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La stratégie saoudienne au Yémen : un pari ayant renforcé les Houthis et fragilisé les alliés de Riyad, selon Chris Murphy


La récente escalade entre l’Arabie saoudite et le mouvement houthi a relancé le débat sur la politique menée par Riyad au Yémen ces dernières années. De nombreuses interrogations émergent quant aux conséquences des négociations directes engagées avec les Houthis, alors que les forces yéménites opposées au mouvement, notamment les forces du Sud, ont subi d’importantes pressions.

Les critiques les plus marquantes sont venues du sénateur américain Chris Murphy, membre de la Commission des affaires étrangères du Sénat, à qui l’on attribue cette déclaration selon laquelle l’Arabie saoudite « a accru le poids politique des Houthis et leur a conféré une légitimité », tout en exerçant des pressions sur ses alliés du Sud et en affaiblissant les forces qui assuraient la sécurité de sa frontière et combattaient les Houthis sur le terrain.

Cette analyse met en évidence un paradoxe dans la stratégie saoudienne. Après plusieurs années de guerre et d’opérations militaires, Riyad a progressivement adopté une politique de désescalade et de dialogue, dans l’espoir de parvenir à un règlement réduisant le coût du conflit et protégeant son territoire des missiles et des drones. Toutefois, les derniers développements montrent que cette accalmie ne s’est pas transformée en paix durable et que les Houthis ont conservé leur capacité à rouvrir le front militaire chaque fois que leurs intérêts entraient en conflit avec les orientations saoudiennes.

D’un adversaire militaire à un interlocuteur direct

Le tournant majeur du conflit yéménite est intervenu lorsque l’Arabie saoudite est passée du rôle de chef de file de la guerre contre les Houthis à celui de négociateur direct avec le mouvement, souvent sans la participation effective du gouvernement yéménite reconnu par la communauté internationale.

Les rencontres organisées à Sanaa et à Riyad, ainsi que la médiation du Sultanat d’Oman, ont contribué à consacrer les Houthis comme l’acteur central des négociations. Le mouvement n’était plus seulement considéré comme une force armée ayant pris le contrôle des institutions de l’État par la force, mais également comme un interlocuteur régional avec lequel Riyad discutait directement des questions relatives aux frontières, aux salaires, aux ports, aux aéroports et à la cessation des attaques.

Si les négociations constituent une étape indispensable dans tout processus de paix, les détracteurs de l’approche saoudienne estiment que le problème ne résidait pas dans le dialogue lui-même, mais dans le déséquilibre du rapport de forces lors des discussions. Les Houthis ont obtenu une reconnaissance politique croissante sans consentir à des concessions substantielles susceptibles de rétablir l’autorité de l’État yéménite ou de conduire au démantèlement de leurs capacités militaires.

Des gains politiques et économiques pour les Houthis

Au cours de la période de désescalade, le trafic aérien via l’aéroport de Sanaa s’est intensifié, certaines restrictions imposées aux navires entrant dans le port d’Al-Hodeïda ont été assouplies, tandis que les questions relatives au paiement des salaires, aux recettes publiques et à la réouverture des routes figuraient parmi les principaux dossiers des négociations.

Ces mesures étaient censées être accompagnées d’engagements houthis sur plusieurs dossiers humanitaires et sécuritaires, notamment la réouverture des axes menant à Taëz, l’arrêt des campagnes de mobilisation et de recrutement, ainsi que leur participation à des négociations nationales inclusives.

Toutefois, le mouvement a conservé intact son appareil militaire et sécuritaire, tout en poursuivant le développement de ses capacités balistiques et de ses programmes de drones. Il a également continué d’administrer les territoires sous son contrôle comme une autorité indépendante, profitant du calme relatif à la frontière pour réorganiser ses forces et renforcer son emprise intérieure.

Au lieu de favoriser l’intégration des Houthis dans un règlement national équilibré, la période de désescalade leur aurait permis, selon plusieurs observateurs, de consolider leur contrôle territorial, d’obtenir des avantages politiques et économiques, tout en préservant leurs moyens de pression militaires.

Le Sud paie le prix du processus de règlement

Parallèlement, les forces du Sud ont été soumises à des pressions croissantes au nom de l’unification de l’institution militaire et de la réorganisation des forces relevant des différentes composantes du Conseil présidentiel de direction.

Les acteurs politiques du Sud considèrent ces mesures comme une tentative de réduire leur influence, malgré le rôle déterminant qu’ils ont joué dans la libération de plusieurs provinces des Houthis et des groupes extrémistes, ainsi que dans la sécurisation de zones stratégiques et d’importantes voies maritimes.

Au fil des années de guerre, le Sud a également été le théâtre de profondes divisions au sein du camp opposé aux Houthis. À plusieurs reprises, ces rivalités ont dégénéré en affrontements armés, en frappes aériennes et en différends autour du contrôle d’Aden, de Chabwa, d’Abyan et du Hadramout.

Alors que les forces du Sud étaient appelées à faire des concessions politiques et militaires et à s’intégrer dans de nouveaux dispositifs de sécurité, les Houthis ont, eux, conservé une chaîne de commandement unifiée, un arsenal indépendant ainsi que des institutions militaires et sécuritaires échappant à l’autorité du gouvernement reconnu internationalement.

Pour les détracteurs de Riyad, ce contraste illustre le fait que l’Arabie saoudite a exercé davantage de pressions sur ses propres alliés que sur les Houthis, affaiblissant ainsi le front anti-houthi et accentuant les divisions en son sein.

Une désescalade sans garanties

Riyad misait sur l’idée que les incitations politiques et économiques pousseraient les Houthis à respecter durablement la désescalade. Les autorités saoudiennes estimaient que les intérêts du mouvement — notamment l’exploitation de l’aéroport de Sanaa, du port d’Al-Hodeïda et l’accès à certaines ressources — l’inciteraient à préserver cette période d’accalmie.

Cependant, cette stratégie n’était pas accompagnée de garanties suffisantes pour empêcher un retour à l’usage de la force.

Les accords rendus publics ne prévoyaient pas de mécanismes clairs concernant le désarmement, la surveillance du développement des missiles et des drones, ni la prévention de l’acheminement d’un soutien militaire iranien.

Avec la reprise des tensions en juillet 2026, les affrontements ont repris après près de quatre années de trêve de facto. L’aéroport de Sanaa a été bombardé à la suite d’un différend portant sur un vol iranien, avant que les Houthis ne ripostent en visant l’aéroport d’Abha à l’aide de missiles et de drones.

Le chef du mouvement, Abdel-Malik al-Houthi, a également menacé de frapper les aéroports, les ports et les installations pétrolières saoudiennes si l’escalade se poursuivait.

Ces événements ont démontré que les Houthis n’avaient jamais renoncé à leur capacité de décision militaire durant la période de désescalade et qu’ils demeuraient en mesure de passer rapidement des négociations aux attaques transfrontalières.

L’Iran demeure un acteur central de l’escalade

L’évolution des capacités militaires des Houthis ne peut être dissociée de leurs liens politiques et militaires avec l’Iran. Les missiles et les drones sont devenus des instruments de pression dépassant le cadre du conflit yéménite pour toucher directement la sécurité de l’Arabie saoudite, ainsi que la navigation en mer Rouge et dans le détroit de Bab el-Mandeb.

Selon plusieurs rapports récents, les Houthis seraient prêts à étendre leurs opérations maritimes dans le contexte de l’escalade régionale impliquant l’Iran, faisant du mouvement un élément d’un réseau d’influence plus vaste utilisé par Téhéran pour exercer des pressions sur ses adversaires et menacer les routes maritimes stratégiques.

Les vols iraniens vers Sanaa ont également suscité les inquiétudes du gouvernement yéménite. Plusieurs responsables ont estimé que ces liaisons aériennes constituaient une atteinte à la souveraineté nationale et pouvaient servir à acheminer des équipements et des experts destinés à renforcer les capacités militaires des Houthis.

Dans cette perspective, l’hypothèse selon laquelle les Houthis pourraient être contenus uniquement au moyen d’incitations économiques apparaît de plus en plus fragile, leurs calculs étant également dictés par les équilibres régionaux et les intérêts stratégiques de l’Iran en mer Rouge et dans le Golfe.

Des alliés affaiblis face à un adversaire renforcé

Le bilan des dernières années montre que l’Arabie saoudite est parvenue à réduire, pendant une longue période, le niveau des attaques visant son territoire. En revanche, elle n’a pas réussi à transformer cette accalmie en un règlement politique durable.

Dans le même temps, les Houthis sont sortis de cette phase de désescalade plus solidement établis sur le plan politique et davantage capables de s’imposer comme un interlocuteur direct de Riyad et de la communauté internationale. Ils ont conservé leurs armes, leurs institutions et leurs principaux leviers de pouvoir, sans réintégrer l’autorité du gouvernement yéménite reconnu au niveau international.

À l’inverse, le camp opposé aux Houthis est resté profondément fragmenté entre forces sudistes, unités gouvernementales, formations tribales et divers groupes armés, dont les visions divergent quant à l’avenir de l’État yéménite, au statut du Sud et à la répartition du pouvoir au sein des institutions.

Cette fragmentation a fait des Houthis l’acteur le plus cohérent du conflit. Plusieurs observateurs estiment qu’ils ont davantage profité des divisions de leurs adversaires que de leurs propres victoires militaires.

Le coût du pari saoudien

Le choix de Riyad d’engager des négociations ne s’est pas fait sans raisons. La guerre, déclenchée en 2015, a entraîné un coût humain, militaire et financier considérable. Elle n’a ni permis de reprendre Sanaa, ni mis fin au contrôle des Houthis sur une grande partie du nord du pays. Elle a également provoqué une grave crise humanitaire et suscité des critiques persistantes au sein de la communauté internationale.

Le sénateur américain Chris Murphy figure parmi les principales voix, aux États-Unis, ayant plaidé pour la fin du soutien militaire américain à la campagne menée par l’Arabie saoudite. Il a régulièrement dénoncé les conséquences du conflit sur les populations civiles, tout en condamnant les attaques des Houthis ainsi que les violations commises par le mouvement.

Il a également déclaré à plusieurs reprises que les attaques houthies contre les navires marchands en mer Rouge étaient inacceptables et compromettaient les perspectives de paix ainsi que l’acheminement de l’aide humanitaire.

Toutefois, le passage d’une guerre ouverte à une politique de désescalade jugée déséquilibrée n’a pas permis de résoudre les causes profondes du conflit. Riyad a réduit son engagement militaire sans parvenir à bâtir un front yéménite uni, capable d’imposer un règlement équilibré. De plus, les avantages accordés aux Houthis n’ont pas été conditionnés à des engagements clairement définis, mesurables et vérifiables.

Un équilibre de dissuasion fragilisé

La récente crise révèle que l’Arabie saoudite n’a pas obtenu, en contrepartie de plusieurs années de désescalade, des garanties suffisantes pour protéger durablement ses frontières, ses aéroports et ses installations pétrolières.

Parallèlement, la confiance s’est érodée entre Riyad et une partie de ses alliés yéménites, qui estiment avoir été affaiblis alors qu’ils avaient assumé l’essentiel des combats terrestres contre les Houthis.

L’Arabie saoudite se retrouve ainsi confrontée à une équation complexe : d’un côté, un adversaire armé qui a acquis une reconnaissance politique tout en renforçant ses capacités militaires ; de l’autre, des alliés divisés, dont certains considèrent que Riyad a exercé davantage de pression sur eux que sur les Houthis eux-mêmes.

La conclusion la plus évidente est que la période de calme observée ces dernières années n’était pas le fruit d’un équilibre durable fondé sur la dissuasion, mais plutôt celui d’une trêve provisoire durant laquelle les Houthis ont conservé toute leur capacité à reprendre les attaques au moyen de missiles et de drones.

Selon cette lecture, la stratégie visant à neutraliser le mouvement et à prévenir ses attaques n’a pas modifié la nature de son projet politique et militaire. Au contraire, elle lui aurait offert le temps et l’espace nécessaires pour consolider son pouvoir et renforcer sa position dans les négociations.

Lorsque les divergences sont réapparues, les menaces contre les aéroports, les infrastructures pétrolières et les voies maritimes stratégiques ont rapidement refait surface.

Dans ce contexte, la question ne porte plus sur l’opportunité de négocier avec les Houthis, mais sur les conditions dans lesquelles ces négociations sont conduites. Des pourparlers qui ne s’appuient ni sur un front yéménite uni, ni sur des engagements réciproques, clairement définis et applicables, risquent de se transformer d’un instrument de paix en un mécanisme permettant à la partie la plus forte de gagner davantage de temps et de légitimité.

C’est précisément le cœur des critiques adressées à Riyad : l’Arabie saoudite aurait cherché à acheter le calme auprès des Houthis sans poser les bases d’une paix durable, tout en affaiblissant, au passage, plusieurs des forces qui auraient pu constituer un contrepoids à l’expansion du mouvement.

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