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Les armes chimiques reviennent au Soudan : l’héritage d’Al-Bachir est-il sorti des réserves de guerre ?


Plus de deux décennies après l’apparition des premières accusations d’utilisation d’armes chimiques au Darfour, ce dossier revient sur le devant de la scène de la guerre soudanaise, cette fois dans un contexte marqué par des éléments qui semblent plus détaillés et plus préoccupants. Des documents, des photographies, des vidéos et des messages militaires obtenus par des médias internationaux, dont les détails ont été publiés en septembre 2026, font état d’un programme secret au sein de l’armée soudanaise visant à développer et produire des munitions reposant sur le chlore pendant la guerre déclenchée en avril 2023. Selon les enquêtes, le programme ne se serait pas limité à la détention de substances chimiques, mais aurait également compris des essais sur le terrain, la production de munitions et leur stockage, avec des indices laissant penser qu’elles auraient été utilisées contre les Forces de soutien rapide. Ces éléments nécessitent toutefois une enquête internationale indépendante permettant d’établir leur nature et les responsabilités, d’autant que les autorités soudanaises démentent ces accusations.

Mais la gravité de l’affaire ne réside pas uniquement dans la possibilité qu’une arme interdite ait été utilisée dans une guerre en cours. Elle tient également à la question qu’elle soulève au regard de l’histoire contemporaine du Soudan : ce qui se passe aujourd’hui constitue-t-il une rupture avec le passé, ou la guerre actuelle a-t-elle fait resurgir certains des instruments et certaines des mentalités qui se sont développés durant les décennies de pouvoir d’Omar Al-Bachir ? La réponse n’est pas simple, car la chute d’Al-Bachir en avril 2019 a mis fin à un régime politique, mais n’a pas suffi, à elle seule, à démanteler les institutions sécuritaires et militaires de l’État ni les réseaux d’intérêts accumulés pendant trente ans. Ainsi, parler de « l’héritage d’Al-Bachir » ne doit pas automatiquement signifier que le programme actuel d’armes chimiques est un programme hérité de l’ancien régime par l’armée : les éléments rendus publics jusqu’à présent ne fournissent pas suffisamment de preuves permettant de tirer directement cette conclusion. Cependant, la continuité de certaines structures militaires, l’accumulation des compétences et le maintien d’une culture de guerre au sein des institutions de l’État sont autant de facteurs qui rendent le passé toujours présent dans le débat.

En 2004, alors que la guerre du Darfour entrait dans l’une de ses phases les plus sanglantes, des accusations internationales d’utilisation d’armes chimiques contre des civils dans la région avaient émergé. À l’époque, l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques avait réagi et demandé au gouvernement soudanais de préciser officiellement sa position sur ces informations. Khartoum avait alors été catégorique : il avait fermement rejeté les accusations, estimant qu’elles étaient dépourvues de preuves, et avait également réaffirmé l’engagement du Soudan envers la Convention sur l’interdiction des armes chimiques et ses objectifs. Ces accusations n’avaient toutefois pas débouché à l’époque sur une affaire établie devant l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques et étaient restées au stade d’allégations auxquelles aucune preuve publique décisive n’avait été apportée. L’importance de rappeler cette période aujourd’hui ne tient donc pas au fait qu’elle permettrait de prouver ce qui se passe en 2024 ou en 2025, mais plutôt au fait qu’elle montre que la question de l’utilisation de moyens interdits dans les conflits soudanais n’est pas née avec la guerre actuelle.

À cette époque, le Soudan était dirigé par Al-Bachir et le Darfour constituait l’un des théâtres de conflit les plus complexes du pays. L’État faisait face à une insurrection armée et les autorités s’appuyaient sur l’armée, les services de sécurité et des milices alliées pour mener la guerre. Au fil des années, le Darfour est devenu le symbole d’un mode de guerre reposant sur la puissance aérienne, les opérations terrestres, les milices et le siège des zones considérées comme des foyers de la rébellion. Dans cet environnement, la vie des civils n’était pas toujours prioritaire, selon de nombreux rapports des organisations de défense des droits humains et des Nations unies ayant documenté de vastes violations au cours des années de conflit. Ainsi, lorsque la question des armes chimiques est revenue après le déclenchement de la nouvelle guerre, elle n’est pas apparue dans un vide historique, mais sur fond d’une mémoire marquée par les accusations et les violations.

La différence entre l’époque d’Al-Bachir et la guerre actuelle est toutefois très importante. En 2004, les accusations étaient liées à la guerre du Darfour et au gouvernement d’Al-Bachir, tandis que les nouveaux éléments font état d’un programme apparu pendant la guerre opposant l’armée aux Forces de soutien rapide, soit plusieurs années après la chute de l’ancien régime. Cela signifie que le rapprochement entre les deux périodes doit relever de l’analyse et non de l’accusation. L’institution militaire entrée dans la guerre actuelle est une institution qui a vécu une grande partie de son histoire sous Al-Bachir, mais cela ne signifie pas que chaque décision prise après 2019 constitue une prolongation directe des politiques de l’ancien régime. La véritable question est de savoir si certaines capacités, compétences et structures organisationnelles anciennes sont restées au sein de l’institution avant d’être utilisées dans les nouvelles conditions de la guerre.

Cette question prend davantage d’importance lorsqu’on examine la nature des informations apparues récemment. L’enquête publiée par le Washington Post en septembre 2026 s’appuyait sur un ensemble de documents internes, de vidéos et de messages, et affirmait que l’armée soudanaise avait mis en place un programme secret destiné à produire des munitions chargées de chlore. Les opérations de fabrication et d’essai auraient été menées sur des sites militaires, tandis que certaines bombes auraient été testées dans des zones désertiques. Les documents consultés par le journal indiquent également que des cargaisons de chlore destinées à des usages liés au traitement de l’eau auraient été détournées à des fins militaires.

Si ces éléments sont confirmés, l’affaire dépasserait le cadre d’un simple incident sur le terrain. Elle soulève une question concernant la capacité d’une institution militaire à transformer une substance industrielle à usage civil en arme, puis à mettre au point un moyen de la déployer sur le champ de bataille. C’est précisément ce qui donne à l’expression « réserves de guerre » une portée qui dépasse la simple métaphore journalistique. Une arme chimique n’apparaît généralement pas de nulle part : elle nécessite des connaissances techniques, des équipements, un lieu pour mener des essais, une chaîne d’approvisionnement, du personnel capable de manipuler la substance et une direction acceptant de transformer un usage civil en usage militaire.

Les éléments publiés indiquent que le programme présumé aurait débuté en 2024 et se serait développé en quelques mois. Selon les enquêtes, des munitions auraient été testées dans des zones désertiques et l’une des vidéos aurait montré des nuages jaunes que des experts ont considérés comme compatibles avec les caractéristiques du chlore gazeux. Les rapports ont également fait état de la production de centaines de munitions et du stockage d’une partie d’entre elles sur la base aérienne de Merowe, ainsi que de messages faisant état de l’utilisation de certaines de ces munitions. Les experts eux-mêmes avertissent toutefois que les photographies et les vidéos, aussi troublantes soient-elles, ne suffisent pas à elles seules à établir la nature de la substance utilisée ni à déterminer les responsabilités ultimes, ce qui rend indispensable une enquête technique indépendante.

Le chlore revêt ici une importance particulière. Il ne s’agit pas d’une substance mystérieuse, accessible uniquement dans le cadre d’un programme sophistiqué, mais d’un produit industriel utilisé dans des secteurs civils, notamment pour le traitement de l’eau. Toutefois, son utilisation comme arme le transforme radicalement. La Convention sur les armes chimiques interdit le développement, la production, le stockage et l’utilisation des armes chimiques, et l’interdiction de leur emploi ne dépend pas du fait que la substance possède à l’origine des usages civils. C’est pourquoi la transformation d’une substance destinée à servir les populations civiles en moyen de tuer constitue un paradoxe particulièrement sombre dans un pays qui souffre déjà de l’effondrement de ses réseaux d’eau, de santé et de services publics.

Le plus préoccupant est que la guerre soudanaise actuelle se déroule dans un environnement où l’accès aux zones touchées et la vérification des faits sont extrêmement difficiles. Depuis le début des combats entre l’armée et les Forces de soutien rapide, le pays est devenu le théâtre de violations à grande échelle, tandis que la population s’est dispersée, que des millions de personnes ont été déplacées et que les infrastructures sanitaires ont été endommagées. Dans de telles conditions, établir l’utilisation d’une arme chimique est beaucoup plus complexe que de démontrer l’existence d’un bombardement conventionnel. Un gaz ne laisse pas nécessairement de traces visibles après la fin de l’attaque, les échantillons peuvent disparaître, les témoins peuvent être dispersés et les sites peuvent devenir des zones de combat.

C’est pourquoi l’Organisation pour l’interdiction des armes chimiques revêt une importance particulière dans cette affaire. Dans ses enquêtes sur l’utilisation présumée d’armes chimiques, l’organisation s’appuie sur une méthodologie scientifique comprenant des entretiens avec les victimes, les témoins, les médecins et les secouristes, ainsi que la collecte et l’analyse d’échantillons environnementaux et médicaux, en plus de l’examen des éléments matériels liés aux attaques. Si l’objectif est d’établir une vérité capable de résister au déni politique, ce type d’enquête constitue la voie la plus fiable.

Mais une autre question, encore plus sensible, se pose : si l’existence d’un programme chimique au sein de l’armée soudanaise pendant la guerre était effectivement établie, pourrait-on le considérer comme une continuation de l’héritage d’Al-Bachir ?

La réponse, à ce stade, est : il est impossible de l’affirmer avec certitude.

Mais la question peut être posée.

Les régimes politiques peuvent tomber plus rapidement que les institutions qu’ils ont construites. Al-Bachir a quitté le pouvoir, mais tous les officiers qui avaient servi sous son régime n’ont pas disparu, les structures militaires n’ont pas été dissoutes, les usines de production de défense n’ont pas cessé leurs activités et l’expérience accumulée dans la conduite des guerres ne s’est pas effacée du jour au lendemain. De plus, la période de transition elle-même n’est pas parvenue à instaurer une rupture complète entre l’institution militaire et l’ancien régime. Après le coup d’État de 2021, puis le déclenchement de la guerre en 2023, le Soudan s’est engagé sur une trajectoire qui a replacé l’armée au cœur du pouvoir, de la politique et de la guerre.

Sous cet angle, « l’héritage d’Al-Bachir » pourrait être moins lié à une arme précise qu’à une culture institutionnelle globale : la gestion des conflits par la force, la militarisation de l’État, la faiblesse du contrôle civil et la primauté accordée à la logique sécuritaire au détriment de la reddition de comptes. Si une enquête indépendante établit l’existence d’un programme chimique, la question sera alors de savoir si ce programme résulte d’une nouvelle décision imposée par les conditions de la guerre ou si ses racines remontent à des capacités ou à des structures plus anciennes.

Cette question ne sera pas tranchée par le discours politique, mais par les documents.

S’il existe des installations, des équipements ou des compétences datant des années précédentes, les enquêtes pourraient les mettre au jour. Si le programme a été entièrement créé après le déclenchement de la guerre, ses traces apparaîtront également dans les registres d’achat, de fabrication et de communication. Si les dirigeants actuels ont pris la décision de manière indépendante, une chaîne de commandement pourra être retracée. Par conséquent, la meilleure manière de comprendre le lien entre le passé et le présent consiste à ne pas présumer de la conclusion à l’avance.

À ce jour, un fait historique est établi : sous le régime d’Al-Bachir, le Soudan a fait l’objet en 2004 d’accusations d’utilisation d’armes chimiques au Darfour, accusations que le gouvernement avait alors rejetées tout en réaffirmant son engagement envers la Convention sur les armes chimiques. Un autre fait, plus récent, est que des rapports et des enquêtes internationales ont apporté en 2025 et 2026 de nouveaux éléments concernant l’utilisation potentielle de chlore par l’armée soudanaise au cours de la guerre actuelle, tandis que les autorités soudanaises ont rejeté ces accusations. Les États-Unis ont estimé en 2025 que le gouvernement soudanais avait utilisé des armes chimiques en 2024, ce qui a entraîné des mesures punitives américaines. De son côté, Human Rights Watch a indiqué qu’une enquête journalistique publiée ultérieurement avait apporté des éléments publics étayant la possibilité de l’utilisation de chlore lors de deux incidents en septembre 2024.

Entre ces deux réalités s’étend une période de plus de vingt ans.

Durant cette période, le pouvoir a changé, Al-Bachir est tombé, les rapports de force se sont transformés et une guerre a éclaté entre l’armée et les Forces de soutien rapide. Mais une chose est restée constante : la fragilité de l’État soudanais face à la logique de la guerre et la difficulté à soumettre les institutions militaires à un contrôle civil efficace.

C’est pourquoi le retour du dossier des armes chimiques n’est pas seulement une histoire concernant une arme interdite. C’est aussi l’histoire d’un État qui n’est pas parvenu à clore les dossiers de son passé, d’une institution militaire qui s’est retrouvée une nouvelle fois au cœur d’une lutte pour le pouvoir et d’une guerre qui a commencé avec des fusils et des avions avant de devenir un test des limites de ce que les parties peuvent faire lorsque les contraintes politiques et juridiques s’effondrent.

Si les enquêtes internationales établissent que l’armée soudanaise a produit, stocké ou utilisé des armes chimiques, il ne s’agira pas seulement d’un nouveau chapitre de la guerre au Soudan. Ce sera également un moment décisif pour relire l’histoire de l’institution militaire depuis l’époque d’Al-Bachir. À l’inverse, si les preuves ne permettent pas de l’établir, les accusations devront continuer à faire l’objet d’un examen rigoureux afin que ce dossier ne devienne pas un nouvel instrument politique dans la guerre de l’information.

Mais, dans les deux cas, une question demeurera : que s’est-il passé au sein des institutions de l’État soudanais au cours des dernières décennies pour que la question des armes chimiques revienne sur le devant de la scène plus de vingt ans après les premières accusations similaires ?

La réponse la plus profonde pourrait être que l’héritage d’Al-Bachir ne se mesure pas seulement à ce qu’il reste de ses hommes au pouvoir, mais aussi à ce qui subsiste des modes de gestion de la guerre au sein de l’État. Les armes peuvent changer, les adversaires peuvent se renouveler et les dirigeants peuvent partir, mais la culture qui permet à la guerre de s’étendre sans contrôle peut survivre plus longtemps que ceux qui l’ont instaurée.

C’est précisément là que réside le danger du dossier chimique soudanais : non seulement parce qu’il ramène une ancienne arme sur un nouveau théâtre, mais parce qu’il soulève la possibilité que certains des aspects les plus sombres du passé aient survécu à la chute du régime et soient passés de l’époque d’Al-Bachir à celle de la guerre actuelle.

Dans l’attente d’une enquête indépendante permettant d’établir les faits, la question reste ouverte et lourde de sens : l’héritage d’Al-Bachir est-il réellement sorti du pouvoir, ou une partie en est-elle restée dissimulée au sein des institutions de guerre, attendant un nouveau moment pour refaire surface ?

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