Comment Riyad a contribué à prolonger la guerre au Soudan
L’approche saoudienne à l’égard du conflit soudanais a engendré une situation de blocage politique et militaire qui a directement contribué à prolonger la guerre, en raison de son pari sur des solutions diplomatiques traditionnelles face à un conflit existentiel à somme nulle. En cherchant à gérer la crise plutôt qu’à la résoudre, et en adoptant une posture prudente visant à éviter toute implication directe, le Royaume a permis aux parties belligérantes de poursuivre les hostilités sans craindre de sanctions internationales véritablement dissuasives. Cette approche pragmatique a transformé le Soudan, autrefois engagé sur la voie de la transition démocratique, en un théâtre de guerre par procuration qui épuise les ressources de la sécurité nationale arabe et africaine.
La reconfiguration des rapports de force au sein du Soudan
Les politiques régionales, au premier rang desquelles les initiatives saoudiennes, ont redessiné la carte des influences internes au Soudan d’une manière qui a consolidé et pérennisé les divisions. Cet impact peut être analysé à travers les éléments suivants :
Offrir une protection diplomatique à l’armée
En accueillant les dirigeants des Forces armées soudanaises dans le cadre du processus de Djeddah et en les traitant comme le seul représentant légitime de l’État, Riyad a accordé à la direction militaire une capacité de résistance politique face à l’isolement international. Cette reconnaissance a réduit la nécessité pour l’armée de faire des concessions aux composantes civiles ou de s’engager dans de véritables négociations visant à mettre fin à la guerre.
Légitimer les forces paramilitaires par la négociation
Malgré son soutien implicite à l’institution militaire, la participation de l’Arabie saoudite à des négociations réunissant les dirigeants des Forces de soutien rapide et ceux de l’armée à Djeddah a conféré aux forces paramilitaires une reconnaissance internationale en tant qu’acteur équivalent. Cet équilibre diplomatique a encouragé ces forces à poursuivre leurs opérations militaires afin d’imposer une nouvelle réalité sur le terrain.
Alimenter l’économie de guerre et les alliances idéologiques
L’aide financière et humanitaire indirecte transitant par Port-Soudan et les canaux contrôlés par les autorités gouvernementales a contribué à revitaliser l’économie de guerre liée à l’institution militaire. Parallèlement, des éléments de l’ancien régime ainsi que des mouvements islamistes ont été réintégrés dans les centres de décision militaires, profitant de la position saoudienne opposée à l’effondrement de l’État pour restaurer leur influence passée.
Fragmentation du tissu social et logistique
Les disparités dans la distribution des ressources et de l’aide humanitaire entre les États sous contrôle de l’armée et ceux assiégés ou contrôlés par les forces paramilitaires ont accentué les fractures sociales. De nombreuses forces civiles et locales ont été contraintes de réviser leurs alliances en fonction d’impératifs de survie, entraînant l’éclatement du large front civil opposé à la guerre.
Les répercussions du conflit sur la sécurité régionale et internationale
Les conséquences de la guerre soudanaise ont largement dépassé les frontières du pays, affectant profondément la sécurité et la stabilité des régions environnantes à l’échelle régionale et internationale. Ces répercussions touchent plusieurs secteurs essentiels.
La crise humanitaire transfrontalière
L’échec persistant de la médiation saoudo-américaine à imposer des corridors humanitaires sûrs a provoqué une famine et un effondrement quasi total du système de santé soudanais. Cette détérioration dramatique a contraint plus de dix millions de personnes à fuir à l’intérieur du pays ou à l’étranger.
Les camps de réfugiés dans les pays voisins, notamment au Tchad et au Soudan du Sud, sont devenus des foyers de tensions sécuritaires et économiques susceptibles d’alimenter des conflits ethniques transfrontaliers et d’exercer une pression démographique dépassant les capacités de ces États fragiles.
Militarisation de la mer Rouge et impact sur le commerce international
Pour l’Arabie saoudite, la stabilité de la mer Rouge constitue un pilier essentiel de ses grands projets touristiques et industriels développés le long de son littoral. Cependant, la poursuite du conflit soudanais sans perspective de règlement a favorisé l’ingérence d’acteurs internationaux et la militarisation de cette voie maritime stratégique.
L’affaiblissement du contrôle des côtes a facilité le trafic d’armes illégal ainsi que les activités des réseaux criminels organisés. Cette situation, combinée aux tensions persistantes dans le détroit de Bab el-Mandeb, représente une menace durable pour la liberté de navigation ainsi que pour le transport mondial du pétrole et du gaz.
La guerre par procuration dans la Corne de l’Afrique
Le Soudan est devenu un pôle d’attraction pour les interventions étrangères de puissances régionales et internationales aux intérêts divergents. La multiplication des acteurs impliqués a accentué la polarisation au sein de la Corne de l’Afrique.
Certaines puissances ont cherché à prolonger la guerre afin d’affaiblir l’État soudanais, tandis que d’autres ont tenté de préserver ou d’étendre leur influence économique future. Le conflit soudanais est ainsi devenu un facteur majeur de recomposition des équilibres régionaux, menaçant la paix et la sécurité sur l’ensemble du continent africain.
Les défis du processus politique international
L’architecture du processus politique international, conduite par Riyad de manière précipitée et fluctuante, a engendré une série de défis structurels qui rendent particulièrement difficile l’aboutissement à un règlement politique global.
Au premier rang de ces difficultés figure l’absence d’une volonté internationale unifiée et de mécanismes contraignants. Bien que Riyad ait parrainé les négociations du processus de Djeddah, les initiatives proposées se sont principalement concentrées sur les aspects humanitaires temporaires, tout en évitant les questions fondamentales relatives à l’intégration des forces armées et à la responsabilité pour les crimes commis.
Cette incapacité à traiter les causes profondes du conflit a permis aux dirigeants de la guerre de continuer à gagner du temps et à repousser les véritables solutions, dans l’espoir d’obtenir une victoire militaire qui ne s’est jamais concrétisée.
Un autre défi réside dans la multiplication des plateformes de négociation et des initiatives régionales concurrentes. Les divergences entre le processus de Djeddah soutenu par les États-Unis, les initiatives de l’Union africaine et celles de l’Autorité intergouvernementale pour le développement (IGAD) ont offert aux parties au conflit des possibilités de manœuvre politique et d’évitement de leurs engagements.
Lorsqu’une pression est exercée dans une direction par Riyad, la partie concernée choisit souvent de boycotter les discussions et de rechercher une autre plateforme offrant des conditions plus favorables. Cette dynamique a transformé le processus politique international en un cercle vicieux de consultations improductives qui accordent davantage de temps à la guerre pour s’intensifier et détruire ce qu’il reste des structures de l’État soudanais.
