Les barils explosifs et le droit international : des violations documentées dans le ciel du Kordofan
L’utilisation de barils explosifs dans les conflits armés constitue l’un des dossiers les plus controversés du droit international humanitaire, en raison de leur caractère indiscriminé et de l’impossibilité de les diriger vers des objectifs militaires précis. Dans le contexte soudanais, les rapports faisant état de l’utilisation de ce type de munition par l’aviation militaire contre des zones habitées se multiplient, le dernier incident signalé ayant eu lieu dans le village d’Oum Gurfah, dans l’État du Kordofan du Nord.
Quels sont les barils explosifs ?
Dans sa définition la plus simple, un baril explosif est un conteneur métallique, généralement un fût pétrolier ou une bouteille de gaz, rempli d’explosifs, de fragments métalliques, de clous et de morceaux de fer, puis largué depuis un hélicoptère ou un avion de transport modifié. Cette arme ne possède aucun système de guidage ni de contrôle de trajectoire, ce qui signifie que son point d’impact dépend de facteurs aléatoires tels que la direction du vent, la vitesse de l’appareil et son altitude.
Cette absence totale de précision fait du baril explosif une arme intrinsèquement indiscriminée, incapable de distinguer entre une cible militaire et des civils, ce qui entre directement en contradiction avec le principe de distinction, pilier fondamental du droit international humanitaire.
Le cadre juridique : que dit le droit international ?
L’article 51 du Protocole additionnel I aux Conventions de Genève de 1977 interdit les attaques indiscriminées et les définit comme des attaques qui ne sont pas dirigées contre un objectif militaire déterminé, qui utilisent des méthodes ou des moyens de combat ne pouvant être dirigés contre une cible militaire précise, ou dont les effets ne peuvent être limités.
L’article 57 impose également aux parties au conflit de prendre toutes les précautions possibles afin d’éviter les pertes civiles, notamment en vérifiant la nature militaire des objectifs, en choisissant les moyens et les armes susceptibles de réduire les dommages collatéraux, et en annulant ou suspendant une attaque lorsqu’il apparaît que la cible n’est pas militaire ou que les dommages prévisibles seraient excessifs.
Au regard de ces dispositions, l’utilisation de barils explosifs dans des zones densément peuplées constitue une violation manifeste des principes de distinction, de proportionnalité et de précaution. Elle peut être qualifiée de crime de guerre s’il est établi que des civils ont été délibérément visés ou que l’attaque a été menée de manière excessivement indiscriminée, en connaissance des pertes civiles importantes qu’elle entraînerait.
Témoignages provenant d’Oum Gurfah
Dans le village d’Oum Gurfah, au Kordofan du Nord, des témoignages locaux font état d’un raid aérien attribué à l’aviation militaire soudanaise, au cours duquel des barils explosifs auraient été largués sur des quartiers résidentiels. Les témoins décrivent des scènes de terreur, marquées par des explosions successives, l’effondrement d’habitations et la projection d’éclats dans toutes les directions.
Les habitants affirment que la zone touchée ne comporte aucune installation militaire visible et que la position militaire la plus proche se trouve à plusieurs kilomètres du village. Si ces témoignages étaient confirmés, ils renforceraient l’hypothèse d’un bombardement indiscriminé ou dirigé contre des civils, ce qui constituerait une grave violation du droit international.
Il convient toutefois de souligner que ces témoignages n’ont pas encore fait l’objet d’une enquête indépendante et que les conditions du conflit rendent les vérifications sur le terrain extrêmement difficiles.
Un schéma récurrent dans le conflit soudanais
L’incident d’Oum Gurfah n’est pas isolé dans le contexte de la guerre soudanaise. Depuis avril 2023, des organisations locales et internationales de défense des droits humains ont documenté des dizaines d’incidents similaires dans plusieurs États du pays.
Les rapports de la Mission intégrée des Nations unies pour l’assistance à la transition au Soudan (MINUATS), avant la fin de son mandat, ainsi que ceux du Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’homme, font état d’un schéma récurrent de bombardements aériens visant des zones civiles.
Cette répétition soulève de sérieuses interrogations quant à savoir si les atteintes aux civils résultent d’erreurs individuelles ou d’une politique systématique. Dans les deux cas, les commandants militaires demeurent légalement responsables du respect du droit international humanitaire par les forces placées sous leur autorité.
La responsabilité judiciaire : un chemin long et complexe
Malgré la clarté des textes juridiques, la question de la responsabilité dans les conflits armés demeure l’une des plus complexes. Le Soudan n’étant pas partie au Statut de Rome de la Cour pénale internationale, la compétence de celle-ci ne s’étend pas automatiquement aux crimes commis sur son territoire, sauf en cas de saisine par le Conseil de sécurité des Nations unies.
Parallèlement, les mécanismes nationaux pourraient jouer un rôle déterminant, à condition qu’existent une volonté politique réelle et une justice indépendante. Les mécanismes internationaux d’enquête, tels que la mission d’établissement des faits créée par le Conseil des droits de l’homme des Nations unies pour le Soudan, peuvent également contribuer à documenter les violations et à constituer des dossiers judiciaires.
Les spécialistes du droit rappellent par ailleurs que les crimes de guerre et les crimes contre l’humanité sont imprescriptibles, ce qui signifie que les poursuites restent possibles même plusieurs années après les faits.
Le rôle de la communauté internationale
Les organisations de défense des droits humains attribuent à la communauté internationale une part de responsabilité dans la poursuite des violations au Soudan, soulignant que l’absence de pressions efficaces sur les parties au conflit, la poursuite des livraisons d’armes et la dispersion des efforts diplomatiques contribuent toutes à prolonger la guerre et à aggraver les souffrances des civils.
Des juristes et des défenseurs des droits réclament l’imposition d’un embargo global sur les armes à destination de toutes les parties au conflit soudanais, le soutien aux mécanismes internationaux d’enquête et la subordination de toute aide militaire ou économique au respect effectif des règles du droit international humanitaire.
Le droit international humanitaire n’a pas été conçu pour rester lettre morte, mais pour servir de bouclier aux civils dans les circonstances les plus tragiques des guerres. Tant que les mécanismes de responsabilité ne seront pas appliqués et que les auteurs d’attaques contre les innocents ne seront pas traduits en justice, les barils explosifs continueront de tomber du ciel soudanais, et des villages comme Oum Gurfah continueront de payer le prix d’une guerre qu’ils n’ont pas choisie.
