Des sanctions de Washington aux appels lancés à Genève : le dossier des armes chimiques accentue la pression internationale sur le Soudan
La question de l’utilisation présumée d’armes chimiques dans la guerre au Soudan est passée du statut de dossier sécuritaire relativement circonscrit à celui d’affaire internationale exerçant une pression croissante sur les autorités soudanaises. Cette évolution s’est accélérée après l’adoption par les États-Unis d’une série de mesures punitives, la publication de nouvelles enquêtes faisant état d’indices d’un possible recours au chlore et la multiplication, en septembre 2026, des appels en faveur d’une enquête internationale indépendante associant l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques.
La phase actuelle du dossier a officiellement débuté en avril 2025, lorsque les États-Unis ont annoncé avoir conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques au cours de l’année 2024. Cette décision, fondée sur la législation américaine relative aux armes chimiques et biologiques, a été suivie de sanctions et d’autres mesures restrictives.
En juin 2026, Washington a décidé d’imposer des sanctions supplémentaires, entrées en vigueur le 20 juillet, affirmant que le Soudan n’avait pas satisfait aux conditions requises pour mettre fin aux mesures précédemment adoptées.
L’importance de cette décision tient au fait que les États-Unis n’ont pas considéré ces accusations comme un dossier clos. En juillet 2026, Washington a de nouveau soulevé la question devant le Conseil exécutif de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. La délégation américaine a affirmé que le Soudan avait utilisé des armes chimiques en 2024 et qu’il était demeuré en situation de non-conformité en 2025. Elle a demandé que le Secrétariat technique de l’Organisation bénéficie d’un accès transparent et sans restriction au territoire soudanais.
Le gouvernement soudanais a rejeté ces accusations, affirmant que Washington avait ignoré ses propositions visant à vérifier les faits. Khartoum a déclaré avoir proposé l’envoi d’experts américains au Soudan afin qu’ils mènent une enquête directe sur le terrain, mais soutient que les autorités américaines n’ont pas donné suite à ces invitations.
Les autorités soudanaises ont également constitué une commission nationale chargée d’examiner les allégations. Selon des comptes rendus des sessions de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, cette commission a conclu, dans un rapport provisoire, qu’elle n’avait trouvé aucun élément matériel, technique ou documentaire étayant les accusations sur les sites inspectés.
Les États-Unis ont toutefois rétorqué qu’une enquête interne ne pouvait se substituer aux mécanismes internationaux indépendants de vérification.
Ce différend illustre l’un des principaux obstacles du dossier : l’absence d’un accès international complet aux lieux où les incidents présumés se seraient produits. Une enquête sur l’utilisation d’armes chimiques ne peut reposer uniquement sur des témoignages ou des images. Elle nécessite, lorsque les circonstances le permettent, le prélèvement d’échantillons de sol et de matériaux, l’examen des restes de munitions ainsi que leur analyse dans des laboratoires spécialisés. Elle suppose également l’établissement d’une chaîne de conservation rigoureuse afin de garantir que les preuves n’ont été ni contaminées ni manipulées.
C’est pourquoi les appels en faveur de l’envoi d’une mission internationale au Soudan se sont multipliés en septembre 2026. Lors d’une conférence consacrée aux droits humains organisée à Genève, plusieurs participants ont demandé l’ouverture d’une enquête indépendante menée par les Nations unies et l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, compte tenu de la persistance des accusations et de l’apparition de nouveaux éléments.
Ces appels ont suivi la publication de rapports internationaux portant sur un volumineux dossier composé de documents, de photographies, de vidéos et de messages. Selon ces rapports, ces pièces fourniraient des indices de l’existence d’un programme soudanais destiné à fabriquer et à stocker des armes à base de chlore. Elles comporteraient notamment des informations relatives à des essais, à la production de munitions et à des opérations de stockage dans des installations militaires.
Le Washington Post rapporte que certains documents évoquent des tentatives d’obtenir du chlore auprès de sources civiles, avant de l’utiliser pour fabriquer des munitions. D’autres éléments feraient état de la production de bombes dans des installations militaires et de leur expérimentation dans des zones désertiques. Le quotidien souligne néanmoins que l’accès aux sites et aux personnes concernées demeure indispensable pour parvenir à une évaluation définitive.
Ces rapports font suite à de précédentes enquêtes ayant initialement attiré l’attention sur l’affaire. En 2025, France 24 a indiqué qu’une investigation menée pendant plusieurs mois avait mis au jour des éléments solides laissant penser que du chlore avait été utilisé comme arme dans deux zones proches de Khartoum en septembre 2024.
Human Rights Watch a vérifié la géolocalisation de certains contenus publiés et rappelé que l’utilisation du chlore comme arme était interdite par la Convention sur l’interdiction des armes chimiques et pouvait constituer un crime de guerre.
Le dossier a cependant continué à évoluer. En septembre 2026, une nouvelle enquête réalisée par d’anciens responsables de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques s’est appuyée sur les témoignages de huit personnes interrogées à Nairobi.
Selon les conclusions publiées par Euronews, les témoins ont relaté des opérations militaires suivies de symptômes tels que des difficultés respiratoires, de la toux et des irritations oculaires. Ils ont également signalé des odeurs et des émissions inhabituelles.
Les experts chargés de l’enquête ont reconnu qu’ils n’avaient pas été en mesure d’identifier définitivement la substance concernée ni de prouver de façon concluante l’utilisation d’une arme chimique. Ils ont néanmoins estimé que l’ensemble des éléments recueillis était suffisamment crédible pour justifier l’ouverture d’une enquête officielle par l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques.
Cette distinction est essentielle dans la couverture médiatique du dossier, car elle permet de différencier l’existence d’indices sérieux de l’établissement formel d’une infraction. Une accusation ne constitue pas une preuve judiciaire. Dans les affaires impliquant des substances chimiques, un résultat de laboratoire fiable peut modifier entièrement le cours d’une enquête, tandis que les images et les témoignages peuvent demeurer insuffisants pour déterminer la nature de la substance, son origine et la manière dont elle a été utilisée.
Le gouvernement soudanais affirme qu’il existe d’autres explications aux éléments visibles sur les photographies et les vidéos. L’armée soutient que le chlore est couramment employé pour traiter l’eau ainsi que dans différents secteurs industriels, et rappelle que des installations contenant des produits chimiques ont été attaquées pendant la guerre.
Certaines fumées ou certains symptômes pourraient donc, selon Khartoum, résulter de fuites provoquées par des bombardements plutôt que de l’utilisation délibérée de substances chimiques comme armes.
Les autorités soudanaises affirment également que les accusations reposent sur des informations fournies par des acteurs liés à des pays ayant adopté une position politique à l’égard de la guerre. Elles considèrent par conséquent qu’une vérification indépendante et impartiale est nécessaire. Le gouvernement maintient que les Forces armées soudanaises n’ont utilisé aucune arme chimique pendant le conflit.
À l’inverse, des organisations de défense des droits humains estiment que la gravité des accusations rend l’absence d’enquête plus dangereuse que l’enquête elle-même. Si les allégations sont fondées, tout retard dans la collecte des preuves pourrait entraîner la disparition de traces chimiques essentielles, d’autant que les lignes de front évoluent constamment et que de vastes régions du Soudan sont touchées par les destructions et les déplacements de population.
Les difficultés s’accentuent avec le temps. Les incidents examinés remontent à 2024, tandis que les enquêtes les plus approfondies n’ont été publiées qu’en 2025 et 2026. Au fil des années, les traces chimiques peuvent disparaître de l’environnement, les débris peuvent être déplacés et l’accès aux témoins peut devenir de plus en plus difficile.
Toute future enquête internationale devra donc progresser simultanément sur plusieurs fronts : analyser les preuves numériques, interroger les témoins, géolocaliser les sites, examiner les registres d’approvisionnement, inspecter les restes de munitions et retracer le parcours des substances chimiques à double usage.
Sur le plan politique, la persistance de cette affaire pourrait accentuer les pressions exercées sur les autorités soudanaises. Les États-Unis ont déjà adopté des sanctions supplémentaires, tandis que le dossier continue d’être examiné au sein d’instances internationales. La poursuite de la guerre maintient également la protection des civils au premier rang des préoccupations internationales.
En septembre 2026, le Conseil de sécurité a continué de traiter la situation au Soudan comme une menace pour la paix et la sécurité internationales. Il a prolongé jusqu’en novembre le mandat du groupe d’experts chargé du régime de sanctions et prorogé les mesures restrictives pour une période supplémentaire. Bien que ces décisions ne portent pas exclusivement sur les armes chimiques, elles témoignent de l’attention internationale persistante accordée aux violations liées à la guerre.
Pour l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques, le dossier soudanais s’inscrit dans le cadre d’un système international visant à préserver l’interdiction universelle de ces armes. L’expérience acquise dans d’autres dossiers montre qu’une enquête internationale peut durer plusieurs années, particulièrement lorsque les zones concernées restent dangereuses ou que les preuves disponibles sont incomplètes.
La prochaine étape dépendra donc largement de la capacité de la communauté internationale à accéder au territoire soudanais. Si l’Organisation parvient à mener une enquête sur le terrain, elle pourra dépasser le stade des accusations et des témoignages pour examiner des preuves scientifiques susceptibles d’être utilisées dans un cadre juridique.
Si l’accès demeure impossible, la confrontation entre les versions américaine et soudanaise risque de se poursuivre, parallèlement à la publication de nouveaux documents par des médias ou des services de renseignement.
En définitive, cette affaire ne concerne pas uniquement l’armée soudanaise ou son affrontement avec les Forces de soutien rapide. Elle met en jeu une norme internationale plus large interdisant l’utilisation d’armes chimiques dans les conflits armés.
S’il était établi que l’une des parties a délibérément employé des substances chimiques toxiques contre ses adversaires ou contre des civils, une enquête et des poursuites seraient nécessaires, quelle que soit l’identité des responsables.
À ce stade, les informations disponibles justifient la poursuite des investigations, mais elles ne permettent pas, sur le plan journalistique, de présenter les accusations comme des faits définitivement établis. Il existe des documents, des images, des témoignages et de nouveaux dossiers, mais aussi un démenti officiel soudanais et des appels à une vérification indépendante.
Entre ces positions, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et les Nations unies sont confrontées à un test majeur : démontrer si la communauté internationale est capable d’établir la vérité dans une guerre aussi complexe et persistante que celle qui ravage le Soudan.
