Renvois devant la justice : le scandale du Qatar Gate revient sur le devant de la scène
La demande du parquet français de juger quatre personnes fait passer l’affaire du stade des soupçons de corruption à celui d’une épreuve judiciaire susceptible de lever le voile sur les zones d’ombre et les détails encore obscurs entourant l’attribution au Qatar de l’organisation de la Coupe du monde 2022.
Près de seize ans après le vote ayant accordé au Qatar le droit d’accueillir la Coupe du monde de football 2022, l’un des volets de l’enquête française sur les circonstances de cette décision se rapproche de la salle d’audience. Le Parquet national financier français a en effet demandé le renvoi de quatre personnes devant le tribunal correctionnel de Paris, une étape qui pourrait ouvrir le premier procès dans l’affaire connue sous le nom de « Qatar Gate ».
Le quotidien « Le Monde » a révélé que le Parquet national financier avait rendu, le 27 août dernier, ses réquisitions définitives après avoir achevé « l’analyse qu’il avait menée », et demandé le renvoi de quatre protagonistes de ce que l’enquête désigne comme le « volet polynésien ». Il s’agit de Reynald Temarii, ancien vice-président de la Fédération internationale de football association (FIFA) et ancien président de la Confédération océanienne de football, du milliardaire qatari Mohamed Bin Hammam, ainsi que du consultant Jean-Charles Brisard et de Géraldine Lizier, ancienne avocate de Temarii et ex-épouse de Brisard.
L’importance de l’affaire tient au fait que le parquet ne considère pas les faits comme de simples relations financières entre responsables sportifs. Il soupçonne plutôt une tentative d’influencer l’un des votes lors de l’attribution de la Coupe du monde 2022. Selon l’enquête française, Bin Hammam aurait cherché à « neutraliser une voix » susceptible de bénéficier aux concurrents du Qatar, en prenant en charge les frais de défense de Temarii, qui avait été suspendu par la commission d’éthique de la FIFA en novembre 2010.
Ce point revêt une importance particulière, car Temarii avait alors perdu son droit de vote. En l’absence de recours contre sa sanction, un nouveau représentant de la Confédération océanienne aurait pu être désigné lors du scrutin prévu à l’époque, le 2 décembre 2010. Le parquet soupçonne que le fait d’avoir encouragé Temarii à faire appel aurait contribué à empêcher la désignation d’un nouveau représentant susceptible de voter contre le Qatar, laissant ainsi le siège vacant lors du vote. Le parquet établit un lien entre cette initiative et l’intervention de Bin Hammam, dont il demande le jugement pour « corruption active ».
Au cœur du dossier figure une somme de 305 440 euros, que les investigations françaises présentent comme correspondant aux frais de défense de Temarii. Cette somme aurait été versée de manière qualifiée de « secrète » par la justice, par l’intermédiaire de deux sociétés, l’une qatarie et l’autre libanaise, en deux paiements effectués en février et avril 2011 sur le compte suisse de JCB Consulting International, société appartenant à Brisard. Ce dernier aurait reçu, selon l’enquête, 50 000 euros pour son rôle d’intermédiaire, tandis que Lizier a déclaré avoir perçu 135 000 euros d’honoraires dans cette affaire.
Les enquêteurs accordent une importance particulière à une note confidentielle adressée par Brisard à Temarii le 30 novembre 2010, soit quelques jours avant le vote. Selon les informations rapportées par « Le Monde », cette note mettait en garde contre le fait que renoncer à l’avance à faire appel de la sanction de la FIFA pourrait être interprété comme un aveu de culpabilité dans le cadre d’une procédure judiciaire suisse supposée.
Cependant, la magistrate suisse à laquelle Brisard aurait fait référence a par la suite nié, devant la justice française, avoir été contactée par celui-ci au sujet de cette affaire. Le contenu de la note et l’origine des informations qui y figuraient sont ainsi devenus l’un des principaux points de controverse de l’enquête.
Temarii a, pour sa part, reconnu au cours de l’enquête avoir reçu une montre de valeur lors d’une rencontre à Doha avec l’ancien émir du Qatar, feu le cheikh Hamad ben Khalifa Al Thani, en février 2010. Il a affirmé s’en être débarrassé par la suite en la jetant dans un lac à Tahiti, tout en niant tout lien entre ce cadeau et son vote sur l’attribution de la Coupe du monde. Il a assuré que, s’il avait participé au scrutin, il n’aurait pas voté en faveur du Qatar.
De son côté, Bin Hammam, qui réside au Qatar, n’a pas répondu aux convocations de la justice française ni aux courriers des juges. Il fait l’objet d’un mandat d’arrêt international depuis juin 2023.
Les réquisitions du parquet visent Brisard et Lizier pour des faits d’« escroquerie » et de « recel du produit de la corruption ». La défense conteste fermement cette thèse. L’avocat de Lizier estime notamment que l’exercice par sa cliente de sa mission d’avocate et les conseils qu’elle a prodigués à Temarii concernant son droit de faire appel ne sauraient être transformés en éléments de preuve d’une escroquerie ou d’une complicité de corruption. La défense remet également en question l’idée que l’absence du représentant de l’Océanie ait pu avoir une influence sur le résultat du vote, estimant que la suspension du droit de vote reposait sur une règle non écrite et que son influence réelle sur l’issue du scrutin n’a pas été démontrée.
La portée de ce dernier développement tient au fait qu’il ne clôt pas le dossier du « Qatar Gate », mais ouvre au contraire une nouvelle phase judiciaire. Les réquisitions du parquet portent exclusivement sur le volet polynésien, tandis que l’autre partie de l’enquête, liée au rachat en 2011 du Paris Saint-Germain par le fonds Qatar Sports Investments et aux rôles présumés de l’ancien président français Nicolas Sarkozy et de l’ancien président de l’Union des associations européennes de football (UEFA), Michel Platini, demeure en cours d’instruction. En avril 2025, la juge d’instruction avait annoncé la clôture partielle des investigations concernant le volet polynésien, avant que le parquet ne présente ses réquisitions définitives en août 2026.
Ainsi, l’évolution actuelle marque un passage important de la phase de collecte des preuves et d’enquête à celle de leur examen par la justice. Elle ne constitue toutefois pas une condamnation : la décision finale concernant le renvoi des quatre personnes devant le tribunal appartient désormais aux juges d’instruction, qui doivent rendre une ordonnance de renvoi.
Si cette décision est prise, le procès à venir constitue le premier examen judiciaire public d’une partie des faits qui alimentent depuis des années les interrogations sur la manière dont le vote de 2010 a été remporté par le Qatar. L’avocat de l’association anticorruption Anticor, partie civile dans le dossier, a qualifié cette évolution d’« avancée importante » dans une affaire complexe et de longue haleine.
