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Le Soudan sous le microscope du monde… Les armes chimiques conduisent-elles l’armée à l’isolement international ?


Depuis son déclenchement en avril 2023, la guerre au Soudan n’a pas été seulement un conflit militaire pour le contrôle de la capitale ou un affrontement entre deux forces se disputant le contrôle des institutions de l’État. Après plus de trois années de combats, le conflit s’est transformé en une crise régionale et internationale où s’entremêlent des considérations sécuritaires, humanitaires et politiques. Alors que les accusations réciproques de crimes et de violations à grande échelle se poursuivent, un dossier particulièrement sensible est apparu ces dernières années : des accusations visant l’armée soudanaise, soupçonnée d’avoir utilisé des armes chimiques, notamment du chlore, au cours d’opérations militaires en 2024. Si ces accusations sont établies par une enquête indépendante, leurs conséquences ne se limitent pas au champ de bataille. Elles pourraient ouvrir pour le Soudan une nouvelle phase de pressions, de sanctions et de poursuites au niveau international.

L’importance de ce dossier tient à la nature même de l’arme concernée. La communauté internationale n’a pas classé les armes chimiques parmi les armes conventionnelles simplement interdites dans certaines circonstances ; elle a mis en place un régime international spécifique visant à empêcher leur développement, leur production, leur stockage et leur utilisation. La Convention sur les armes chimiques constitue l’un des systèmes de maîtrise des armements les plus complets, et le Soudan en est partie, ce qui impose à l’État soudanais des obligations claires de ne pas s’engager dans les activités interdites par la Convention. Dès lors, la confirmation de l’existence d’un programme visant à développer des munitions chimiques, et plus encore la confirmation de leur utilisation, constituerait une évolution d’une nature différente de la plupart des violations commises au cours de la guerre.

Les États-Unis ont déjà formulé une accusation extrêmement grave contre le gouvernement soudanais en 2025, lorsqu’ils ont annoncé être parvenus à la conclusion que le gouvernement avait utilisé des armes chimiques en 2024 et ont pris des mesures punitives à la suite de cette conclusion. Khartoum a rejeté cette accusation, la considérant comme infondée, tandis que les États-Unis ont continué par la suite à réaffirmer leur position. Parallèlement, de nouveaux rapports et enquêtes journalistiques publiés en 2026 ont fait état de documents, de photographies, de vidéos et de messages qui seraient liés à un programme militaire destiné à produire des munitions contenant du chlore. Le dossier est ainsi passé d’une accusation politique opposant deux États à une affaire nécessitant un examen plus approfondi des éléments de preuve.

Cependant, les sanctions américaines ne signifient pas à elles seules que la communauté internationale a définitivement tranché la question. Les sanctions politiques et économiques peuvent reposer sur des évaluations du renseignement ou des appréciations politiques qui n’atteignent pas nécessairement le niveau de preuve requis devant un tribunal. Il faut donc distinguer trois étapes différentes : l’existence d’informations de renseignement ou d’éléments préliminaires, l’établissement de l’utilisation d’une arme chimique, puis l’établissement de la responsabilité pénale des individus ayant donné les ordres, les ayant exécutés ou ayant contribué à leur mise en œuvre. Confondre ces différents niveaux risque de transformer l’affaire en affrontement politique et de réduire les chances de parvenir à la vérité.

S’il existe un élément susceptible de modifier radicalement la nature du dossier, c’est bien une enquête indépendante menée sur le terrain. La participation de l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques pourrait faire passer l’affaire d’un simple échange d’accusations à un processus de vérification scientifique. L’organisation dispose de mécanismes permettant d’enquêter sur les allégations relatives à l’utilisation d’armes chimiques et peut s’appuyer sur les témoignages de victimes et de témoins, les échantillons environnementaux et médicaux, les restes de munitions ainsi que les informations relatives aux sites des attaques.

Cependant, l’accès aux preuves au Soudan constitue un défi extrêmement difficile. Les zones où des attaques chimiques sont soupçonnées ont connu des combats continus et certaines sont passées sous le contrôle de différentes parties. De plus, le temps qui s’écoule peut entraîner la disparition, la contamination ou la dégradation d’une partie des preuves chimiques. Si le site a par la suite été bombardé ou a fait l’objet d’autres opérations militaires, il peut devenir difficile de déterminer ce qui est lié à l’attaque présumée et ce qui résulte d’événements ultérieurs. Le retard dans l’enquête peut donc constituer en lui-même un problème, car il donne à la guerre le temps d’effacer une partie de ses traces.

Si les instances internationales parviennent à établir que du chlore a été utilisé comme arme, la question suivante sera : qui est responsable ?

Ce point est plus complexe qu’il n’y paraît. Établir qu’un gaz chimique a été utilisé dans une zone donnée ne permet pas automatiquement d’identifier l’entité qui l’a utilisé. Plusieurs forces peuvent être présentes autour du site, et le contrôle de la zone peut changer en quelques heures ou quelques jours. L’enquête doit donc établir un lien entre la substance utilisée et la munition qui l’a transportée, puis déterminer qui détenait ces munitions, identifier l’unité militaire présente dans la zone et, enfin, rechercher les ordres et les communications ayant précédé l’attaque.

Cette démarche peut conduire à ce que l’on appelle la chaîne de commandement.

Dans les crimes liés aux conflits armés, la responsabilité ne s’arrête pas nécessairement à la personne qui a directement commis l’acte. Il peut y avoir un commandant ayant donné l’ordre, un responsable ayant eu connaissance des faits sans prendre les mesures nécessaires pour les empêcher, ou encore une entité ayant participé à la fourniture des moyens indispensables à l’attaque. Mais l’établissement de ces responsabilités exige des preuves précises et une décision judiciaire ne peut être fondée sur la simple supposition que tout ce qui se produit au sein d’une institution militaire parvient nécessairement jusqu’au sommet de sa hiérarchie.

C’est précisément à ce niveau que la position de la direction de l’armée soudanaise devient particulièrement sensible. Le commandant en chef de l’armée, Abdel Fattah al-Burhan, représente la tête de l’institution militaire visée par les accusations. Mais l’existence d’une accusation ne signifie pas en elle-même que la responsabilité personnelle d’al-Burhan dans une quelconque utilisation présumée d’armes chimiques est établie. La responsabilité individuelle doit reposer sur la preuve de la connaissance des faits, de l’ordre donné, de la participation ou sur tout autre fondement prévu par le droit. Il s’agit d’un point essentiel afin que le dossier ne se transforme pas en procès politique avant la conclusion des enquêtes.

À l’inverse, le maintien d’un démenti officiel sans ouverture à une enquête indépendante pourrait renforcer les soupçons internationaux. Les autorités soudanaises ont rejeté les accusations et affirmé que leurs propres investigations n’avaient trouvé aucun élément matériel ou technique établissant l’utilisation d’armes chimiques sur les sites examinés. Si Khartoum est certaine de ses conclusions, coopérer à une enquête internationale pourrait constituer une occasion de démontrer la validité de sa version des faits, plutôt que de laisser le dossier ouvert aux fuites, aux enquêtes journalistiques et aux évaluations des services de renseignement.

Mais le problème ne concerne pas uniquement le Soudan. Les États-Unis sont eux-mêmes confrontés à une question importante : sur quelle base sont-ils parvenus à la conclusion qu’il y avait eu utilisation d’armes chimiques ? Quels éléments ont-ils utilisés ? Et ces éléments peuvent-ils être soumis à une instance indépendante ? Plus l’accusation est grave, plus la transparence concernant la méthode utilisée pour l’établir devient nécessaire. Cela ne signifie pas qu’il faille révéler des informations sensibles du renseignement, mais qu’un mécanisme indépendant doit être capable d’examiner la conclusion en dehors du conflit politique.

C’est dans ce contexte que l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques pourrait devenir un acteur central de la prochaine phase. Traiter une affaire de cette ampleur en dehors des institutions spécialisées risquerait de la rendre prisonnière des affrontements politiques. Une enquête scientifique, même si elle prend du temps, pourrait en revanche fournir une base plus solide à d’éventuelles mesures ultérieures.

Si l’utilisation est effectivement établie, le Soudan pourrait entrer dans une nouvelle phase de pressions internationales. Les sanctions pourraient être élargies à des responsables ou à des institutions liées au programme, tandis que les restrictions concernant la coopération militaire et technique pourraient s’intensifier. Le dossier des armes chimiques pourrait également devenir un facteur supplémentaire de pression sur les États et les entreprises qui entretiennent des relations avec les institutions militaires soudanaises.

Mais la conséquence la plus importante pourrait être politique.

L’armée soudanaise cherche à se présenter comme l’institution de l’État qui combat les Forces de soutien rapide et préserve l’unité du pays. Toute preuve de l’utilisation d’armes chimiques pourrait gravement nuire à cette image, surtout si les opérations présumées sont liées à des attaques contre des zones civiles ou si l’utilisation de substances toxiques a provoqué des blessures parmi la population. Il serait difficile pour la direction soudanaise de convaincre ses alliés qu’il ne s’agit que de propagande politique si des preuves scientifiques fiables venaient à apparaître.

À l’inverse, il faut éviter une autre erreur : utiliser la question des armes chimiques pour exonérer les Forces de soutien rapide de leurs autres violations. La guerre au Soudan a donné lieu à de nombreuses accusations visant les deux camps, et un crime potentiel ne peut pas effacer les autres crimes. Si l’utilisation d’armes chimiques par l’armée est établie, elle doit faire l’objet d’une enquête et les responsables doivent être poursuivis. Dans le même temps, les violations attribuées aux Forces de soutien rapide ou à tout autre groupe doivent continuer à faire l’objet d’investigations.

La justice ne fonctionne pas selon une logique de marchandage.

La question ne doit pas être : qui a commis le plus de crimes ?

La question est : qui a commis le crime, comment peut-on l’établir et qui doit en répondre ?

Sous cet angle, le dossier des armes chimiques pourrait également constituer un véritable test pour la communauté internationale. La guerre au Soudan a donné lieu à des dizaines de rapports faisant état de violations, mais la transformation des preuves en véritables procédures de reddition de comptes est restée limitée en raison de la poursuite des combats et des difficultés d’accès aux victimes et aux sites concernés. Si la communauté internationale échoue une nouvelle fois à traiter sérieusement ces accusations, un message dangereux pourrait être envoyé aux parties au conflit : les lignes rouges existent davantage sur le papier que dans la réalité.

C’est précisément ce qui distingue les armes chimiques. L’interdiction internationale qui les frappe ne vise pas uniquement à protéger les civils contre une substance toxique, mais également à préserver un principe plus large : certaines méthodes de combat ne doivent pas revenir sur les champs de bataille, quelles que soient les justifications avancées par les parties belligérantes. Si cette interdiction commence à s’éroder, le danger ne restera pas limité au Soudan.

À l’inverse, l’emploi du langage de la responsabilité internationale ne doit pas conduire à passer outre les preuves. Le dossier exige un niveau élevé de vérification, car toute accusation erronée pourrait avoir de graves conséquences politiques et diplomatiques. Le meilleur service que l’on puisse rendre aux victimes et à la vérité consiste donc à mener une enquête indépendante, sans parti pris en faveur de l’armée, des Forces de soutien rapide ou d’un quelconque gouvernement étranger.

La question comporte également une dimension liée à l’avenir. Même si l’utilisation du chlore s’avère limitée ou ne concerne qu’un nombre restreint d’attaques, une question demeurera : existe-t-il d’autres stocks ? Des munitions non utilisées subsistent-elles ? Ces substances pourraient-elles tomber entre les mains d’autres groupes armés ? Existe-t-il des installations ou des sites qui nécessitent une sécurisation internationale afin d’empêcher la dissémination de produits chimiques ?

Dans un pays confronté à un effondrement sécuritaire et institutionnel, les stocks de produits chimiques ne peuvent pas être considérés uniquement comme une question militaire. Le changement de contrôle d’une base militaire ou d’une installation industrielle peut entraîner la prise de contrôle de substances dangereuses par différentes parties. Toute confirmation de l’existence d’un programme chimique soulèverait donc également la question de la sécurisation de ces substances et de leur élimination conformément aux normes internationales.

Il pourrait s’agir de l’un des scénarios les plus préoccupants : non seulement l’existence d’une utilisation passée, mais aussi la présence de munitions ou de substances qui n’auraient pas encore été utilisées.

Mais avant d’en arriver à cette étape, une seule démarche ne peut être contournée : la vérification.

Photographies, documents, témoignages, vidéos, rapports de renseignement, symptômes médicaux, restes de munitions et échantillons environnementaux : tous ces éléments peuvent être importants, mais ils deviennent beaucoup plus probants lorsqu’ils se corroborent mutuellement. Lorsque l’enquête parvient à une conclusion pouvant être défendue sur les plans scientifique et juridique, c’est seulement à ce moment-là que peut commencer la phase de détermination des responsabilités.

Le Soudan se trouve aujourd’hui à un tournant particulièrement sensible. Si les accusations sont infondées, une enquête indépendante pourrait mettre fin à l’une des campagnes d’accusation les plus graves auxquelles l’institution militaire est confrontée. Si elles sont fondées, cette même enquête constituera la voie permettant d’identifier les responsables et d’empêcher toute répétition de l’utilisation de ces armes.

Dans les deux cas, la coopération vaut mieux qu’un déni systématique.

La guerre peut prendre fin par un accord politique, et les alliances comme les dirigeants peuvent changer, mais les conséquences des armes chimiques ne disparaissent pas facilement de la mémoire ni des dossiers internationaux. Le plus préoccupant dans cette affaire est peut-être que le Soudan, après avoir vécu de longues années sous le régime d’Omar el-Béchir puis connu une transition politique qui s’est achevée par une nouvelle guerre, se retrouve une fois encore confronté à une question portant sur les limites que les instruments de l’État peuvent atteindre en période de conflit.

Au début, la guerre était une bataille pour le pouvoir.

Puis elle est devenue une bataille pour le contrôle des villes, des infrastructures et des routes.

Aujourd’hui, avec les accusations liées aux armes chimiques, la question porte sur les limites de la guerre elle-même.

Si les enquêtes établissent l’utilisation d’une arme interdite, il ne s’agira pas simplement d’une nouvelle évolution militaire, mais d’un tournant susceptible de redéfinir les relations entre l’armée soudanaise et la communauté internationale, d’exposer davantage ses dirigeants à la surveillance internationale et d’ouvrir la voie à des sanctions et à des mécanismes de reddition de comptes qui pourraient se poursuivre même après la cessation des hostilités.

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