De Hassan al-Banna à Daech : comment s’est construite l’architecture intellectuelle du jihad mondial ?
Le terrorisme transnational n’est pas apparu soudainement, et les organisations jihadistes modernes ne sont pas nées dans un vide intellectuel ou politique. Derrière les slogans militaires et les opérations armées se trouve un système idéologique complexe, façonné au fil des décennies et développé à travers des étapes successives de pensée militante, organisationnelle et religieuse. C’est pourquoi de nombreux cercles occidentaux et américains considèrent les groupes extrémistes comme le prolongement d’un long courant intellectuel, amorcé avec l’essor des mouvements de l’islam politique au XXe siècle, puis évoluant progressivement vers des formes plus radicales et violentes.
Au cœur de ce débat émerge le nom du groupe des Frères musulmans, considérée comme l’organisation la plus influente dans la formation des mouvements islamiques modernes, que ce soit par sa structure organisationnelle, son discours idéologique ou sa littérature politique. Alors que les dirigeants du groupe rejettent tout lien avec les organisations terroristes armées, des courants au sein des institutions de sécurité occidentales estiment qu’une partie des idées adoptées par les groupes jihadistes contemporains est issue de l’environnement intellectuel établi par les mouvements islamiques militants depuis le début du siècle dernier.
Aujourd’hui, avec le retour de la question de « l’extrémisme idéologique » au premier plan des stratégies occidentales de lutte contre le terrorisme, le débat est relancé sur la relation intellectuelle entre le groupe des Frères musulmans et des organisations telles qu’Al-Qaïda et Daech, et sur la manière dont des concepts comme la « souveraineté divine » (hakimiyya), la « jahiliyyah » et « l’autonomisation » (tamkine) sont devenus une base sur laquelle les groupes jihadistes ont fondé la justification de la violence transnationale.
Les débuts : le projet de Hassan al-Banna et la construction de l’organisation doctrinale
Le groupe des Frères musulmans a été fondée en 1928 par Hassan al-Banna, à une époque où la région arabe et islamique traversait de profondes mutations après la chute du califat ottoman et la montée de l’influence coloniale européenne.
Dès le départ, al-Banna a brandi le slogan « l’islam est religion et État », proposant un projet visant à restructurer la société et l’État selon une vision islamique globale. Le groupe n’était pas seulement un mouvement de prédication, mais une organisation militante dotée d’une structure doctrinale rigoureuse fondée sur l’obéissance, la discipline et une progression graduelle vers « l’autonomisation ».
Ce modèle organisationnel a profondément influencé la plupart des mouvements islamiques apparus par la suite, dont beaucoup ont adopté l’idée d’une « organisation doctrinale fermée » combinant action religieuse, activité politique et mobilisation idéologique.
Au cours des années 1940, le groupe a commencé à construire ce qui a été appelé « l’appareil spécial », une branche secrète associée à plusieurs opérations d’assassinats et de violence politique en Égypte, ce qui a conduit les autorités égyptiennes de l’époque à un affrontement direct avec le groupe.
Bien que les Frères musulmans se soient par la suite présentés comme un mouvement politique réformiste, l’expérience de « l’appareil spécial » est restée présente dans les débats occidentaux sur la relation historique entre organisation et action clandestine.
Sayyid Qutb et le tournant vers la radicalité intellectuelle
Si Hassan al-Banna a posé les bases organisationnelles du mouvement, Sayyid Qutb est considéré comme la figure la plus influente dans la formation de l’architecture intellectuelle sur laquelle se sont appuyés les mouvements jihadistes ultérieurs.
Dans ses écrits, notamment « Jalons sur la route », Qutb a avancé des idées qui ont marqué un tournant majeur dans la pensée islamique militante, notamment :
Le concept de « jahiliyyah moderne ».
Le rejet des systèmes politiques existants.
L’idée de « souveraineté divine ».
La nécessité d’établir une « véritable société islamique ».
Bien que le groupe ait par la suite tenté de proposer des interprétations plus modérées des idées de Qutb, les organisations jihadistes ont considéré ses écrits comme une référence fondamentale justifiant l’affrontement avec les régimes et les États.
Plusieurs dirigeants de groupes extrémistes ont été directement influencés par les idées de Qutb, y compris des figures ultérieurement associées à Al-Qaïda et aux organisations salafistes jihadistes.
De nombreuses études occidentales estiment que le passage de « l’islam politique militant » au « jihadisme mondial » n’a pas été un saut soudain, mais une évolution progressive au sein du même environnement intellectuel.
L’Afghanistan : la naissance du jihad mondial
La guerre afghane contre l’Union soviétique dans les années 1980 a constitué le grand tournant dans l’histoire des mouvements islamiques armés. C’est là que se sont rencontrés les réseaux de l’islam politique et les courants salafistes jihadistes, et que l’idée du « jihad transnational » est apparue pour la première fois.
À cette étape, des personnalités issues de milieux proches des Frères musulmans ou influencées par la littérature de l’islam politique ont joué un rôle important dans la mobilisation, le recrutement et le soutien logistique.
De cette guerre est née l’organisation Al-Qaïda sous la direction d’Oussama ben Laden, qui a adopté un discours plus radical visant directement l’Occident et considérant les États-Unis comme « l’ennemi lointain ».
Malgré les divergences organisationnelles entre Al-Qaïda et les Frères musulmans, de nombreux chercheurs occidentaux estiment que les deux organisations partageaient un terrain intellectuel commun concernant l’idée « d’islamiser l’État et la société » et le rejet des systèmes politiques existants.
D’Al-Qaïda à Daech
Après les attentats du 11 septembre, le monde est entré dans une nouvelle phase de la lutte contre le terrorisme, mais l’affaiblissement d’Al-Qaïda n’a pas mis fin au phénomène jihadiste. Une organisation encore plus extrême et brutale est apparue : Daech, qui a tenté d’établir un « État du califat » par la force armée.
Daech a porté la pensée jihadiste à un niveau de violence plus élevé, tout en conservant un certain nombre de concepts centraux issus de la littérature de l’islam politique radical, tels que :
La souveraineté divine.
L’excommunication des régimes.
Le rejet de l’État-nation.
Le projet du califat.
Des centres de recherche occidentaux estiment que Daech ne constitue pas une rupture totale avec le courant islamique militant, mais plutôt la version la plus extrême de l’idée d’établir un État islamique par la force.
Dans ce contexte, le débat au sein des institutions occidentales s’est déplacé du seul focus sur les organisations armées vers l’étude des « racines intellectuelles » ayant permis l’émergence de ces groupes.
Certaines sphères occidentales considèrent désormais que la séparation stricte entre « islam politique » et « jihadisme armé » ne reflète pas toujours la réalité complexe de l’évolution des mouvements extrémistes.
À l’inverse, un large courant de chercheurs et de mouvements islamiques rejette ce lien, soulignant que les Frères musulmans ont participé à des expériences politiques et électorales dans plusieurs pays, et que leur attribuer la responsabilité des organisations jihadistes constitue une simplification excessive de l’histoire politique et intellectuelle de la région.
L’islam n’est pas le problème
Malgré l’intensification des débats sur l’islam politique, les institutions américaines et occidentales veillent à affirmer que la lutte vise l’extrémisme et non l’islam en tant que religion.
Washington est consciente que toute confusion entre islam et terrorisme pourrait produire des effets contre-productifs et offrir aux groupes extrémistes l’occasion d’alimenter un discours sur la « persécution des musulmans ».
Les stratégies occidentales modernes mettent donc l’accent sur la distinction entre :
L’islam en tant que religion mondiale.
Les musulmans en tant que sociétés diverses.
Les groupes politiques ou armés qui utilisent la religion à des fins idéologiques.
Cette distinction est considérée comme essentielle pour maintenir l’équilibre entre la lutte contre le terrorisme et la protection des libertés religieuses.
Vers une nouvelle compréhension de l’extrémisme
La lutte contre le terrorisme n’est plus seulement une traque de cellules armées ou de dirigeants extrémistes, mais s’est transformée en une confrontation de long terme avec des réseaux intellectuels, organisationnels et médiatiques transnationaux.
Dans ce cadre, le débat sur le groupe des Frères musulmans est revenu au cœur des discussions occidentales, non seulement en raison de sa présence politique et organisationnelle, mais aussi en raison de son influence historique dans la formation de l’environnement intellectuel dont sont issus les mouvements jihadistes modernes.
Alors que le débat se poursuit sur la nature et les limites de cette relation, il semble que les États-Unis et leurs alliés s’orientent vers une nouvelle phase de la lutte contre le terrorisme, axée autant sur le « démantèlement des systèmes intellectuels » que sur la défaite des organisations armées.
Dans le prochain volet, l’attention se portera sur une arène encore plus complexe : comment la bataille autour de la classification des Frères musulmans aux États-Unis s’est transformée en une confrontation politique et juridique entre sécurité, libertés et intérêts internationaux.
