Politique

Trois régions, quatre continents et de la cocaïne : les dessous du financement du Hezbollah au Venezuela


Au Venezuela, les voix politiques et les défenseurs des droits humains se multiplient pour réclamer le démantèlement des derniers bastions de la milice libanaise du Hezbollah. Celle-ci aurait profité des présidences d’Hugo Chávez et de Nicolás Maduro pour bâtir un « empire » d’influence financière et militaire, devenu la boîte noire de ses activités transfrontalières.

Malgré les initiatives audacieuses prises par la présidente par intérim, Delcy Rodríguez, pour redéfinir les relations avec l’Iran conformément aux usages diplomatiques internationaux, avec des répercussions sur les relais de Téhéran dans la région, la milice conserve une influence financière et militaire dans le pays.

Elle exploite les vastes espaces frontaliers d’Amérique du Sud pour gérer des réseaux de blanchiment d’argent et des flux financiers illicites, profitant des lacunes de la surveillance pour financer ses activités sur plusieurs continents.

Un récit officiel vénézuélien peu cohérent

À ce sujet, des sources politiques et médiatiques à Caracas évoquent une nette réduction de la présence du Hezbollah au Venezuela. Elles soulignent que le gouvernement actuel, qui a ouvert un nouveau chapitre de coopération et de rapprochement avec Washington et Tel-Aviv, a également engagé une lutte acharnée contre la présence du mouvement libanais dans le pays.

La fin de l’ère Nicolás Maduro aurait entraîné le démantèlement du réseau de relations économiques du Hezbollah avec des personnalités vénézuéliennes influentes, comme le diplomate et économiste Tareck El Aissami. La couverture diplomatique officielle dont bénéficiait la milice se serait dissipée, rendant impossible la gestion des opérations logistiques, l’authentification des documents et l’exécution de projets complexes dans les mêmes conditions qu’auparavant.

Ces mêmes sources, proches du pouvoir en place et s’appuyant sur des rapports de renseignement et des analyses locales et régionales, estiment que les réseaux du Hezbollah ont considérablement reculé au Venezuela. Les principaux dirigeants et cadres auraient quitté le pays ou seraient entrés dans la clandestinité.

Elles ajoutent que la milice ne peut plus utiliser ses anciens sites sécurisés, comme Yaritagua ou l’île de Margarita, comme camps d’entraînement et refuges. Elles attribuent cette évolution au déploiement direct d’une surveillance américaine et à la réorganisation des services de renseignement vénézuéliens autour d’une nouvelle doctrine militaire, sécuritaire et de renseignement.

Selon elles, le mouvement pourrait conserver des cellules dormantes ou quelques petits réseaux de contrebande dans des zones dispersées, ou entretenir des liens avec certains cartels. Le rôle de Caracas comme centre régional de coordination et refuge militaire et sécuritaire aurait toutefois pratiquement pris fin.

Les circuits de contrebande de « cocaïne noire »

Face à ce récit vénézuélien quasi officiel sur le devenir du Hezbollah au Venezuela et dans les zones frontalières voisines, une autre lecture se distingue par sa cohérence et sa capacité à expliquer la réalité de sa présence et la nature des réseaux d’intérêts qu’il entretient, au Venezuela en particulier et en Amérique latine plus largement.

Les enquêtes de la Drug Enforcement Administration, l’agence américaine de lutte contre les stupéfiants, indiquent que les réseaux liés à la milice ont développé des partenariats stratégiques avec des cartels de la drogue en Amérique du Sud, notamment au Venezuela.

Ces opérations reposent sur des procédés de contrebande complexes, dont celui de la « cocaïne noire ». La substance est traitée chimiquement pour prendre l’apparence du charbon et tromper les dispositifs de détection douanière.

Ces circuits ne s’arrêtent pas à l’hémisphère occidental. Ils se prolongent en Afrique de l’Ouest et en Afrique centrale, où ils s’appuient sur les communautés de la diaspora libanaise et sur des liens familiaux et commerciaux. Ces régions servent de principaux points de transit avant l’expédition des cargaisons vers les marchés européens. Les bénéfices considérables ainsi générés permettraient de réinjecter des millions dans les réseaux du mouvement au Liban.

Les zones franches, un canal financier essentiel

Dans le même contexte, des rapports stratégiques et des enquêtes approfondies décrivent la manière dont le Hezbollah aurait détourné certaines zones franches de leur fonction pour en faire un canal essentiel de recyclage de fonds illicites. Ces activités profiteraient de la faiblesse des contrôles douaniers et réglementaires dans plusieurs zones stratégiques.

Parmi les territoires privilégiés figurent la zone franche de Colón, au Panama, les zones franches du Chili et du Belize, ainsi que la région de la triple frontière entre l’Argentine, le Brésil et le Paraguay.

Les réseaux pratiquent le blanchiment fondé sur les échanges commerciaux, un mécanisme reposant sur la falsification des factures, la manipulation de la valeur des cargaisons et l’importation de divers biens de consommation. Ces opérations permettent de donner une apparence de « légalité » aux flux financiers et de transférer de la valeur au-delà des frontières sans éveiller les soupçons des banques. La région où se rejoignent l’Argentine, le Brésil et le Paraguay constitue ainsi un centre majeur de blanchiment d’argent, de contrebande de cigarettes, de trafic d’armes, de transferts financiers et d’activités du marché noir.

Face à ces évolutions préoccupantes, les experts spécialisés dans la surveillance des flux financiers suspects appellent à dépasser la lutte traditionnelle contre le trafic de drogue pour cibler l’ensemble de cette « architecture financière clandestine ». Ils demandent aux États de la région, dont le Venezuela, d’abandonner les discours rassurants sur les intentions de la milice, de combler les lacunes législatives dans les zones franches et de classer toutes ses branches comme organisations terroristes afin de faciliter le gel des avoirs bancaires et les poursuites judiciaires.

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