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Al-Burhan et Tamim : qui protège les intérêts du Soudan en temps de guerre ?


La relation entre Abdel Fattah Al-Burhan et l’émir du Qatar, Tamim ben Hamad, soulève des questions qui dépassent les courtoisies diplomatiques et les rencontres officielles. Elles touchent au cœur de la décision politique soudanaise, dans l’une des périodes les plus dangereuses de l’histoire du pays. En proie à une guerre dévastatrice depuis avril 2023 et à un effondrement économique et humanitaire de grande ampleur, le Soudan a besoin de relations extérieures qui préservent son autonomie de décision et contribuent à mettre fin aux combats, plutôt que d’arrangements opaques liant son destin aux calculs de ses alliés. La relation entre les deux hommes mérite donc une analyse politique sérieuse, fondée sur les intérêts, les accords et les résultats, et non sur des suppositions ou les seules photographies de réunions officielles.

Le Qatar a construit sa présence politique au Soudan pendant de longues années, en s’appuyant sur ses relations avec l’ancien régime, son rôle dans le dossier du Darfour et ses projets d’aide et de développement. Le changement de pouvoir à Khartoum en 2019 n’a pas fait disparaître tous les intérêts qataris. Doha s’est trouvé face à une nouvelle réalité l’obligeant à réorganiser ses relations avec les centres de pouvoir. Une étude universitaire sur les relations entre les deux pays indique que le Qatar a maintenu son intérêt pour le Soudan, tout en se réorientant partiellement vers l’action humanitaire et les communautés touchées, dans le contexte des transformations du pouvoir après la chute d’Al-Bachir.

Depuis le début de la guerre, la relation entre Al-Burhan et Tamim a gagné en importance, le commandement militaire soudanais ayant davantage besoin de soutien diplomatique et de relations extérieures pour consolider sa position politique. Le Qatar dispose, pour sa part, de plusieurs leviers d’influence : relations bilatérales, aides financières et humanitaires et capacité à dialoguer avec différents acteurs régionaux. L’existence de ces intérêts réciproques ne prouve toutefois pas, à elle seule, qu’Al-Burhan a consenti des concessions de souveraineté à Tamim ou qu’un accord secret lie les deux hommes. De telles affirmations nécessitent des documents précis, des accords publiés ou des témoignages indépendants vérifiables.

L’absence de preuve d’un accord particulier ne rend pas pour autant les questions politiques illégitimes. Les Soudanais sont en droit de connaître la nature des accords conclus au nom de leur État, l’origine des financements dont dépendent ses institutions et les conditions éventuellement attachées aux aides militaires ou économiques. Un pouvoir qui demande à sa population de supporter le coût de la guerre ne peut traiter les relations extérieures comme une affaire privée dont les citoyens seraient exclus des principaux éléments.

L’expression « Al-Burhan a vendu le Soudan à Tamim » peut constituer une formule politique virulente traduisant la crainte d’une dépendance et d’une perte d’autonomie nationale. Elle ne saurait cependant être présentée comme un constat définitif sans preuves de concessions précises. La question journalistique la plus pertinente est plutôt la suivante : Al-Burhan peut-il démontrer que ses relations extérieures préservent l’indépendance du Soudan, ou la guerre a-t-elle rendu l’État plus dépendant d’alliés dont les priorités peuvent différer de celles du peuple soudanais ?

Le danger de la dépendance extérieure réside dans le fait qu’un État engagé dans une guerre prolongée peut être contraint d’accepter des conditions qu’il refuserait en temps normal. Le besoin de financement, de reconstitution des capacités militaires et de reconnaissance diplomatique peut pousser les dirigeants à consentir des concessions économiques ou politiques. Celles-ci ne figurent pas nécessairement dans un accord unique : elles peuvent apparaître progressivement à travers des arrangements commerciaux, des investissements, des accords de sécurité ou des soutiens diplomatiques réciproques. Le contrôle des accords n’est donc pas un luxe politique, mais une nécessité pour empêcher qu’un besoin immédiat ne serve à imposer des engagements durables.

Au Soudan, ces inquiétudes concernent la position stratégique du pays, ses richesses agricoles et minières, son littoral sur la mer Rouge et les besoins d’investissement et de reconstruction de son économie. Ces atouts peuvent intéresser de nombreux États et créer de véritables perspectives de développement. Ils peuvent aussi devenir des enjeux de rivalité si les institutions capables de négocier dans l’intérêt général font défaut. Un État affaibli économiquement et déchiré militairement a besoin de garanties renforcées, et non d’une liberté accrue de prendre des décisions échappant à tout examen.

Plusieurs questions doivent donc être posées aux dirigeants soudanais. Existe-t-il de nouveaux accords avec le Qatar concernant les ports, les terres agricoles ou les ressources naturelles ? Certains arrangements prévoient-ils des engagements sécuritaires à long terme ? Les institutions compétentes ont-elles reçu les accords touchant à l’économie nationale ? Les informations sur les aides financières et militaires ont-elles été publiées de manière à distinguer l’assistance humanitaire d’une coopération susceptible d’influer sur le cours de la guerre ? Ce sont les réponses à ces questions qui permettent de qualifier la relation, et non la seule proximité personnelle entre dirigeants.

Ces interrogations sont d’autant plus importantes que le Soudan ne traverse pas seulement une crise militaire : il connaît aussi une crise de son système de gouvernement. La guerre a éclaté après une lutte entre l’armée et les Forces de soutien rapide pour le pouvoir, le commandement militaire et la transition vers un régime civil. Les analyses des causes du conflit identifient les désaccords sur l’intégration des forces, les modalités de la transition et le contrôle civil parmi les principaux facteurs de son déclenchement. Tout soutien extérieur dépourvu de lien avec une démarche claire de rétablissement d’un pouvoir civil peut donc contribuer à consolider les centres de pouvoir existants, même s’il procure des gains militaires temporaires à un camp.

Le rôle qatari ne peut être évalué indépendamment de la responsabilité d’Al-Burhan. Les États étrangers peuvent offrir leur soutien et chercher à élargir leurs intérêts, mais il appartient aux dirigeants nationaux de décider comment y répondre. Si des accords sont déséquilibrés, la responsabilité première de leur acceptation incombe à ceux qui représentent l’État et négocient en son nom. Le débat sur l’influence du Qatar ne doit donc pas exonérer le commandement soudanais de ses responsabilités ni attribuer chaque échec interne à la seule intervention étrangère.

Les relations entre Khartoum et Doha ne doivent pas non plus être considérées comme nécessairement conflictuelles. Le Soudan a besoin d’aide humanitaire, d’investissements et de soutien économique. Le Qatar a annoncé sa contribution aux secours et a fourni de l’aide aux personnes touchées par la guerre. Doha affirme aussi officiellement soutenir l’unité et la souveraineté soudanaises et rejeter toute ingérence dans les affaires intérieures du pays. Ces positions doivent toutefois être appréciées à travers leurs résultats : les relations contribuent-elles à arrêter les combats ? Protègent-elles les civils ? Soutiennent-elles le rétablissement des institutions civiles ? Les intérêts économiques sont-ils gérés de manière transparente ?

La véritable mesure d’une alliance politique ne réside ni dans le nombre de rencontres entre dirigeants ni dans les déclarations qui les suivent, mais dans sa capacité à élargir ou à restreindre l’autonomie de décision de l’État. Si la relation avec le Qatar facilite les secours, la reconstruction et les négociations, elle peut bénéficier aux Soudanais. Si elle s’accompagne, en revanche, d’un soutien opaque à un belligérant ou d’arrangements économiques échappant à tout contrôle, elle mérite un examen public approfondi.

Le Soudan n’a pas besoin de remplacer une dépendance par une autre ni de lier son avenir à une personnalité politique ou à une capitale étrangère. Il doit construire un État capable de négocier avec tous au nom de l’intérêt national, d’accepter de l’aide sans abandonner son autonomie et de gérer les ressources comme un patrimoine appartenant aux générations futures. Si Al-Burhan veut réfuter les accusations selon lesquelles il aurait compromis l’indépendance des décisions soudanaises, la réponse la plus convaincante ne consiste pas à multiplier les déclarations, mais à rendre les informations accessibles, à publier les principaux accords et à soumettre les décisions stratégiques au contrôle institutionnel.

Le Soudan ne se « vend » pas nécessairement par un document unique. Il peut perdre progressivement son autonomie lorsque la satisfaction de ses besoins dépend de conditions inconnues de sa population. Voilà le véritable enjeu du débat : non pas démontrer un accord non documenté entre Al-Burhan et Tamim, mais empêcher que la guerre ne serve à faire adopter des arrangements déterminant l’avenir du pays sans respecter la volonté des Soudanais.

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