De la banlieue sud à Dahr el-Baïdar : l’affaire des explosifs se rapproche des dirigeants du Hezbollah
Des sources sécuritaires et politiques libanaises ont révélé que la justice envisageait d’élargir l’enquête sur la cargaison d’explosifs saisie au barrage de Dahr el-Baïdar afin d’identifier les responsables du Hezbollah ayant ordonné son transfert de la Bekaa vers la banlieue sud de Beyrouth. Cette évolution pourrait faire passer l’affaire de la poursuite des exécutants à la mise en cause des décideurs du parti.
Selon ces sources, les enquêteurs n’ont, à ce stade, adressé aucune convocation judiciaire officielle à des responsables ou à des cadres du Hezbollah. Ils cherchent toutefois à identifier les personnes ayant supervisé l’opération, en vue d’engager des procédures à leur encontre si les preuves requises par la loi sont réunies.
Ces développements interviennent après que le Hezbollah a reconnu être propriétaire de la cargaison, constituée de plus d’une demi-tonne de TNT et de C-4, et réclamé sa restitution ainsi que la libération des personnes arrêtées. L’affaire s’inscrit dans un différend politique croissant sur les prérogatives de l’État en matière de contrôle des armes et des explosifs.
À la recherche des donneurs d’ordre
Selon les sources, les investigations visent à reconstituer l’intégralité du parcours de la cargaison, depuis sa remise dans la région de Baalbek jusqu’à son destinataire présumé dans la banlieue sud, en passant par les personnes chargées de son transport.
Les enquêteurs s’intéressent particulièrement à deux individus utilisant les noms de guerre « Sajed » et « Zoulfiqar ». D’après les déclarations des personnes détenues, le premier aurait remis les explosifs, tandis que le second devait les réceptionner.
Les sources indiquent que la police militaire et les services techniques analysent les téléphones et les relevés de communications, tout en recoupant les données numériques, afin d’établir l’identité réelle des personnes liées à l’opération.
Elles ajoutent que l’utilisation de noms de guerre et de moyens de communication non conventionnels, conjuguée à la réticence des détenus à révéler l’identité de leurs supérieurs, complique le travail des enquêteurs et retarde l’émission de convocations officielles.
Des intervenants extérieurs à la structure du parti
Les sources ont également apporté une précision concernant les deux détenus, Haïtham Amhaz et Ali al-Kurdi. Selon leur récit des premiers résultats de l’enquête, les deux hommes travaillaient pour le Hezbollah sans entretenir avec lui de lien organisationnel officiel et direct.
Elles précisent que les détenus ont reconnu avoir reçu des instructions pour transporter la cargaison, mais n’ont pas fourni suffisamment d’informations pour établir l’identité complète des donneurs d’ordre.
Cet élément soulève des questions sur le recours du parti à des personnes qui n’en sont pas officiellement membres pour accomplir certaines tâches logistiques, ainsi que sur les liens entre cette pratique et le fonctionnement des réseaux de transport d’armes et d’explosifs.
Les services de sécurité cherchent également à déterminer si d’autres véhicules ont accompagné la cargaison depuis la Bekaa et si son acheminement relevait d’un réseau plus vaste chargé d’organiser des opérations similaires.
Une confrontation politique autour de l’enquête
Sur le plan politique, la reconnaissance par le Hezbollah de la propriété des explosifs a accru la sensibilité du dossier, particulièrement après que son député Hassan Fadlallah a déclaré que la cargaison était destinée à faire face à Israël, tout en réclamant la libération des détenus et la restitution des éléments saisis.
Selon les sources, le gouvernement libanais reste, pour sa part, déterminé à poursuivre l’enquête et à ne pas restituer les explosifs avant que leur statut juridique ne soit tranché, dans un contexte de désaccord sur l’application des décisions gouvernementales visant à réserver à l’État le monopole des armes.
Les sources font état de divergences au sein des institutions libanaises sur la manière de traiter l’affaire. Certains acteurs souhaitent poursuivre la procédure judiciaire jusqu’aux responsables de l’opération, tandis que d’autres craignent qu’une escalade ne débouche sur une confrontation politique et sécuritaire avec le Hezbollah.
L’intervention de Washington, qui demande que les personnes ayant ordonné, financé et dirigé l’acheminement de la cargaison rendent des comptes, rend l’enquête encore plus sensible et ajoute des pressions extérieures aux difficultés internes.
L’enquête remontera-t-elle jusqu’aux dirigeants ?
Pour l’expert militaire et stratégique Mohammed Youssef al-Nour, l’importance de cette affaire réside dans la capacité des enquêteurs à dépasser le cercle des transporteurs pour identifier ceux qui ont planifié et dirigé l’opération, en s’appuyant sur les preuves numériques, les déclarations recueillies et le parcours de la cargaison.
Al-Nour souligne que le recours à des personnes sans lien organisationnel officiel et direct avec un parti armé pour transporter des explosifs ne signifie pas nécessairement l’absence de lien avec sa direction. Il peut traduire une répartition des rôles entre les décideurs et les intervenants chargés de l’exécution logistique.
Sur le plan militaire, l’expert rappelle que les opérations sensibles passent généralement par plusieurs étapes : transmission des instructions, mise à disposition du matériel, définition des itinéraires et organisation de la livraison. Identifier les transporteurs ne permet donc pas automatiquement de remonter au décideur.
Il estime que la priorité consiste désormais à recouper les communications, les déplacements et leur chronologie avec les déclarations des détenus et les preuves matérielles. L’utilisation de noms de guerre peut compliquer l’identification des responsables, précise-t-il, sans empêcher de retracer le réseau de relations lié à l’opération.
