Exclusif

Témoins, symptômes et nuage jaune : pourquoi d’anciens experts de l’OIAC réclament-ils une enquête internationale au Soudan ?


Le dossier des armes chimiques au Soudan a connu une nouvelle évolution en septembre 2026 avec la publication d’une enquête réalisée par d’anciens responsables de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques. Fondée sur des témoignages de ressortissants soudanais et sur des contenus numériques, l’enquête conclut à l’existence d’indices qualifiés par ses auteurs de crédibles et cohérents, laissant penser que des personnes auraient pu être exposées à des substances chimiques au cours d’opérations militaires.

Cette évolution intervient alors que les pressions exercées sur la communauté internationale pour ouvrir une enquête indépendante sur les accusations visant les Forces armées soudanaises ne cessent de s’intensifier. En 2025, les États-Unis avaient annoncé avoir conclu que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024. Washington a ensuite adopté des mesures supplémentaires en 2026, affirmant que le Soudan n’avait pas rempli les conditions nécessaires à la levée des sanctions liées à ce dossier.

La nouveauté apparue en septembre 2026 réside dans le fait que le débat ne repose plus seulement sur des rapports gouvernementaux ou des enquêtes journalistiques. Un groupe d’anciens experts de l’OIAC, l’institution internationale chargée de mettre en œuvre la convention interdisant la mise au point, la fabrication, le stockage et l’emploi des armes chimiques, s’est désormais saisi du sujet.

Selon une enquête publiée par Euronews, l’équipe s’est appuyée sur des entretiens avec huit témoins soudanais entendus à Nairobi, au Kenya. Parmi eux figuraient des personnes affirmant avoir été directement exposées à des incidents potentiellement liés à des substances chimiques, des intervenants ayant participé aux opérations d’urgence, un professionnel de santé ayant soigné des blessés, ainsi que des individus ayant fourni des documents et des contenus numériques associés aux événements.

D’après les conclusions de l’enquête, les témoignages ne concordaient pas uniquement sur les symptômes constatés : ils faisaient également apparaître des caractéristiques communes à plusieurs incidents. Les témoins ont évoqué de la toux, des difficultés respiratoires et des irritations oculaires. Certains ont également signalé des symptômes cutanés ou digestifs, ainsi que des odeurs inhabituelles et des émissions aux couleurs anormales après des opérations militaires.

Les experts n’ont toutefois pas affirmé que ces éléments prouvaient définitivement l’utilisation d’une arme chimique. Ils ont souligné que des symptômes respiratoires ou des odeurs inhabituelles ne suffisaient pas, à eux seuls, à identifier une substance. Une enquête sur le terrain et des analyses spécialisées demeurent nécessaires pour déterminer la nature exacte des produits auxquels les personnes concernées auraient été exposées.

L’incident de la raffinerie pétrolière d’Al-Jaili, au nord de Khartoum, en septembre 2024 figure parmi les principaux événements examinés. À l’époque, la zone était contrôlée par les Forces de soutien rapide, tandis que l’armée soudanaise menait des opérations contre les positions de son adversaire.

Deux témoins ont déclaré séparément qu’un avion militaire avait survolé la zone avant l’apparition d’objets qu’ils ont décrits comme ressemblant à des barils. Ils ont fait état de traces sur le lieu de l’impact, d’odeurs inhabituelles et de graves troubles respiratoires apparus chez plusieurs ouvriers. Leurs témoignages mentionnaient également des changements observés dans la végétation à proximité du point d’impact.

Ces déclarations recoupent de précédentes enquêtes journalistiques. En 2025, France 24 avait publié les résultats d’une investigation faisant état d’un possible emploi du chlore comme arme lors d’attaques contre la raffinerie d’Al-Jaili et une base militaire voisine. Human Rights Watch avait également annoncé avoir vérifié la géolocalisation de certaines photographies et vidéos liées aux événements.

L’apparition d’un nuage jaune verdâtre dans l’une des vidéos a particulièrement retenu l’attention des enquêteurs. Dans certaines conditions, le chlore peut former des vapeurs d’une couleur caractéristique et provoquer de graves lésions respiratoires et oculaires. Les experts mettent néanmoins en garde contre toute conclusion automatique : la présence d’un nuage jaune ne prouve pas nécessairement que du chlore a été employé comme arme, l’identification de la substance exigeant une analyse scientifique.

La question centrale reste donc la suivante : la substance chimique a-t-elle été libérée délibérément ou sa présence résultait-elle de l’explosion ou de la destruction d’une installation industrielle contenant des produits chimiques ?

Cette interrogation se trouve au cœur de la version défendue par les autorités soudanaises. Le gouvernement nie que l’armée ait utilisé des armes chimiques et affirme que le chlore et l’ammoniac sont employés au Soudan pour le traitement de l’eau et à des fins industrielles. Selon Khartoum, le bombardement d’installations contenant de telles substances pourrait provoquer des fuites et des émissions dangereuses.

Les autorités soudanaises rappellent également avoir constitué une commission nationale chargée d’examiner les accusations américaines. Selon les informations relatives à la position présentée par Khartoum devant l’OIAC, cette commission n’aurait trouvé, dans les sites inspectés, aucun élément matériel, technique ou documentaire prouvant l’utilisation d’armes chimiques.

Les États-Unis et les organisations réclamant une enquête indépendante considèrent cependant que ces conclusions ne peuvent suffire à clore le dossier, notamment parce que l’enquête nationale est conduite par une institution liée à l’une des parties au conflit. Washington demande donc que l’OIAC bénéficie d’un accès transparent et sans restriction aux sites concernés.

Cette exigence prend davantage d’importance depuis la publication, en septembre, d’un nouveau dossier évoquant l’existence possible d’un programme militaire de fabrication et de stockage de munitions chimiques. Le Washington Post a rapporté que des documents, des photographies, des vidéos et des messages semblaient révéler des opérations liées à la production et au stockage de munitions contenant du chlore.

Selon le quotidien, ces éléments comprennent des plans de munitions, des vidéos d’essais réalisés dans le désert et des messages faisant état du stockage d’un certain nombre d’armes chimiques. Des documents mentionneraient également l’utilisation d’installations militaires pour des activités d’assemblage et de fabrication.

Le journal précise que les experts ayant examiné ces contenus les ont jugés suffisamment sérieux pour mériter une attention approfondie. Ils ont cependant souligné que l’accès aux sites et aux témoins constituait une étape indispensable avant toute conclusion définitive.

L’enquête menée par les anciens responsables de l’OIAC revêt ici une importance particulière, car elle ajoute une dimension humaine aux éléments techniques. Les images permettent parfois d’identifier un lieu et les documents peuvent révéler l’existence d’une opération, mais les témoignages contribuent à reconstituer le déroulement des événements et l’apparition des symptômes chez les personnes présentes.

Les témoignages humains restent néanmoins susceptibles de comporter des erreurs, notamment dans les conditions chaotiques d’une guerre. Un témoin peut se souvenir de manière imprécise d’un événement, confondre deux incidents survenus à des moments rapprochés ou être incapable d’identifier la substance à laquelle il a été exposé. Une enquête rigoureuse doit donc confronter les témoignages aux données médicales, environnementales et numériques.

Le temps écoulé complique davantage la mission. Les principaux événements examinés remontent à 2024, tandis que certaines des enquêtes et des preuves les plus détaillées n’ont émergé qu’en 2025 et 2026. Les chercheurs pourraient ainsi éprouver des difficultés à retrouver des résidus chimiques clairement identifiables sur certains sites.

La guerre rend également l’accès à de nombreuses zones dangereux, voire impossible. Des installations et des infrastructures ont été détruites, le contrôle territorial a changé dans de vastes régions et des millions de personnes ont été déplacées. Tous ces facteurs réduisent la capacité des enquêteurs à recueillir et à préserver les preuves.

Malgré ces obstacles, les experts ayant participé à l’enquête estiment que les informations disponibles justifient une intervention internationale. Ils ont conclu à l’existence d’incidents présentant des indices crédibles qui devraient faire l’objet d’un examen officiel de l’OIAC. Ils ont ainsi réclamé l’ouverture d’une enquête capable d’accéder aux sites et d’analyser les preuves de manière indépendante.

Le 25 septembre 2026, ces demandes se sont intensifiées lors d’une conférence consacrée aux droits humains organisée à Genève. Plusieurs participants y ont appelé à l’envoi d’une mission internationale indépendante au Soudan, alors que le dossier est désormais également lié aux sanctions américaines et aux discussions internationales sur les violations commises pendant la guerre.

Les préoccupations ne se limitent pas au risque d’exposition des combattants à des gaz toxiques. Elles concernent aussi les civils vivant à proximité des zones de combat et des installations industrielles. Si l’emploi de produits chimiques comme armes dans des zones habitées était établi, les conséquences pourraient s’étendre bien au-delà des personnes directement visées et toucher l’ensemble des populations environnantes.

L’existence éventuelle d’un programme de fabrication d’armes chimiques représenterait également une menace dépassant le cadre du conflit actuel. Des munitions chimiques fabriquées ou stockées pourraient tomber entre les mains d’autres groupes, être détruites de manière incontrôlée ou provoquer une contamination environnementale.

C’est pourquoi la Convention sur l’interdiction des armes chimiques considère ces armes comme une catégorie particulière. Elle ne cherche pas uniquement à empêcher leur emploi, mais interdit également leur mise au point, leur fabrication, leur stockage et leur transfert.

Si une enquête internationale établissait que les Forces armées soudanaises ont utilisé du chlore comme arme, de nouvelles procédures de responsabilisation pourraient être engagées. Il deviendrait alors nécessaire d’identifier les personnes ayant pris les décisions, les services ayant participé à la fabrication ou au transport des munitions, ainsi que le niveau hiérarchique auquel les ordres auraient été donnés.

Avant d’atteindre cette étape, les faits doivent encore être établis selon des critères scientifiques et juridiques. Les enquêtes journalistiques, les documents divulgués et les témoignages sont importants, mais doivent faire l’objet d’une vérification indépendante.

Le démenti du gouvernement soudanais doit parallèlement figurer dans toute couverture responsable du dossier. Khartoum nie que l’armée ait utilisé des armes chimiques, affirme que les accusations sont motivées politiquement et se dit prête à défendre sa position devant les institutions internationales.

Le dossier des armes chimiques est ainsi devenu l’un des tests les plus complexes auxquels la communauté internationale est confrontée dans la guerre au Soudan. D’un côté figurent les accusations américaines, les enquêtes journalistiques, les nouveaux documents, les témoignages faisant état de symptômes potentiellement compatibles avec une exposition chimique et les appels d’anciens experts de l’OIAC en faveur d’une enquête indépendante. De l’autre, le gouvernement soudanais oppose un démenti officiel et réclame une vérification rigoureuse des preuves.

La principale évolution de la phase actuelle tient au fait que l’affaire ne repose plus sur une source unique. Les éléments apparus ces dernières années se recoupent sur certains points, mais nécessitent encore une enquête officielle capable de les vérifier. La question déterminante sera donc de savoir si l’OIAC pourra accéder aux sites concernés et obtenir les preuves nécessaires.

Si les analyses établissent l’utilisation de substances chimiques comme armes, la guerre au Soudan sera confrontée à un nouveau dossier d’une extrême gravité, susceptible d’exposer les responsables à des mécanismes internationaux de poursuite. Si les éléments ne permettent pas de confirmer ces accusations, l’enquête jouera également un rôle essentiel en rectifiant le récit des événements et en dissipant les soupçons.

Dans tous les cas, les développements récents rendent difficile toute tentative d’ignorer le dossier. Entre les témoignages, les documents, les images, les sanctions et les appels à une enquête internationale, la question des armes chimiques au Soudan est entrée dans une nouvelle phase. Elle ne sera pas tranchée par les déclarations contradictoires, mais par des preuves scientifiques et une enquête indépendante capable d’établir ce qui s’est passé, où les faits se sont produits et qui en porte la responsabilité.

Afficher plus
Bouton retour en haut de la page