L’intensification des manifestations dans l’ouest de la Libye aggrave les difficultés d’Al-Dbeibah
Le mouvement de protestation ne s’est pas limité au blocage des routes ; il s’est également étendu à la paralysie des institutions de l’État, avec l’installation de barricades en terre devant le ministère des Affaires étrangères et la fermeture des sièges de plusieurs entreprises ainsi que de succursales de la Banque centrale de Libye.
Les manifestations dans l’ouest de la Libye se sont intensifiées après avoir évolué de revendications sociales contre les coupures d’électricité et d’eau vers une véritable désobéissance civile visant les institutions du Gouvernement d’unité nationale, dont le mandat est arrivé à son terme, dirigé par Abdelhamid Dbeibah. Cette mobilisation s’accompagne d’accusations croissantes d’incapacité à gérer le pays, d’échec dans le démantèlement de l’influence des groupes armés et même de dépendance à leur égard pour assurer son maintien au pouvoir.
Selon plusieurs observateurs, les événements actuels reflètent l’accumulation de crises différées depuis des années. Le gouvernement Dbeibah n’a pas réussi à concrétiser l’un de ses principaux engagements pris lors de sa formation en 2021, à savoir l’unification des institutions sécuritaires et la fin de la prolifération des armes. Ses détracteurs estiment, au contraire, qu’il a consolidé un réseau d’alliances avec les groupes armés de Tripoli et de Misrata afin d’assurer sa continuité au pouvoir, même après l’expiration de son mandat légal et son entrée dans un conflit de légitimité avec la Chambre des représentants et le gouvernement désigné par celle-ci.
Les manifestations ont débuté dans le quartier de Souq al-Jouma avant de s’étendre rapidement à Tajoura, Janzour, Aïn Zara, Al-Hadba, Abou Salim, la route de l’aéroport, Qasr Ben Ghashir et le quartier d’Al-Andalous, puis aux villes d’Az-Zawiya, Al-Khoms, Zouara, Al-Jamil, Riqdalin et Misrata.
Le mouvement ne s’est pas contenté de bloquer les routes ; il a également perturbé le fonctionnement des institutions publiques, notamment par l’érection de barrières de terre devant le ministère des Affaires étrangères et la société holding des télécommunications, ainsi que par la fermeture des sièges des compagnies « Libyana » et « Al-Madar », de plusieurs agences de la Banque centrale de Libye et d’un certain nombre d’institutions pétrolières.
Cette évolution illustre le passage des revendications liées à l’amélioration des services publics à une pression directe exercée sur les centres de décision économique et administrative, dans le but de contraindre le gouvernement à démissionner ou à faire des concessions politiques.
Bien que les organisateurs de la désobéissance civile aient annoncé qu’ils éviteraient de cibler les hôpitaux, les services d’urgence et les biens privés, l’extension des manifestations témoigne d’un affaiblissement de la capacité du gouvernement à contenir la colère populaire.
Ces manifestations coïncident avec une vague de chaleur extrême atteignant près de cinquante degrés Celsius, ce qui a aggravé l’effondrement du réseau électrique. Dans certaines régions, les délestages ont atteint entre six et quatorze heures par jour, tandis que certains rapports font état de coupures dépassant dix-sept heures dans plusieurs villes de l’ouest du pays.
La Compagnie générale d’électricité a annoncé la perte d’environ 1 350 mégawatts de capacité de production depuis la mi-juillet, en raison de pénuries de gaz et de carburant ainsi que de pannes techniques, auxquelles s’ajoute la perte d’environ 700 mégawatts provoquée par les dégâts subis par la centrale d’Az-Zawiya lors d’affrontements antérieurs.
L’électricité étant directement liée au fonctionnement des stations de pompage, des télécommunications, des systèmes de refroidissement et des services de santé, la crise s’est propagée à l’ensemble des secteurs, dans un contexte marqué par une pénurie de liquidités, une hausse des prix et la dépréciation du dinar, alimentant ainsi le mécontentement populaire.
Cette crise révèle un paradoxe frappant : la Libye souffre d’un effondrement des services essentiels alors qu’elle produit environ 1,4 million de barils de pétrole par jour, possède les plus importantes réserves pétrolières prouvées d’Afrique et tire plus de 90 % de ses revenus du pétrole.
De nombreux analystes considèrent toutefois que la crise des services n’est que la conséquence directe d’un problème plus profond : l’absence d’un véritable État et la domination persistante des groupes armés sur la scène politique et sécuritaire. Lorsque le gouvernement Dbeibah est arrivé au pouvoir au début de l’année 2021, il avait promis d’unifier les institutions sécuritaires et militaires, de retirer les groupes armés des villes et de préparer le pays à la tenue d’élections.
Cependant, ces engagements sont restés lettre morte, tandis que les groupes armés ont conservé leurs armes, leurs bases et leur influence économique, étendant même leur contrôle à des secteurs sécuritaires et administratifs sensibles.
Au cours des dernières années, Tripoli a été le théâtre de plusieurs affrontements entre des formations qui sont pourtant censées opérer sous l’autorité du gouvernement, révélant ainsi les limites du contrôle de l’État sur les appareils sécuritaires et la persistance de multiples centres de pouvoir dans la capitale.
Des infrastructures vitales, notamment l’aéroport de Mitiga, la centrale électrique d’Az-Zawiya et certaines installations pétrolières, ont également subi des dégâts à la suite des affrontements armés, avec des conséquences directes sur les services publics.
Les opposants à Dbeibah estiment que son gouvernement est passé d’une politique d’endiguement des groupes armés à une dépendance à leur égard comme pilier de sa survie politique, notamment après l’échec des élections qui devaient se tenir à la fin de l’année 2021.
Depuis lors, le gouvernement est engagé dans un conflit ouvert avec la Chambre des représentants, qui lui a retiré sa confiance et nommé un nouvel exécutif. Dbeibah est toutefois resté au pouvoir grâce à une reconnaissance internationale relative et à un réseau d’alliances au sein de la capitale et de l’ouest du pays.
Selon plusieurs observateurs, cette situation a instauré une logique d’échange d’intérêts : certaines formations armées ont préservé leur influence et leurs avantages en contrepartie de la protection accordée au gouvernement et à ses institutions, affaiblissant ainsi les perspectives de construction d’institutions sécuritaires unifiées et renforçant les divisions internes.
La poursuite de cette politique a également renforcé l’économie des groupes armés, qui exercent désormais une influence sur des secteurs stratégiques tels que les ports, les frontières et certaines institutions économiques, compliquant toute tentative de reconstruction de l’autorité de l’État.
Avec l’intensification de la désobéissance civile, les protestations ont atteint le secteur énergétique, lorsque des manifestants ont brièvement pris le contrôle du complexe pétrolier et gazier de Mellitah et fermé la vanne d’exportation du gaz vers l’Italie, parallèlement à la fermeture du ministère du Pétrole et de la société Az-Zueitina.
Bien que l’opération se soit finalement achevée pacifiquement après l’intervention des autorités de Zouara, elle a envoyé un message politique et économique clair : les manifestants sont capables de transférer la pression de la rue vers le secteur le plus sensible de l’économie libyenne.
Les informations disponibles indiquent que la fermeture s’est limitée à la ligne d’exportation vers l’Italie, sans interruption totale de l’approvisionnement en gaz ni atteinte à la consommation locale, contrairement aux informations faisant état d’un arrêt complet de la production.
De son côté, le gouvernement Dbeibah continue de défendre son bilan, mettant en avant les projets de reconstruction lancés ainsi que l’amélioration relative du réseau électrique entre 2023 et 2025.
Toutefois, le retour des coupures à une telle échelle a relancé le débat sur les dépenses publiques massives et soulevé des interrogations quant à l’efficacité des projets réalisés, en l’absence de réformes structurelles garantissant la durabilité de la production électrique et le développement des infrastructures.
Les récentes manifestations ont également montré que la crise gouvernementale ne se limite plus aux services publics, mais touche désormais sa légitimité politique, les slogans des protestataires étant passés de revendications liées à l’électricité à des appels au renversement du gouvernement, à la lutte contre la corruption et à la dissolution de toutes les institutions politiques ayant prolongé la transition.
Le principal défi auquel Abdelhamid Dbeibah est confronté aujourd’hui ne consiste plus seulement à rétablir l’approvisionnement en électricité ou à contenir la désobéissance civile, mais aussi à gérer l’héritage de cinq années marquées par le report des échéances politiques, l’échec du monopole étatique sur les armes et la dépendance aux équilibres imposés par les groupes armés pour se maintenir au pouvoir.
À mesure que les manifestations s’étendent, la capacité de cette équation politique à survivre est soumise à une épreuve sans précédent, alors que les appels internes se multiplient en faveur d’une recomposition du pouvoir exécutif et du lancement d’un nouveau processus politique destiné à mettre fin aux divisions et à reconstruire les institutions de l’État sur des bases plus stables.
