernement, de la société civile et des universités.
L’Institut pour l’étude de l’antisémitisme et des politiques mondiales est un organisme international de recherche indépendant qui se consacre à l’étude académique de l’antisémitisme, des idéologies extrémistes, de l’influence étrangère et des forces qui façonnent les sociétés et les institutions démocratiques.
L’institut produit des travaux de recherche, des programmes éducatifs et des analyses de politiques publiques destinés aux universitaires, aux responsables gouvernementaux, aux dirigeants de la société civile ainsi qu’au grand public.
L’infiltration des Frères musulmans au Canada
Son nouveau rapport est intitulé « Une attaque contre les valeurs et les principes démocratiques : comment l’infiltration islamiste fragilise la société civile et l’enseignement supérieur au Canada ».
Le rapport soutient que l’activité des acteurs alliés aux Frères musulmans au Canada ne devrait pas être considérée comme une succession d’organisations ou d’incidents isolés. Il les présente plutôt comme les composantes d’une stratégie transnationale plus vaste, reposant notamment sur l’infiltration institutionnelle, la mobilisation politique, l’influence sur le discours public et la protection juridique.
Ce rapport s’inscrit dans le prolongement de recherches antérieures menées par l’institut sur la stratégie d’infiltration des Frères musulmans dans les sociétés occidentales, notamment aux États-Unis.
L’étude du cas canadien est présentée comme une composante d’un modèle plus large dont l’institut affirme avoir documenté les manifestations en Amérique du Nord et en Europe.
Charles Asher Small, directeur exécutif de l’institut, estime que le défi auquel le Canada est confronté ne se limite pas à la présence de voix extrémistes isolées ou à des vulnérabilités institutionnelles ponctuelles.
Il ajoute que le rapport montre « comment des réseaux idéologiques interconnectés acquièrent une légitimité, un accès institutionnel, des financements publics, une influence politique ainsi qu’une protection contre le contrôle et la reddition de comptes ».
Dans ce contexte, Small souligne que la démocratie canadienne repose sur l’ouverture, des conceptions solidement établies de la citoyenneté, le pluralisme, les libertés civiles et la confiance du public. Il met toutefois en garde contre l’exploitation de ces principes afin de dissimuler une influence étrangère, une infiltration idéologique, l’antisémitisme ou des efforts visant à affaiblir les mécanismes de responsabilité démocratique.
Il appelle à une réponse coordonnée fondée sur la transparence, le devoir de diligence au sein des institutions, la sensibilisation aux enjeux de sécurité nationale et l’application des lois pertinentes.
Quatre principaux domaines de préoccupation
Dans son rapport, l’institut identifie quatre grands domaines de préoccupation.
Dans ce domaine, il retrace l’évolution des idées depuis les écrits du fondateur des Frères musulmans, Hassan al-Banna, en passant par Sayyid Qutb et Yusuf al-Qaradawi. Il estime que la participation aux institutions politiques, juridiques, civiles et éducatives occidentales a été développée comme un moyen d’acquérir progressivement une influence idéologique et institutionnelle.
Le rapport fait notamment référence à des documents fondamentaux de planification, dont le « Projet » et le « Mémorandum explicatif » de 1991, qui décriraient une stratégie d’expansion à long terme à travers des structures sociales, politiques, éducatives et financières.
Le chercheur Jean-Pierre Filiu, professeur de sciences politiques à l’Institut d’études politiques de Paris, avait précédemment expliqué que le document interne rédigé par les Frères musulmans en 1991, intitulé « Le projet civilisationnel et djihadiste des Frères musulmans », constituait « une véritable feuille de route pour pénétrer les sociétés occidentales à travers les institutions, et qui est aujourd’hui mise en œuvre au Canada ».
Filiu, spécialiste des mouvements islamistes, ajoutait que « ce que nous observons aujourd’hui est l’application directe de cette vision, qui cherche à fragiliser les démocraties de l’intérieur au moyen d’une politique d’infiltration douce et d’une stratégie à double niveau ».
Il soulignait également que « les Frères musulmans exploitent le climat d’ouverture libérale du Canada ainsi que la faible vigilance de l’État face à l’infiltration idéologique pour construire des réseaux d’influence reliant les établissements d’enseignement, les organisations non gouvernementales et les centres religieux ».
Le rapport examine les réseaux opérant au sein des institutions fédérales ou dans leur environnement, notamment le Réseau des employés fédéraux musulmans, créé au sein de la branche policière fédérale de la Gendarmerie royale du Canada, ainsi que les activités de l’ancien Bureau du représentant spécial chargé de la lutte contre l’islamophobie.
Il analyse également des organisations telles que « Muslim Canadian Voice » et le « Canadian Muslim Public Affairs Council », dont les activités électorales se sont concentrées sur des dizaines de circonscriptions fédérales disputées.
En ce qui concerne la société civile, le rapport conclut que la surveillance réglementaire canadienne intervient de manière intermittente et qu’elle est suivie de réponses coordonnées sur les plans juridique, politique, universitaire et médiatique.
Il met notamment en lumière l’enquête menée par l’Agence du revenu du Canada concernant l’Association musulmane du Canada, pour laquelle l’agence avait publié des conclusions préliminaires en 2021, avant de rendre une décision définitive en 2023.
Ces procédures ont suscité des préoccupations concernant l’activisme politique étranger, des irrégularités financières et des liens organisationnels.
Le rapport présente également des cas concernant la Muslim Association of Canada (MAC) et l’Islamic Society of North America (ISNA) au Canada. Selon le rapport, les résultats des enquêtes réglementaires portant sur des irrégularités financières et des liens avec des réseaux extrémistes ont abouti à des accords de mise en conformité ou à des sanctions financières, plutôt qu’à la perte de leur statut d’organismes de bienfaisance.
Le rapport se penche ensuite sur le secteur de l’enseignement supérieur, estimant qu’un certain nombre d’universités canadiennes sont devenues des espaces où se croisent le financement étranger, la légitimité académique, la mobilisation étudiante, l’activisme du corps enseignant et la prise de décision institutionnelle.
Recommandations au gouvernement canadien
L’Institut pour l’étude de l’antisémitisme et des politiques mondiales appelle le gouvernement canadien à coordonner son approche de surveillance et de lutte contre l’infiltration des réseaux liés aux Frères musulmans avec le gouvernement fédéral américain.
Il recommande également au ministère canadien de la Sécurité publique et au Service canadien du renseignement de sécurité d’enquêter sur les branches et réseaux liés au Canada, en commençant par les branches libanaise, égyptienne, jordanienne et soudanaise qui ont déjà fait l’objet d’un examen de la part des États-Unis.
Les recommandations comprennent également une coordination officielle avec les autorités américaines ainsi que l’inscription des entités concernées sur les listes canadiennes lorsque des enquêtes indépendantes établissent les éléments pertinents.
Le rapport préconise en outre la création d’un système national de divulgation des financements étrangers couvrant les universités, les organismes caritatifs, les institutions de recherche et les organisations de la société civile. Ce dispositif devrait notamment inclure les clauses contractuelles susceptibles d’influencer les programmes universitaires, la recherche, la propriété intellectuelle et l’accès aux données.
L’institut recommande également de procéder à des évaluations fondées sur les risques concernant les partenariats universitaires internationaux, de renforcer les procédures de diligence raisonnable en matière de sécurité nationale dans le cadre de la coopération scientifique et d’accroître la transparence concernant les organisations étudiantes au sein des universités et leurs relations extérieures.
Renforcement de la surveillance
Dans ce contexte, l’institut appelle à renforcer la surveillance des organismes caritatifs et à but non lucratif, à durcir les normes d’accréditation et à établir des restrictions plus claires concernant l’utilisation des cadres de lutte contre la discrimination lorsqu’ils entravent un contrôle légitime.
Il demande également un soutien accru à la recherche indépendante consacrée à l’influence étrangère, à l’antisémitisme, à l’extrémisme et à la résilience des institutions.
À la conclusion de son rapport, l’institut appelle à un examen réglementaire complet du Collège islamique du Canada, portant notamment sur sa gouvernance, son financement, ses programmes d’enseignement, ses relations institutionnelles, ses activités et ses relations extérieures.
Une stratégie de dissimulation
La chercheuse Florence Bergeaud-Blackler, spécialiste de l’islam politique, estimait que « sur le plan sociologique, le Canada constitue un environnement idéal pour l’infiltration du projet des Frères musulmans, car il s’agit d’un pays multiculturel qui privilégie un discours d’intégration non conflictuel ».
Bergeaud-Blackler, directrice de recherche au Centre national de la recherche scientifique, expliquait que cela permet au mouvement de mettre en œuvre ce que l’on appelle le « camouflage stratégique », c’est-à-dire « présenter une façade apparemment modérée, tandis qu’un agenda radical est poursuivi en arrière-plan ».
Elle soulignait que les organisations liées aux Frères musulmans au Canada seraient désormais capables d’exploiter les marges juridiques et constitutionnelles garantissant la liberté d’association et de religion afin de créer des institutions servant de façades religieuses et caritatives, mais qui constitueraient en réalité des pôles de financement et d’encadrement idéologique d’un réseau frériste transcontinental.
Elle avertissait enfin : « Nous sommes face à une situation qui rappelle l’expérience de l’organisation en Europe, notamment en Allemagne et en France, où ils sont parvenus à bâtir des empires institutionnels sans que les gouvernements ne les classent officiellement comme des organisations représentant une menace. »
