Le chef des Frères musulmans en Tunisie et la manœuvre du dialogue… L’épuisement des options ravive la carte de la victimisation
Depuis sa cellule, Rached Ghannouchi a tenté d’ouvrir une fenêtre politique à travers laquelle il espère obtenir sa libération, après l’échec des leviers de pression, de mobilisation et du pari sur la rue.
Le dirigeant du mouvement Ennahdha, dont les tentatives précédentes pour recouvrer la liberté n’ont pas abouti, est revenu à l’une des méthodes les plus maîtrisées par le courant des Frères musulmans au fil des années : s’infiltrer par la porte du « dialogue national » et brandir le slogan de la « réconciliation », dans une tentative de retour sur la scène politique et d’échapper au couperet des procès dans lesquels lui et des cadres du mouvement sont poursuivis pour des crimes liés à la « décennie noire ».
Dans un nouveau message, Ghannouchi semble réactiver un discours ancien fondé sur la rhétorique de la victimisation, cherchant à se présenter comme un prisonnier d’opinion plutôt que comme un accusé dans des affaires relatives à un complot contre la sûreté de l’État et à des financements étrangers.
Dans cette lettre, il a appelé à un dialogue sans exclusion d’aucune partie politique, déclarant que « le pays a besoin d’un dialogue loin de toute exclusion, un dialogue qui n’écarte personne (…) et l’avenir doit reposer sur la participation, non sur l’exclusion de l’opinion divergente ».
Entre les appels à la « non-exclusion » et à la « participation », des observateurs considèrent ce message comme une nouvelle tentative de contournement par les portes dérobées, visant à transformer le processus de reddition de comptes en une transaction politique, un schéma auquel les Frères musulmans ont souvent recouru lorsque les issues se resserrent.
Réussira-t-il ?
L’analyste politique tunisien Khaled Beltaheer a déclaré que cette lettre est la troisième envoyée par Ghannouchi depuis le début de l’année, après une première en janvier et une seconde en février.
Il a estimé que l’appel au dialogue constitue « une tentative de briser l’isolement carcéral et de trouver une issue pour sa libération, après l’échec de la mobilisation de la rue ».
Il a ajouté que « le dialogue inclusif ne peut être bâti avec des personnes qui ont fauté envers leur peuple et leur pays », considérant qu’une réconciliation avec des personnes condamnées dans des affaires graves constituerait une forme d’impunité.
La carte de la victimisation
Dans le même contexte, l’analyste politique et professeur de droit Ziad Kacem a indiqué que Rached Ghannouchi a fait l’objet de condamnations totalisant 76 ans de prison, dont une nouvelle peine de 20 ans dans l’affaire dite de la « veillée ramadanesque », 22 ans dans l’affaire dite d’« espionnage », trois ans dans le « dossier des financements étrangers », ainsi qu’une peine de 14 ans pour « complot contre la sûreté de l’État ».
Selon lui, Ghannouchi, âgé de 84 ans, a compris que ses tentatives précédentes pour obtenir sa libération n’avaient donné aucun résultat, ce qui l’a conduit à recourir au discours de la réconciliation et du dialogue inclusif.
Il a souligné que Ghannouchi est revenu à son style habituel, consistant à jouer sur la fibre de la victimisation pour se présenter comme un prisonnier politique, évoquant dans sa lettre les raisons de son refus de comparaître devant les tribunaux, qu’il qualifie de règlements de comptes politiques, tout en proclamant son innocence.
Allégations des Frères musulmans
Ghannouchi refuse de comparaître devant la justice, considérant ces procédures comme des « règlements de comptes politiques », tandis que les autorités tunisiennes affirment que toutes les personnes détenues sont poursuivies pour des accusations pénales et nient l’existence de prisonniers politiques.
Le 17 avril 2023, les autorités tunisiennes ont arrêté Rached Ghannouchi dans l’affaire médiatiquement connue sous le nom de « veillée ramadanesque », pour des accusations de « complot contre la sûreté de l’État, atteinte intentionnelle à l’ordre de l’État, incitation de la population à s’attaquer les uns aux autres avec des armes, et incitation au désordre, au meurtre et au pillage ».
Mardi, la justice tunisienne a condamné le président du mouvement Ennahdha, Rached Ghannouchi, à 20 ans de prison dans cette affaire.
Les faits remontent à une « veillée ramadanesque » organisée par le Front de salut national le 15 avril 2023, à l’occasion du premier anniversaire de sa création, au cours de laquelle Ghannouchi a déclaré que « l’exclusion du parti Ennahdha du pouvoir est un prélude à la guerre civile en Tunisie et le début du chaos dans le pays ».
Il a ajouté que « la Tunisie sans Ennahdha et sans l’islam politique est un projet de guerre civile », et que ceux qui soutiennent les mesures du 25 juillet 2021, qui ont conduit à la dissolution du parlement dominé par Ennahdha, « devraient être lapidés ».
