Les coulisses de la lutte pour le bureau politique des Frères musulmans
Les tensions autour de l’influence et des prérogatives s’intensifient au sein de la « branche de Londres » des Frères musulmans, dans un contexte qui illustre l’état de confusion organisationnelle traversant actuellement le mouvement.
Cette querelle intervient alors que les Frères musulmans font face à de nombreuses pressions et crises, notamment aux sanctions américaines et aux poursuites internationales, tandis que l’échéance légale du mandat de Salah Abdel Haq, de la « branche de Londres », en tant que dirigeant par intérim de l’organisation approche.
Dans le dernier épisode de cette lutte interne, des sources informées des affaires du bureau politique des Frères musulmans ont révélé que les désaccords s’intensifient autour de l’avenir du bureau et de l’étendue de ses prérogatives, sur fond de rivalité pour l’influence entre les dirigeants de l’organisation.
Helmy al-Gazzar, membre du Conseil général de la Choura et actuellement vice-président de l’instance administrative suprême alternative du Bureau de la guidance, avait pris la tête du bureau politique en 2019, avant de se retirer officiellement de sa présidence au cours de la période récente.
Une absence de façade et des tentatives de séduire les jeunes
Selon les mêmes sources, le retrait apparent d’al-Gazzar de ses fonctions s’explique par plusieurs raisons, notamment sa nomination à la gestion d’autres dossiers au sein de l’instance administrative suprême des Frères musulmans, ainsi que sa promotion au sein du Bureau mondial, qui constitue le Bureau de la guidance de l’organisation internationale des Frères musulmans. Cette évolution a ouvert la voie à une redistribution des rôles et de l’influence au sein du bureau politique.
Dans une tentative de contenir le mécontentement parmi les jeunes générations, Helmy al-Gazzar a proposé le dirigeant frériste Ammar Fayed pour prendre la responsabilité du bureau politique.
Fayed est associé à la jeune génération du mouvement. Il se présente tantôt comme spécialiste des sciences politiques, tantôt comme spécialiste des relations publiques et de la géopolitique, sans révéler publiquement son affiliation à l’organisation.
Les sources estiment que le choix de Fayed pourrait constituer une tentative de la direction de la branche de Londres pour satisfaire les générations plus jeunes au sein de l’organisation et les attirer de nouveau, après l’échec de nombreuses initiatives des Frères musulmans visant à reconquérir ces catégories, dans un contexte de conflits organisationnels accumulés qui ont secoué le mouvement au cours des dernières années.
La surprise
Cependant, ce changement n’a pas mis fin au conflit ; il a au contraire révélé une crise plus profonde concernant la répartition des rôles au sein du bureau politique.
Selon les sources, al-Gazzar a refusé de renoncer réellement à la présidence du bureau politique, malgré le fait qu’il ait cessé de se présenter publiquement comme son responsable.
Al-Gazzar est désormais présenté comme un dirigeant des Frères musulmans ou comme membre de leur instance suprême, sans aucune référence à son ancien rôle au sein du bureau politique.
Il a insisté pour que le dossier politique demeure sous sa direction, en supervisant le bureau tandis qu’Ammar Fayed en occuperait officiellement la présidence.
L’intéressé a également cherché à transformer le bureau, qui était une structure exécutive chargée de gérer concrètement le dossier politique, en une simple instance ou un conseil consultatif.
Cette stratégie s’est rapidement heurtée au refus d’Ammar Fayed, dont la promotion à la tête du bureau politique avait précisément été décidée avec l’accord de Helmy al-Gazzar, vice-président de l’instance administrative suprême.
Bien qu’il ait reçu certaines prérogatives pendant un certain temps avant qu’elles ne lui soient retirées par la suite, Fayed a refusé d’apparaître publiquement comme responsable du bureau sans disposer de l’ensemble des pouvoirs organisationnels et exécutifs.
Selon les mêmes sources, Fayed n’a pas non plus accepté de devenir une simple façade médiatique ou organisationnelle, tandis qu’al-Gazzar continuerait, en coulisses, à contrôler effectivement les leviers de la gestion du dossier politique.
Des prérogatives floues et un bureau en plein désarroi
Les sources ont révélé que cette lutte d’influence avait provoqué une situation d’instabilité au sein du bureau politique, avec des répercussions évidentes sur son fonctionnement organisationnel, marqué par la confusion au cours de la période récente.
La nature du bureau et l’étendue de ses prérogatives sont également devenues sujettes à interrogation, y compris pour certains de ses membres, qui ne sont désormais plus en mesure de déterminer s’il continuera à fonctionner selon son ancien mode de fonctionnement, s’il deviendra simplement un conseil consultatif rattaché à l’instance administrative suprême, ou s’il se transformera en une structure chargée de définir les politiques des Frères musulmans, inscrits sur les listes d’organisations terroristes dans plusieurs pays à travers le monde.
Dans une tentative de remodeler le bureau conformément à sa vision, Ammar Fayed avait procédé à une série de changements dans sa composition avant que ses prérogatives ne lui soient retirées. Il avait notamment promu plusieurs jeunes dirigeants, parmi lesquels Abdel Wahab Mohammed, Mahmoud Mubarak et Ahmed Maher, tous âgés d’une trentaine d’années.
Selon les mêmes sources, Fayed les avait intégrés au bureau politique en invoquant leurs parcours universitaires, puisqu’ils étudient les sciences politiques et les relations internationales. Cette démarche semblait davantage destinée à moderniser l’image interne du bureau et à lui donner une apparence plus jeune et plus académique, alors même que sa structure était déjà minée par les luttes d’influence et la confusion organisationnelle.
Les tentatives de compromis échouent et les divergences persistent
De son côté, le vice-président de l’instance administrative suprême des Frères musulmans, Helmy al-Gazzar, a cherché à faire revenir au bureau politique plusieurs de ses partisans et à leur accorder de larges prérogatives. Parmi eux figure Mohammed al-Fiqi, membre du Conseil général de la Choura des Frères musulmans.
Face à l’élargissement du conflit et à l’imbrication des réseaux d’influence au sein du bureau politique, l’organisation internationale des Frères musulmans a tenté de contenir la crise. Plusieurs de ses dirigeants ont ainsi proposé d’internationaliser le dossier du bureau politique et de ne plus le limiter à l’organisation égyptienne. L’objectif serait d’atténuer l’intensité de la lutte interne et de redistribuer l’influence sur une base plus large.
Les sources ont précisé que cette proposition prévoit d’intégrer au bureau politique des représentants des différentes branches des Frères musulmans dans plusieurs pays, ce qui permettrait d’étendre son influence organisationnelle au-delà des frontières de la structure égyptienne.
Cependant, cette tentative n’a, jusqu’à présent, pas réussi à mettre fin aux divisions ni à régler la lutte persistante pour l’influence. Les différends organisationnels au sein du mouvement restent donc ouverts à de nouvelles confrontations, dans un contexte marqué par la multiplication des centres de pouvoir et le chevauchement des prérogatives et des rôles.
Les sanctions américaines déstabilisent les Frères musulmans
Le mois dernier, les États-Unis ont inscrit le secrétaire général de l’organisation internationale des Frères musulmans, Mahmoud al-Ebiary, sur leur liste de sanctions liées au terrorisme, provoquant une nouvelle confusion au sein de la direction du mouvement.
Selon des sources informées des affaires des Frères musulmans, les sanctions américaines n’affectent pas uniquement les réseaux internationaux du mouvement relevant de l’organisation internationale ; elles ont également influencé les dynamiques de la lutte pour la direction et pour le poste de dirigeant par intérim de l’organisation, occupé par Salah Abdel Haq, dont le mandat, conformément aux statuts des Frères musulmans, doit prendre fin en décembre prochain.
Abdel Haq avait pris ses fonctions à la suite de l’ancien dirigeant par intérim des Frères musulmans, Ibrahim Munir, à la fin de 2022. Avant les dernières sanctions, Mahmoud al-Ebiary espérait accéder à ce poste en s’appuyant sur son influence au sein de l’organisation.
Selon les sources, les Frères musulmans craignent désormais que la dernière décision américaine soit suivie d’autres mesures, notamment l’inscription de figures importantes du mouvement sur les listes de sanctions.
