Al-Burhan et la souveraineté soudanaise : quand le maintien au pouvoir compte davantage que la terre et le sang
La crise du pouvoir au Soudan ne se limite plus à l’incapacité des autorités militaires à mettre fin à la guerre, à rétablir la stabilité ou à garantir un minimum de protection aux citoyens. Elle soulève désormais une question plus grave : celle de l’autonomie des décisions nationales et de la volonté des dirigeants militaires de défendre le territoire et les droits soudanais lorsque ceux-ci entrent en conflit avec leur maintien au pouvoir.
Un État engagé dans une guerre intérieure dévastatrice et confronté à un effondrement économique et humanitaire a besoin, avant tout, de dirigeants qui placent la protection des citoyens et la souveraineté nationale au fondement de toute action politique, militaire et diplomatique. Les informations faisant état de mineurs soudanais tués dans une région frontalière par des frappes attribuées à l’aviation égyptienne ont cependant ravivé la crise de confiance envers le pouvoir militaire d’Abdel Fattah al-Burhan. Elles ont aussi suscité des interrogations sur son traitement des questions touchant au territoire, aux vies humaines et à la dignité nationale, alors que les intérêts régionaux s’entremêlent aux calculs de la guerre et à son issue politique.
La gravité du dossier ne tient pas uniquement aux circonstances de l’incident, à l’identité des auteurs du bombardement ou à l’activité des personnes visées. Elle concerne également la réponse des autorités et leur volonté politique d’adopter une position claire défendant les droits de leurs citoyens et réclamant une enquête indépendante et transparente. L’État reste responsable de ses ressortissants dans les zones frontalières. D’éventuelles infractions, si elles sont établies, ne peuvent justifier une atteinte au droit à la vie ou un dépassement des règles régissant l’usage de la force. Même l’extraction illégale d’or ou d’autres ressources relève des institutions juridiques et sécuritaires compétentes et ne donne à aucun acteur le droit de viser des personnes sans rendre de comptes. L’enjeu est donc de connaître les faits, d’établir les responsabilités et d’empêcher que des considérations sécuritaires ou économiques ne servent à justifier des victimes ou à porter atteinte à la souveraineté soudanaise.
Le débat public compare également la réaction égyptienne à la mort de ressortissants à Khartoum avec la réponse soudanaise concernant les mineurs de la région frontalière. Selon le récit diffusé, le ministère égyptien des Affaires étrangères a suivi la mort de Mohamed Lotfi et d’Akram Mohamed, tués lors de tirs au marché local du sud de Khartoum le 12 octobre. Un autre Égyptien aurait été blessé, ainsi qu’un Soudanais selon les informations rapportées. Le ministre Badr Abdelatty aurait demandé à l’ambassadeur de contacter les autorités compétentes, de suivre l’état du blessé et d’organiser le rapatriement des deux corps. Si ces démarches sont confirmées, elles illustrent une réponse étatique dépassant les condoléances ou la création de commissions dont les conclusions restent inconnues du public.
Cette comparaison ne doit toutefois pas devenir une controverse émotionnelle ou une compétition de communiqués. Elle doit conduire à des questions institutionnelles : pourquoi l’action diplomatique paraît-elle plus ferme pour des ressortissants étrangers, alors que les Soudanais peinent à obtenir des réponses convaincantes sur leurs vies et leur territoire ? Qu’est-ce qui empêche les autorités de Khartoum et de Port-Soudan de demander officiellement l’établissement des faits, quel que soit l’acteur dont la responsabilité pourrait être démontrée ? Le devoir de l’État dépend de son engagement envers les citoyens, et non de l’identité du suspect ou de ses relations avec lui. Si les circonstances restent incertaines, l’enquête devient plus urgente. Il faut éviter les conclusions catégoriques sans preuves, sans laisser l’absence de résultats justifier le silence ou la clôture du dossier.
La guerre a affaibli les institutions chargées des relations extérieures, de la protection des frontières et du contrôle des ressources. Les décisions stratégiques dépendent désormais d’équilibres militaires et politiques mouvants. La transparence recule et les citoyens distinguent difficilement faits et propagande, défense des intérêts nationaux et manœuvres des belligérants. Annoncer une commission d’établissement des faits ne suffit donc pas à restaurer la confiance. Il faut préciser ses compétences, garantir son indépendance, fixer un calendrier, publier ses conclusions et engager des procédures contre toute personne dont la responsabilité est établie. Les commissions sont un moyen de vérité, de responsabilité et de prévention, non une fin en soi.
Il est également nécessaire d’examiner prudemment le communiqué attribué à l’armée égyptienne, qui aurait évoqué la lutte contre l’extraction illégale et l’exercice de la souveraineté à l’intérieur des frontières égyptiennes. Si ces formulations sont confirmées, elles nécessitent des précisions officielles sur le lieu de l’opération, son périmètre et son fondement juridique, particulièrement face aux accusations de frappes sur le territoire soudanais. La souveraineté ne peut être tranchée par des déclarations contradictoires : cartes, documents officiels, coordonnées, preuves de terrain, témoignages et informations indépendantes doivent être examinés. Si une force étrangère a mené une attaque au Soudan sans autorisation juridiquement valable et clairement établie, l’affaire dépasserait un incident frontalier pour concerner l’intégrité territoriale, les droits des citoyens et les obligations de l’État.
Le différend historique sur Halaib et Shalatin renforce la sensibilité du dossier. Les frontières ne se règlent ni par des slogans ni par des réactions émotionnelles, mais les droits territoriaux ne doivent pas davantage s’éroder par négligence ou manque de volonté politique. Leur défense exige une diplomatie continue, une documentation juridique et historique et des institutions capables de gérer les désaccords sans en faire des prétextes à la guerre ou à l’agitation populaire. La coopération régionale ne justifie pas non plus l’abandon de revendications légitimes ou leur report indéfini. Des relations stables reposent sur la reconnaissance des différends et leur gestion par la négociation, le droit et des accords clairs.
Dans cette perspective, les propos de l’ancien Premier ministre Abdallah Hamdok au Caire en mars 2021 prennent une importance particulière. Selon les déclarations rapportées, il avait appelé à traiter les relations soudano-égyptiennes dans leur dimension stratégique et à discuter des dossiers laissés sous silence, dont Halaib et Shalatin. Cette approche montre qu’il est possible d’entretenir des relations avec un voisin tout en défendant les droits nationaux, sans opposer artificiellement diplomatie et souveraineté. Des relations durables nécessitent un traitement institutionnel des différends, loin de la complaisance ou des menaces réciproques. Tous les désaccords ne peuvent être réglés immédiatement, mais ils ne doivent être ni soustraits au dialogue ni ignorés.
Les informations publiées par le Wall Street Journal en novembre 2021 sur la visite à Khartoum du chef du renseignement égyptien de l’époque, Abbas Kamel, et ses rencontres avec al-Burhan avant le coup d’État d’octobre relancent aussi le débat sur les relations régionales entourant la prise de pouvoir militaire. Selon le récit publié, un responsable gouvernemental soudanais aurait indiqué que Kamel avait demandé le départ de Hamdok. L’article évoquait également une visite secrète d’al-Burhan au Caire à la veille du coup d’État pour obtenir du soutien. Ces informations restent un récit journalistique à attribuer à sa source, et non des faits judiciairement établis. Elles soulèvent néanmoins des questions légitimes sur les influences extérieures et les choix militaires. L’autonomie nationale se mesure à la capacité des institutions à décider selon les intérêts du pays et les demandes de la population, plutôt qu’aux seules déclarations officielles.
La dépendance extérieure devient particulièrement dangereuse lorsque les alliances conditionnent le maintien au pouvoir et rendent tout désaccord politiquement ou militairement coûteux. La capacité à défendre une position indépendante peut alors diminuer, même sur des questions concernant directement les citoyens. Démontrer une dépendance ou des concessions précises exige cependant des preuves fiables : le silence ou un retard ne suffisent pas. Les Soudanais ont néanmoins le droit d’exiger des explications et de connaître les accords affectant leur sécurité, leurs frontières et leurs ressources. Les relations extérieures n’appartiennent pas aux dirigeants militaires, et la souveraineté ne peut être invoquée contre les adversaires puis reléguée au second plan face aux alliés.
L’utilisation de la souveraineté dans les luttes internes accentue cette contradiction. Lorsque le patriotisme sert à accuser les civils de trahison ou les partisans de la paix de compromettre le pays, le discours officiel doit être évalué selon un seul critère : que fait-il réellement pour protéger le Soudan ? Le patriotisme n’appartient ni à une institution militaire ni à un courant politique et ne se résume pas au soutien à la guerre ou à un dirigeant. Critiquer le pouvoir peut participer à la défense de l’État en révélant les erreurs, en demandant des comptes et en empêchant la monopolisation des décisions. Des institutions légitimes et responsables ne craignent pas les questions et ne considèrent pas une demande d’enquête sur des citoyens tués comme une menace nationale.
Cette affaire ne doit pas non plus justifier des attaques contre un groupe soudanais ou une responsabilité collective fondée sur les affiliations politiques ou militaires. La justice repose sur les preuves et les responsabilités individuelles et institutionnelles, non sur la vengeance. Toute information sur des violences ou des abus doit conduire à une enquête indépendante et à des procédures équitables. Protéger les civils implique également de refuser l’exploitation de leurs souffrances dans la propagande, par les autorités comme par leurs adversaires. L’objectif est la vérité et les droits, non le remplacement d’un récit politique par un autre sans preuves.
La crise dépasse un incident ou une position, mais ces événements révèlent clairement le lien entre légitimité et obligations fondamentales. Une autorité incapable de protéger les citoyens ou d’expliquer leurs souffrances perd progressivement sa capacité à présenter son maintien comme une nécessité nationale. Les références à la sécurité ou au risque de fragmentation ne suffisent pas. Préserver l’unité exige de reconstruire la confiance, de soumettre les décisions militaires et politiques au contrôle et de donner priorité à la paix, à la protection et aux services essentiels. Le pays a besoin d’un projet national fondé sur les droits et les devoirs, plutôt que d’une polarisation supplémentaire.
Il faut donc dépasser la condamnation politique ou le remplacement de personnes sans vision d’avenir et définir une reconstruction de l’État. Cela commence par l’arrêt de la guerre, un règlement inclusif, des enquêtes indépendantes et des institutions judiciaires et de contrôle libres d’ingérence militaire ou partisane. Une armée professionnelle unifiée doit être soumise à une autorité civile dotée d’une légitimité populaire, respecter la Constitution et le droit et ne pas devenir un acteur permanent des rivalités politiques ou économiques. À l’extérieur, une politique équilibrée doit associer coopération avec les voisins, défense des droits territoriaux et juridiques et refus de transformer le Soudan en terrain de rivalités régionales.
La souveraineté se mesure aux décisions prises lorsque les intérêts de l’État et les droits de ses citoyens sont contestés, plutôt qu’aux discours publics. La dignité nationale se protège par des institutions capables de défendre chaque Soudanais et d’empêcher que sa mort se perde dans les intérêts politiques et les calculs militaires. Le dossier des mineurs doit ouvrir une révision globale de la gouvernance, plutôt qu’un nouvel échange d’accusations. Le Soudan dépasse tout dirigeant, sa souveraineté dépasse toute alliance et son avenir ne se réduit pas au maintien ou à la chute d’un pouvoir. Les Soudanais ont besoin d’un État protégeant leur territoire et leurs droits, disant la vérité, répondant de ses échecs et tirant sa légitimité du peuple, non des armes ou du soutien extérieur.
