L’empire des mines et des crânes : comment le Hezbollah a alimenté ses caisses grâce aux diamants du sang
La réalité de l’empire financier de la milice du Hezbollah en Afrique de l’Ouest se dévoile aux opinions publiques africaines et internationales. Elle révèle les ramifications de réseaux complexes où l’argent se mêle au sang, ainsi que le rôle de personnalités politiques influentes dans l’implantation du mouvement dans la région, et plus particulièrement en Sierra Leone.
Alors que la milice recherche de nouvelles ressources financières et des solutions de remplacement aux circuits d’approvisionnement interrompus à la suite des bouleversements survenus à Damas et à Beyrouth, des sources stratégiques et sécuritaires présentent la Sierra Leone comme un maillon important de son réseau financier complexe. S’y croisent les communautés libanaises expatriées, le commerce des ressources naturelles et les circuits de financement alternatifs.
Les « diamants du sang »
Concernant les origines historiques des relations entre la Sierra Leone et le Hezbollah, les sources historiques et politiques s’accordent sur le rôle déterminant de l’immigration libanaise en Afrique, dont les racines remontent à la seconde moitié du XIXe siècle. Elle a permis de nouer des liens économiques et sociaux profonds qui ont rapidement fait de la Sierra Leone un terrain majeur d’influence pour le Hezbollah et le mouvement Amal dans leur quête de contrôle du commerce illicite des diamants.
Les conflits et le contexte de la guerre civile en Sierra Leone, entre 1991 et 2002, ont facilité la mainmise de réseaux liés au Hezbollah sur le commerce des diamants, renforçant leur influence au sein des communautés chiites locales.
Des sources sécuritaires présentes sur le terrain en Sierra Leone affirment que la milice utilise désormais le commerce des « diamants du sang » comme un instrument essentiel de blanchiment et de transfert de fonds au service de ses intérêts. Ces diamants sont extraits dans des zones de conflit sous la contrainte de bandes criminelles locales qui exploitent les enfants, les femmes et les personnes vulnérables.
Selon ces sources, plusieurs personnalités de premier plan sont impliquées dans ces activités, notamment Nazem Saïd Ahmad, qui aurait utilisé les réseaux du commerce des diamants pour blanchir de l’argent et financer la milice. D’autres réseaux, au Congo et dans plusieurs pays africains, seraient engagés dans les mêmes pratiques criminelles.
Décryptage du fonctionnement des réseaux
Selon des sources spécialisées et des centres de recherche connaissant ce dossier, l’implantation africaine du Hezbollah vise à lui assurer des sources de financement alternatives et autonomes pour contourner les sanctions internationales qui le frappent, ainsi que son principal bailleur de fonds, Téhéran. Cette stratégie s’inscrit dans un contexte de raréfaction des ressources et de diminution du volume et de la diversité des dons provenant du Liban comme de l’étranger.
Ces sources indiquent que la milice s’est intégrée à des réseaux de trafic de drogue et de blanchiment d’argent dans des pays comme le Nigeria, la Guinée-Bissau et la Côte d’Ivoire, en profitant des failles sécuritaires et de l’absence de contrôle efficace.
Plus préoccupants encore serait la constitution de réseaux complexes et le recrutement de sympathisants locaux, mis en relation avec des membres liés à la milice pour faciliter l’approvisionnement en armes et le trafic de matériel militaire entre des pays comme le Nigeria, le Sénégal, la Somalie et la Sierra Leone et le Liban, dans les deux sens.
À ces pratiques s’ajouterait le recours à des sociétés d’investissement servant de façade pour dissimuler les revenus illicites derrière des activités commerciales apparemment légales, notamment dans l’import-export, l’immobilier et l’alimentation. Les réseaux traditionnels de transfert informel de fonds, dits de hawala, ainsi que le transport clandestin d’espèces seraient également utilisés pour contourner les sanctions financières visant les réseaux de financement iraniens et ceux du Hezbollah.
Nabih Berri, la « carte maîtresse »
Dans cet ensemble, le président du Parlement libanais et chef du mouvement Amal, Nabih Berri, apparaît comme un acteur central du dispositif décrit.
Selon des rapports de recherche consacrés au sujet, l’histoire des communautés libanaises en Afrique de l’Ouest ne peut être dissociée de celle des familles et des personnalités ayant accumulé d’importantes fortunes dans l’économie souterraine et le commerce des ressources naturelles. Ces rapports mettent notamment en avant Nabih Berri, né en 1938 en Sierra Leone dans une famille libanaise originaire de Tibnine.
Ils ajoutent que la présence de la famille Berri et de la première génération d’expatriés a dépassé le simple cadre communautaire pour s’inscrire dans des réseaux complexes d’intérêts commerciaux, de sociétés minières et de contrôle monopolistique du secteur diamantaire. Celui-ci a constitué, pendant des décennies, la principale source de financement de ce que l’on pourrait appeler la « diaspora chiite d’Afrique ».
Les sources affirment que le père de Nabih Berri, Moustapha Berri, comptait parmi les notables expatriés actifs dans le commerce des diamants en Sierra Leone. C’est dans cet environnement que Nabih Berri aurait réussi à bâtir un vaste réseau d’alliances avec les principales figures de la finance et des affaires de la diaspora, dont le défunt homme d’affaires influent Jamil Saïd Mohamed, ainsi qu’avec d’autres magnats de la finance et du bois qui contrôlaient des secteurs clés de l’économie sierra-léonais.
Malgré les différences historiques entre les générations de cadres du mouvement Amal et celles du Hezbollah, les réseaux d’intérêts transfrontaliers en Afrique ont constitué un terrain de convergence stratégique.
Les fonds accumulés par des hommes d’affaires liés au milieu politique chiite libanais en Sierra Leone et dans d’autres pays d’Afrique de l’Ouest, notamment en Côte d’Ivoire et au Sénégal, auraient ainsi contribué de manière notable au financement des infrastructures, des institutions civiles et des réseaux économiques dont la milice a besoin pour mobiliser le soutien, au moins au sein de sa communauté confessionnelle.
Avec l’essor du mouvement Amal et la consolidation de son influence politique au Liban, des partenariats politiques et économiques complexes auraient émergé entre ses dirigeants traditionnels et les réseaux du Hezbollah. Leurs intérêts se seraient rejoints autour du contrôle de secteurs commerciaux essentiels, ainsi que des activités bancaires et immobilières au Liban, directement financés par les capitaux de la diaspora africaine.
Ces réseaux et ces partenariats continueraient de fonctionner et de fournir au Hezbollah des solutions de financement et d’approvisionnement en armes, même si leur rôle s’est réduit, tant dans son étendue que dans son ampleur.
En définitive, alors que les réseaux financiers du Hezbollah en Afrique subissent des opérations de renseignement d’une ampleur inédite et un renforcement des contrôles internationaux et locaux, les réseaux de la diaspora en Afrique de l’Ouest et en Sierra Leone restent sous la surveillance des services de sécurité internationaux. Cette vigilance s’inscrit notamment dans le contexte de l’assassinat de hauts responsables politiques et militaires du mouvement et de la diminution de sa capacité à transférer des fonds par des voies traditionnelles telles que l’aéroport de Beyrouth.
L’imbrication des intérêts historiques, politiques et financiers entre des personnalités de premier plan au Liban et les réseaux financiers africains demeure l’un des dossiers les plus complexes dans le suivi des circuits de financement transcontinentaux.
