Le gaz de la mort dans le ciel de Khartoum… Que savons-nous de l’utilisation d’armes chimiques par l’armée ?
La guerre au Soudan n’avait pas besoin d’une nouvelle arme pour devenir l’un des conflits les plus meurtriers au monde. Pourtant, depuis son déclenchement en avril 2023, elle a ajouté à la liste de ses dangers de graves accusations concernant l’utilisation d’armes chimiques. Alors que les combats entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide se déplaçaient de Khartoum vers d’autres fronts, des témoignages ont commencé à faire état d’attaques ayant laissé derrière elles des symptômes qui ne ressemblaient pas aux effets des bombardements conventionnels. Difficultés respiratoires, suffocations, irritations des yeux et de la peau, ainsi que des odeurs particulièrement fortes dans certaines zones : autant d’éléments apparus dans des témoignages dispersés, remettant au premier plan la question de l’éventuelle utilisation de substances toxiques dans les combats. Mais passer du témoignage à la preuve scientifique n’est pas chose simple, surtout dans un pays où de vastes zones sont devenues des territoires de guerre inaccessibles aux enquêteurs.
En septembre 2026, des enquêtes journalistiques internationales ont ravivé ce dossier après la révélation d’un ensemble de documents, de photographies, de vidéos et de messages qui seraient liés à un programme au sein de l’armée soudanaise visant à fabriquer des munitions chimiques à base de chlore. Selon l’enquête publiée par le Washington Post, les documents consultés comprenaient des informations sur la fabrication, les essais et le stockage de munitions qui seraient conçues pour disperser du chlore, ainsi que des indications concernant leur utilisation au cours des combats. Ces informations revêtent une importance particulière parce qu’elles ne portent pas seulement sur un incident isolé, mais sur une activité organisée comportant plusieurs étapes, allant de la préparation de la substance jusqu’à son acheminement sur le champ de bataille. Toutefois, l’existence de documents ou de photographies ne signifie pas, à elle seule, que tout ce qu’ils contiennent a été établi de manière indépendante. La nécessité d’un examen médico-légal et technique impartial demeure donc entière.
L’épisode le plus controversé est lié à ce qui s’est produit aux alentours de la raffinerie d’Al-Jili, au nord de Khartoum, en septembre 2024. Selon des rapports et des enquêtes publiés ultérieurement, la zone aurait été la cible d’attaques au cours desquelles du chlore aurait été utilisé, tandis que des personnes présentes sur place ont fait état de cas de suffocation et de graves difficultés respiratoires après les attaques. Certains rapports indiquent que des témoins ont décrit une odeur forte et inhabituelle, tandis que certains blessés présentaient des symptômes compatibles avec l’exposition à une substance irritante pour les voies respiratoires. Cependant, ces symptômes, aussi importants soient-ils, ne suffisent pas à eux seuls à prouver que du chlore a été utilisé comme arme, car plusieurs produits chimiques et gaz peuvent provoquer des symptômes similaires. De plus, les conditions de guerre peuvent produire des fumées toxiques provenant d’incendies ou d’installations industrielles endommagées.
C’est là que réside l’une des principales difficultés des enquêtes sur l’utilisation d’armes chimiques : le temps joue contre la vérité. Les résidus chimiques peuvent disparaître, les conditions météorologiques peuvent modifier la nature des échantillons, et les sites peuvent être bombardés, pillés ou transformés. Parallèlement, il peut être difficile d’accéder aux victimes suffisamment rapidement pour effectuer les examens médicaux nécessaires. Au Soudan, ce problème est aggravé par la poursuite de la guerre, l’effondrement d’une grande partie du système de santé et les déplacements massifs de population. Une enquête sur un incident suspecté d’être de nature chimique exige donc une rapidité qui est rarement disponible dans les zones de conflit.
Le chlore lui-même ajoute une dimension supplémentaire à la complexité de l’affaire. Il s’agit d’une substance courante dans la vie civile, largement utilisée pour le traitement de l’eau et dans l’industrie. La présence de chlore sur un site ne signifie donc pas automatiquement qu’une arme chimique y a été utilisée. La différence décisive réside dans la finalité et dans le mode d’utilisation. Lorsque la substance est destinée à un usage industriel ou au traitement de l’eau potable, elle ne constitue pas une arme chimique. En revanche, lorsqu’elle est conditionnée de manière militaire et dispersée dans l’intention de produire un effet toxique sur des êtres humains, la nature de son utilisation change radicalement et elle tombe sous le coup de l’interdiction internationale des armes chimiques.
La Convention sur les armes chimiques interdit la mise au point, la production, l’acquisition, le stockage et l’utilisation de ces armes, tout en établissant un système international destiné à vérifier le respect des obligations des États parties. Le Soudan est partie à cette convention, ce qui signifie qu’il est soumis à des obligations précises en matière de non-développement, de non-production, de non-stockage et de non-utilisation des armes chimiques. Par conséquent, démontrer l’existence d’un programme militaire destiné à fabriquer des munitions chimiques serait plus grave que de simplement établir l’utilisation d’une substance toxique lors d’un incident isolé, car cela pourrait indiquer une violation plus large des obligations internationales.
Les États-Unis avaient annoncé en 2025 être parvenus à la conclusion que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques au cours de l’année 2024 et avaient imposé au Soudan des mesures punitives à la suite de cette conclusion. Khartoum a rejeté cette accusation. Les autorités soudanaises ont par la suite présenté des explications et des rapports niant l’existence d’éléments matériels ou techniques décisifs permettant de prouver l’utilisation d’armes chimiques sur les sites examinés. Le dossier s’est ainsi retrouvé pris entre deux récits contradictoires : une version américaine affirmant disposer de fondements suffisants pour porter l’accusation, et une version soudanaise la rejetant et la considérant comme non étayée.
Toutefois, l’apparition de nouveaux documents en 2026 a de nouveau modifié la nature du débat. Au lieu de se concentrer uniquement sur les symptômes observés chez les victimes ou sur les témoignages des témoins, la question porte désormais sur l’existence d’une infrastructure destinée à produire les munitions elles-mêmes. Si les enquêteurs parviennent à vérifier de manière indépendante l’authenticité des documents, à identifier les lieux où les munitions seraient apparues, à faire correspondre les photographies avec les sites réels et à les relier aux registres de fabrication ou de stockage, cela pourrait fournir un niveau de preuve différent. L’existence d’une capacité de production ne prouve pas à elle seule que l’arme a été utilisée contre des civils, mais elle pourrait établir l’existence d’un projet militaire allant au-delà de la simple manipulation occasionnelle d’une substance chimique.
Les informations publiées indiquent que certains essais présumés auraient été effectués dans des zones désertiques éloignées des populations. Sur le plan militaire, l’importance de telles zones pour un programme expérimental peut se comprendre, puisqu’elles offrent des espaces ouverts permettant de tester des munitions à distance des villes. Mais établir que ces essais ont réellement eu lieu nécessite de vérifier les photographies et les vidéos, d’en analyser le contenu sur les plans chronologique et géographique et de déterminer si les substances visibles sont effectivement liées au chlore ou à un autre produit. Le rôle des experts en chimie et en criminalistique devient alors déterminant.
Les photographies seules peuvent être trompeuses, notamment à l’ère de la guerre numérique. Une fumée jaune visible dans une vidéo ne signifie pas nécessairement la présence de chlore gazeux, pas plus que l’apparition d’une munition dans une installation militaire ne prouve qu’il s’agit d’une munition chimique. Même un document portant le logo d’une institution officielle peut être falsifié ou extrait de son contexte. La solidité du dossier ne repose donc pas sur un élément unique, mais sur la convergence d’un ensemble de preuves indépendantes : documents, témoignages, images satellitaires, vidéos, restes de munitions, échantillons environnementaux, dossiers médicaux et communications militaires.
C’est précisément ce qui rend la question des témoins importante. Les personnes présentes dans les zones soupçonnées d’avoir été visées par des attaques chimiques peuvent fournir des informations qui n’apparaissent pas dans les documents. Elles peuvent se souvenir de l’heure de l’attaque, de la direction du vent, de la couleur de la fumée, de l’odeur, des symptômes apparus immédiatement ou encore de la nature des munitions qu’elles ont vues. Toutefois, la mémoire humaine n’est pas un laboratoire et peut être affectée par le traumatisme, la peur et la durée écoulée depuis les faits. Les témoignages des survivants doivent donc être considérés comme une composante des éléments de preuve, et non comme un substitut aux preuves scientifiques.
Les symptômes médicaux nécessitent également une interprétation spécialisée. L’étouffement, l’essoufflement, l’irritation des yeux et la toux peuvent être provoqués par différents gaz, mais aussi par la fumée provenant d’incendies ou d’explosions. Un diagnostic médical ne permet donc pas, à lui seul, d’identifier la substance utilisée. En revanche, lorsque les dossiers médicaux correspondent à la chronologie d’une attaque précise et qu’un ensemble de symptômes similaires apparaît chez un grand nombre de personnes présentes au même endroit, ces informations peuvent prendre une plus grande valeur lorsqu’elles sont comparées aux éléments environnementaux.
Dans le même temps, la position de l’armée soudanaise demeure centrale dans cette affaire. Les autorités soudanaises ont rejeté les accusations, une position prévisible de la part d’une partie accusée d’avoir utilisé une arme interdite. Mais un démenti politique ne suffit pas à trancher la question, pas plus qu’une accusation politique ne suffit à l’établir. La seule manière de parvenir à une conclusion convaincante consiste à soumettre les preuves à une instance indépendante capable d’accéder aux sites, aux victimes et aux éléments liés aux attaques.
C’est ici que l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques apparaît comme l’institution internationale la plus directement concernée par ce type d’enquête. L’organisation dispose d’une expertise dans l’analyse des échantillons et la vérification des allégations relatives à l’utilisation de substances chimiques dans les conflits, et ses missions d’établissement des faits peuvent recueillir des preuves provenant de sources multiples. Dans des affaires antérieures, l’organisation s’est appuyée sur des échantillons environnementaux et médicaux, des témoignages, l’analyse de restes de munitions et d’autres informations avant de parvenir à des conclusions concernant l’utilisation de substances chimiques.
Mais l’accès au Soudan ne sera pas facile. La sécurité constitue le premier obstacle, la souveraineté nationale représente un autre obstacle politique, tandis que le risque de manipulation des preuves augmente avec le temps. Toute enquête future nécessitera donc de véritables garanties pour protéger les témoins, préserver les échantillons et documenter leur chaîne de possession depuis le moment de leur collecte jusqu’à leur analyse en laboratoire. Un échantillon dont l’origine ou les conditions de conservation ne peuvent être établies risque de perdre une grande partie de sa valeur juridique.
La question la plus sensible concerne les victimes. Si l’utilisation de chlore ou de toute autre substance chimique comme arme est établie, il ne suffira pas de déterminer la nature du gaz. Il faudra savoir qui a été exposé, si les personnes visées étaient des combattants ou des civils, si l’attaque faisait partie d’une opération militaire précise et qui a donné les ordres ou autorisé l’utilisation. Ce sont ces éléments qui font passer l’affaire d’un simple incident chimique à un dossier de responsabilité pénale potentielle.
De même, établir l’utilisation d’une arme chimique ne signifie pas automatiquement établir la responsabilité d’une personne déterminée. Il existe une différence entre démontrer qu’une substance interdite a été utilisée sur un site donné et identifier l’entité qui a mené l’attaque. L’établissement des responsabilités peut être plus difficile que l’identification de la substance elle-même, particulièrement dans une guerre où se chevauchent unités militaires, forces alliées et multiples groupes armés.
Pour cette raison, le dossier doit s’éloigner de la logique de la guerre médiatique. L’armée soudanaise nie les accusations, tandis que les rapports se multiplient pour affirmer que les éléments disponibles méritent une enquête. Entre ces deux positions se trouve un espace qui doit être occupé par les institutions scientifiques et juridiques. Les armes chimiques ne doivent pas devenir un simple slogan politique utilisé par chaque camp contre l’autre, car cela pourrait finalement nuire aux victimes qui ont besoin d’une vérité susceptible d’être démontrée.
Dans le même temps, ignorer les accusations constituerait une erreur encore plus grave. Les armes chimiques comptent parmi les catégories d’armes dont la communauté internationale a établi les règles les plus strictes afin d’empêcher leur utilisation, notamment parce que leurs effets peuvent toucher les civils et l’environnement et provoquer un climat de terreur dépassant la portée de la cible militaire directe. S’il existe effectivement des munitions chimiques développées, stockées ou utilisées au Soudan, établir la vérité devient une nécessité urgente, non seulement pour les Soudanais, mais aussi pour l’ordre international qui est censé empêcher le retour de ces armes sur les champs de bataille.
En définitive, le dossier soudanais ne peut être tranché par une simple question : un gaz est-il apparu dans une vidéo ? Ou une personne a-t-elle souffert d’étouffement ? La question scientifique et juridique est beaucoup plus complexe : quelle substance a été utilisée ? Comment est-elle arrivée sur le site ? A-t-elle été utilisée intentionnellement comme arme ? Qui a fabriqué la munition ? Qui a donné l’ordre ? Et peut-on la relier à une attaque précise ?
Les réponses à ces questions déterminent si le Soudan est confronté à une accusation de plus dans une guerre prolongée, ou à l’une des affaires les plus graves que le conflit ait connues depuis son déclenchement.
Pour l’heure, ce que nous savons, c’est que les accusations ne reposent plus uniquement sur des récits dispersés : il existe des rapports internationaux, de nouveaux documents et une accusation américaine antérieure, face à un démenti soudanais clair. Entre ces différents récits, la vérité scientifique demeure absente de l’endroit où elle devrait se trouver : sur le site de l’attaque, devant les enquêteurs et au milieu des échantillons susceptibles de dire si le gaz est réellement passé par là.
