Les Houthis à Port-Soudan : l’Iran étend son réseau militaire au Soudan
Un récent rapport de recherche révèle que le Soudan, et plus particulièrement sa façade maritime sur la mer Rouge, est devenu un nouveau maillon d’un réseau militaire et logistique reliant l’Iran au mouvement houthi au Yémen, profitant de la guerre au Soudan et de l’ouverture des autorités de Port-Soudan, soutenues par des groupes islamistes, à l’aide militaire iranienne.
Selon le rapport, la relation ne se limite plus à la fourniture à l’armée soudanaise de drones, de munitions et de systèmes radar. Elle aurait évolué vers un réseau comprenant le transfert d’armes et de personnes à travers la mer Rouge, l’utilisation de Port-Soudan comme centre logistique et financier, ainsi que la participation présumée d’experts houthis et iraniens à la formation de forces soudanaises à l’utilisation de drones et à la fabrication locale de certains modèles.
Le rapport a été publié par la fondation américaine The Century Foundation, dans le cadre de son projet Century International, sous le titre : « De maillon périphérique à centre du réseau : les Houthis en Afrique ».
L’équipe de recherche s’est appuyée sur près d’une centaine d’entretiens avec des responsables militaires, sécuritaires et du renseignement ainsi qu’avec des sources au Soudan, au Yémen et dans plusieurs pays régionaux et occidentaux. Elle a également exploité des images satellitaires, des données de suivi des navires, des registres portuaires et de transport maritime, des données anonymisées sur les déplacements des téléphones portables, ainsi qu’une analyse technique des armes et des drones.
Un retour iranien par la voie de la guerre
Selon le rapport, la guerre qui a éclaté au Soudan en avril 2023 a offert à l’Iran une occasion relativement peu coûteuse de rétablir son influence dans un pays qui avait été, pendant des décennies, l’un des théâtres de son activité politique et militaire dans la région.
Téhéran avait établi des relations étroites avec le régime de l’ancien président Omar el-Béchir et coopéré avec l’armée, les services de sécurité et le complexe militaro-industriel soudanais, avant que Khartoum ne rompe ses relations diplomatiques avec l’Iran en 2016, dans le contexte d’un alignement régional aux côtés de l’Arabie saoudite. Les deux pays ont ensuite rétabli leurs relations diplomatiques en octobre 2023, quelques mois après le déclenchement de la guerre entre l’armée et les Forces de soutien rapide, alors que l’armée souffrait d’un déficit important en drones et en capacités aériennes nécessaires pour faire face au déploiement à grande échelle des Forces de soutien rapide.
Le rapport affirme qu’après le rétablissement des relations, l’Iran a commencé à fournir à l’armée soudanaise des drones Mohajer-6, des munitions et des systèmes radar, tout en envoyant des membres des Gardiens de la révolution islamique pour servir de formateurs et d’opérateurs des systèmes militaires.
Le rapport attribue une part importante de l’évolution de la situation sur le terrain, qui a permis à l’armée de reprendre de vastes secteurs de Khartoum au début de 2025, à l’amélioration de ses capacités en matière de drones, notamment grâce aux systèmes iraniens.
Ces conclusions rejoignent en partie ce qu’avait annoncé le département américain du Trésor en octobre 2024, lorsqu’il avait déclaré que l’armée soudanaise avait fait de l’acquisition d’armes, notamment de drones iraniens, une priorité, et que le soutien militaire et diplomatique apporté par l’Iran et la Russie avait contribué à renforcer ses capacités et à réduire les incitations à la désescalade.
Une organisation islamiste au sein de l’armée
Selon le rapport, le soutien iranien n’est pas passé uniquement par les institutions militaires soudanaises, mais également par une organisation influente au sein de l’armée liée à des membres du mouvement islamiste qui dirigeait le pays sous Béchir et dont certains membres ont conservé des positions influentes au sein des appareils militaire et sécuritaire après la chute du régime en 2019.
Le rapport place le complexe militaro-industriel au cœur de ce réseau, soulignant que son directeur général, Mirghani Idris Suleiman, a joué un rôle central dans les opérations d’acquisition d’armes et dans le développement de l’industrie militaire.
Les États-Unis avaient imposé des sanctions à Mirghani Idris en octobre 2024, l’accusant de diriger les efforts de l’armée pour obtenir des armes, notamment des équipements et des drones iraniens, et considérant le complexe militaro-industriel comme le principal bras de l’armée en matière de production et d’armement.
Selon le rapport, le réseau islamiste présent au sein de l’armée a orienté une partie du soutien militaire iranien vers des groupes armés combattant à ses côtés, notamment la brigade Al-Baraa ibn Malik. Le département américain du Trésor lui a imposé des sanctions en septembre 2025, affirmant qu’elle avait reçu une formation et des armes des Gardiens de la révolution iraniens et que ses membres avaient été impliqués dans des arrestations arbitraires, des actes de torture et des exécutions sommaires visant des personnes soupçonnées d’être liées aux Forces de soutien rapide.
Cette composante revêt une importance particulière, selon le rapport, car elle permet à l’Iran de bâtir une influence qui ne repose pas uniquement sur ses relations officielles avec la direction de l’armée, mais également sur des liens directs avec une faction idéologique et armée au sein de l’alliance militaire au pouvoir.
Les Houthis entrent au Soudan
Le rapport affirme que les Houthis ont rejoint cette dynamique à la mi-2024 en tant que partenaire secondaire de l’Iran, avant d’élargir progressivement leur rôle dans les opérations de transport, la formation et les services logistiques.
Selon les entretiens menés par les chercheurs avec des responsables yéménites, occidentaux et régionaux, les Houthis ont transféré au moins trois cargaisons d’armes légères et de petit calibre à l’armée soudanaise pour le compte de l’Iran.
Plusieurs sources interrogées dans le cadre du rapport ont fait état de la présence de membres houthis à Port-Soudan, affirmant qu’ils utilisent la ville comme centre de transport, de financement et de gestion logistique, tandis que des armes et des personnes circuleraient dans les deux sens entre la côte soudanaise et les zones contrôlées par les Houthis au Yémen.
Des navires désactivent leurs systèmes de suivi
Les auteurs du rapport ont tenté de vérifier les informations relatives aux mouvements d’armes à travers la mer Rouge en comparant les témoignages recueillis auprès de leurs sources avec les données du système d’identification automatique des navires (AIS), les images satellitaires et les registres portuaires.
Dans l’un des cas étudiés, les chercheurs ont repéré un navire qui assurait auparavant une liaison commerciale régulière entre Djeddah et Port-Soudan, avant de désactiver son système de suivi au large des côtes soudanaises en mai et juin 2025.
Le navire s’est ensuite dirigé vers le Yémen et a accosté à l’est du terminal pétrolier de Ras Issa, dans une zone d’amarrage informelle créée par les Houthis après que des frappes américaines eurent endommagé les infrastructures de transport maritime du port de Hodeïda.
Les images satellitaires ont montré la mise en place d’un périmètre de sécurité ainsi que la présence de camions à proximité du quai avant l’arrivée du navire. En revanche, sa cargaison, estimée à environ 3 500 tonnes, ne figurait pas dans les registres officiels d’importation. Des responsables yéménites interrogés par l’équipe de recherche ont affirmé que le navire transportait des armes.
Le rapport cite également des sources soudanaises, occidentales et sécuritaires affirmant qu’une force relevant d’une faction au sein de l’armée soudanaise a saisi, en mai 2026, une cargaison d’armes légères qui aurait été acheminée depuis le Yémen. Celle-ci aurait été destinée à des alliés des Houthis au sein de l’armée ainsi qu’au Hamas dans la bande de Gaza.
Des mouvements de personnes entre le Soudan et le Yémen
Les soupçons ne concernent pas uniquement les mouvements de navires et d’armes. L’équipe de recherche a également utilisé des données relatives aux déplacements des téléphones portables afin de suivre les mouvements de personnes entre le Soudan et le Yémen.
Selon le rapport, l’analyse montre qu’au moins une personne a voyagé par voie aérienne depuis l’Égypte jusqu’à Port-Soudan en août 2025, avant de se rendre vers un site de débarquement informel contrôlé par les Houthis sur la côte yéménite de la mer Rouge.
Bien que ces données ne permettent pas d’identifier cette personne ni de déterminer la nature de sa mission, le rapport les considère comme un indice technique corroborant les témoignages faisant état de l’utilisation de la côte soudanaise pour transférer des éléments et des experts entre les deux rives de la mer Rouge.
Le rapport cite également les autorités yéménites, qui affirment avoir documenté, au début de 2024, le transfert par trois grands bateaux de pêche de plus de 7 000 armes, ainsi que des obus de mortier, depuis le port de Hodeïda vers le Soudan.
Des experts houthis au Soudan ?
Le rapport estime que la relation pourrait avoir dépassé le stade du transfert d’armes et des services logistiques pour évoluer vers une coopération technique et un transfert de savoir-faire militaire.
Des sources yéménites, occidentales et régionales, ainsi que d’autres sources résidant au Soudan et à Port-Soudan, ont affirmé que les Houthis avaient envoyé des ingénieurs et des membres expérimentés de leurs unités opérationnelles afin de travailler aux côtés des Gardiens de la révolution iraniens pour former des forces soudanaises à l’utilisation et à la fabrication de drones iraniens.
Dans ce contexte, le drone soudanais « Svarog », présenté par le complexe militaro-industriel lors du Salon international de l’industrie de défense à Istanbul en juillet 2025, occupe une place particulière. Il avait alors été présenté comme un drone fabriqué localement et déjà entré en service.
« Svarog » et « Qasef » : une ressemblance frappante
Le rapport a procédé à une comparaison technique entre le drone soudanais « Svarog » et le drone iranien « Ababil-T », fabriqué par les Houthis et utilisé par eux au Yémen sous le nom de « Qasef-2K ». Cette comparaison a révélé une quasi-identité en matière de conception, de dimensions, de type de moteur, de matériaux de fabrication et de capacité de la charge explosive.
Le Svarog mesure 2,88 mètres de long, contre 2,90 mètres pour l’Ababil-T. Son envergure est de 3,30 mètres, contre 3,25 à 3,30 mètres pour l’appareil iranien. Les deux drones utilisent un moteur à pistons propulsif développant environ 25 chevaux. Ils sont également fabriqués à partir de matériaux composites. Le Svarog emporte une charge explosive pesant entre 20 et 40 kilogrammes, contre 30 à 40 kilogrammes pour l’Ababil-T.
Selon les experts en armement consultés par les auteurs du rapport, il est probable que le Svarog soit une version de l’Ababil-T. Le rapport souligne que les Houthis disposent d’une longue expérience dans la fabrication de ce type de drones à partir de composants achetés sur les marchés internationaux, ce qui fait d’eux, sur le plan technique, des candidats potentiels pour former des factions soudanaises à leur production et à leur utilisation.
Des intérêts qui dépassent les divergences confessionnelles
La coopération entre les Houthis, qui appartiennent au courant zaïdite, et les islamistes sunnites au sein de l’armée soudanaise soulève des interrogations, d’autant que l’armée soudanaise avait auparavant envoyé des forces participer à la coalition dirigée par l’Arabie saoudite contre les Houthis au Yémen.
Le rapport estime toutefois que les intérêts militaires et politiques actuels ont pris le dessus sur les divergences confessionnelles, comme cela s’est produit dans les relations entre les Houthis et d’autres groupes de la région.
Selon le rapport, la faction islamiste au sein de l’armée a besoin d’armes, de technologies et d’un soutien extérieur pour préserver son influence au sein de l’alliance militaire, alors qu’elle fait face à des sanctions et à des pressions internationales croissantes. Les Houthis, quant à eux, ont besoin de nouvelles voies d’approvisionnement sûres, alors que les routes de contrebande traditionnelles passant par le golfe d’Aden et le détroit de Bab el-Mandeb font l’objet d’une surveillance et d’interceptions croissantes.
Le rapport évoque également des liens historiques remontant aux années 1990, lorsque le fondateur du mouvement, Hussein al-Houthi, a vécu plusieurs années au Soudan. Il cite un responsable yéménite affirmant qu’al-Houthi avait noué durant cette période des relations avec l’ambassade d’Iran à Khartoum, laquelle aurait facilité son voyage en Iran avant son retour au Yémen, où il aurait adopté une vision plus radicale.
Le rapport fait également état de récits évoquant la présence au Soudan de membres liés aux Houthis durant les six guerres menées par le mouvement contre le gouvernement yéménite entre 2004 et 2010.
Des risques au sein de l’armée et en mer Rouge
La portée de ces relations dépasse la simple acquisition de nouvelles armes par l’armée soudanaise. Le rapport avertit que l’établissement de liens directs entre l’Iran et les Houthis, d’une part, et une faction islamiste au sein de l’institution militaire, d’autre part, pourrait accentuer les divisions internes de l’armée et donner à cette faction des sources relativement indépendantes d’armement et de formation.
Selon le rapport, ces capacités pourraient devenir un atout déterminant si un conflit interne éclatait entre les différentes composantes de l’alliance militaire elle-même, ou si la direction de l’armée subissait des pressions extérieures pour rompre ses relations avec l’Iran et les Houthis.
L’ancrage d’une présence houthie à Port-Soudan pourrait également offrir au mouvement une implantation sur la rive occidentale de la mer Rouge, lui fournir une voie d’approvisionnement alternative aux itinéraires traditionnels soumis à une surveillance accrue et intégrer les ports soudanais dans un réseau de rivalités régionales allant de l’Iran et du Yémen jusqu’à la Corne de l’Afrique.
Un réseau en formation et une influence iranienne en expansion
La principale conclusion du rapport est que le Soudan n’est plus seulement un bénéficiaire d’armes iraniennes, mais pourrait devenir une composante d’un réseau plus vaste destiné au transfert d’armes, de personnes et de technologies militaires à travers la mer Rouge.
Les cargaisons attribuées aux Houthis, les mouvements maritimes suspects, la présence présumée de leurs membres à Port-Soudan et les similitudes entre les drones « Svarog » et « Qasef » témoignent d’une dynamique qui mérite, selon le rapport, une enquête internationale indépendante ainsi qu’un contrôle plus strict des ports et des chaînes d’approvisionnement en composants destinés aux drones.
Le rapport avertit que le fait d’ignorer les indicateurs actuels pourrait permettre à cette relation de passer d’une coopération logistique limitée à un partenariat militaire plus solidement établi, faisant du Soudan un nouveau centre du réseau irano-houthi et un théâtre supplémentaire d’un conflit régional susceptible de prolonger la guerre civile et d’accroître l’instabilité en mer Rouge.
