Les enfants du Darfour sous le feu des drones : quand les livraisons d’armes étrangères deviennent une condamnation à mort pour toute une génération
Dans le village reculé de Ghurra al-Zawiya, au Darfour, où ne parviennent ni les caméras des chaînes satellitaires ni les correspondants des agences internationales, trente-cinq personnes ont perdu la vie il y a trois jours. Ce n’étaient pas des soldats armés de fusils, ni des combattants portant des gilets pare-balles. C’étaient des pères et des mères, des enfants et des personnes âgées, des femmes portant des récipients d’eau sur la tête et des vieillards assis sous un arbre, contemplant ce qu’il restait de leur existence. La mort leur est arrivée à bord d’armes fabriquées dans des usines lointaines, au Pakistan, en Turquie, en Biélorussie et en Égypte, puis acheminées par-delà les mers et les frontières jusqu’à leur petit village, transformé en charnier.
Il ne s’agit pas d’un récit abstrait. C’est la réalité quotidienne vécue par des millions de Soudanais au Darfour, au Kordofan, à Khartoum et dans toutes les régions touchées par les flammes de la guerre. Mais ce qui rend le massacre de Ghurra al-Zawiya particulièrement significatif, c’est la clarté du message qu’il véhicule : les armes étrangères tuent des civils, et les États qui les exportent sont complices de ces morts. Il n’y a guère de place pour l’interprétation ou la justification.
Lorsque des sources militaires ont révélé que l’armée soudanaise avait reçu environ une centaine de véhicules blindés pakistanais de type « Mohafiz », ainsi que des drones « Shahpar » de reconnaissance et d’attaque et des pièces détachées pour les avions K-8 pakistano-chinois, en plus d’armes lourdes et de drones en provenance de Turquie, d’équipements biélorusses et d’un soutien égyptien, il ne s’agissait pas simplement d’une information militaire. C’était, selon cette lecture, une condamnation à mort pour des milliers de civils qui ne savent rien des contrats d’armement ni des intérêts stratégiques invoqués pour les justifier.
L’enfant de Ghurra al-Zawiya tué dans le massacre ne savait pas ce qu’était un véhicule blindé « Mohafiz » ni ce qu’était un drone « Shahpar ». Il ne savait pas que la Pakistan Ordnance Factories avait fabriqué le véhicule qui avait détruit son village, ni que la National Defence Complex pakistanaise avait développé le drone qui avait déversé ses frappes sur sa maison. Il ne savait pas que la Turquie avait envoyé des armes lourdes, ni que la Biélorussie et l’Égypte avaient participé à cet effort d’armement. Il savait seulement qu’il voulait jouer, aller à l’école, manger un repas chaud et dormir en sécurité dans les bras de sa mère.
La dimension humaine de cette guerre se résume dans les visages des enfants. Dans chaque village bombardé, dans chaque ville prise d’assaut, dans chaque région où arrivent des véhicules blindés et des drones, des enfants perdent tout. Ils perdent leurs pères et leurs mères, leurs maisons et leurs écoles, leurs jouets et leurs souvenirs. Ils perdent leur enfance elle-même. Ces enfants constituent la prochaine génération du Soudan et seront ceux qui porteront le fardeau de la reconstruction de ce que la guerre a détruit. Mais comment pourront-ils reconstruire le pays s’ils sont tués, déplacés ou privés d’éducation et de soins ?
Les statistiques sont terrifiantes. Depuis le déclenchement de la guerre au Soudan, des dizaines de milliers de civils ont été tués et plus de dix millions de personnes ont été déplacées à l’intérieur du pays ou contraintes de fuir à l’étranger. Des millions d’enfants ont été privés d’éducation et des centaines de milliers souffrent de malnutrition aiguë. Les infrastructures sanitaires se sont presque totalement effondrées, tandis que les hôpitaux sont bombardés ou fermés et que les médecins et les infirmiers ont été tués ou déplacés. C’est dans ce contexte que sont livrés les véhicules blindés « Mohafiz », les drones « Shahpar » ainsi que les armes turques, biélorusses et égyptiennes.
Les deux officiers qui ont révélé à Sudan Tribune les détails de ces livraisons d’armes ont évoqué la « facilité d’entretien et la disponibilité des pièces détachées dans l’environnement opérationnel soudanais » des véhicules blindés « Mohafiz ». Ils ont également parlé d’une « protection balistique de catégorie B6/B7 » et de la « sécurisation des unités d’infanterie et des convois de ravitaillement ». Mais personne n’a parlé de la protection des enfants du Darfour. Personne n’a parlé de la sécurisation des convois humanitaires transportant de la nourriture et des médicaments aux personnes déplacées. Personne n’a parlé de la protection des hôpitaux, des écoles et des camps de réfugiés.
Le paradoxe est criant et douloureux. Les États qui exportent des armes vers le Soudan sont les mêmes qui publient des déclarations d’inquiétude et de condamnation lorsqu’un massacre est commis. Ce sont les mêmes qui envoient une aide humanitaire dérisoire aux personnes déplacées tout en expédiant d’importantes cargaisons d’armes aux combattants. Ce sont encore les mêmes qui parlent des droits de l’homme dans les enceintes internationales tout en alimentant une guerre dans laquelle tous les droits humains sont violés quotidiennement.
La Turquie, qui exporte ses drones et ses armes lourdes vers l’armée soudanaise, sait parfaitement ce que les drones peuvent infliger aux civils. Le monde arabe et la communauté internationale ont été témoins des conséquences de l’utilisation de drones dans des zones densément peuplées. Pourtant, Ankara continue d’exporter ces armes vers un théâtre de guerre où des civils sont tués quotidiennement. Cette contradiction entre le discours et la pratique ne peut être justifiée par aucune logique.
La Biélorussie, qui participe à l’armement de l’armée soudanaise, le fait à un moment où le peuple soudanais a besoin de toute l’aide humanitaire possible. Quant à l’Égypte, qui entretient avec le Soudan des liens historiques et géographiques profonds, elle se retrouve dans une position qui semble contredire les intérêts des deux peuples. Au lieu que Le Caire serve de pont vers la paix, il devient un acteur de l’équation de la destruction.
Quant au Pakistan, dont le rôle croissant dans l’armement de l’armée soudanaise a été révélé par les récents rapports, il porte une responsabilité particulière. Les véhicules blindés « Mohafiz » produits par la Pakistan Ordnance Factories, les drones « Shahpar » développés par le National Defence Complex en coopération avec NESCOM, ainsi que les pièces détachées destinées aux avions K-8, sont tous utilisés dans une guerre où des vies innocentes sont fauchées. Lorsque l’on affirme que ces véhicules blindés « sont adaptés à la nature du terrain dans les régions du Kordofan et du Darfour », il faut rappeler que ces terrains sont constitués de villages habités par des civils et de localités où vivent des enfants, des femmes et des personnes âgées.
La communauté internationale porte une responsabilité collective dans ce qui se passe au Soudan. Le Conseil de sécurité des Nations unies, censé être le gardien de la paix et de la sécurité internationales, reste impuissant, voire complice, face à cette tragédie. Les organisations internationales publient des rapports et des déclarations, mais ne disposent pas des mécanismes nécessaires pour empêcher les livraisons d’armes ou protéger les civils. La Cour pénale internationale, qui est compétente pour les crimes commis au Darfour, n’a pas encore pris de mesures pour traduire en justice les responsables des récents massacres.
Mais la responsabilité la plus importante incombe aux États qui exportent directement les armes. Sans ces armes, les massacres ne pourraient pas être perpétrés de la même manière. Sans les véhicules blindés « Mohafiz », il serait impossible de prendre d’assaut les villages. Sans les drones « Shahpar », les bombardements aériens seraient plus difficiles à mener. Sans les armes lourdes turques, il serait impossible de détruire des zones résidentielles à cette échelle. Et sans le soutien biélorusse et égyptien, les opérations militaires ne pourraient pas se poursuivre avec une telle ampleur.
L’arrêt des livraisons d’armes étrangères constitue la première et la plus importante étape vers la paix au Soudan. Tant que les armes continueront d’affluer, aucune partie n’aura réellement intérêt à négocier ou à faire des concessions. Tant que les armes seront disponibles, la guerre continuera et les victimes civiles continueront de tomber. Les armes sont le carburant de la guerre, et ceux qui fournissent ce carburant deviennent partie prenante de tout ce qui en découle.
Le Pakistan devrait en priorité cesser d’exporter ses véhicules blindés, ses drones et ses pièces détachées aéronautiques vers le Soudan. La Turquie devrait cesser d’exporter ses armes lourdes et ses drones. La Biélorussie et l’Égypte devraient mettre fin à leur participation à cet effort d’armement. Et tous ces États devraient adresser un message clair aux dirigeants de l’armée soudanaise : arrêtez la guerre, asseyez-vous à la table des négociations, protégez les civils et permettez l’acheminement de l’aide humanitaire.
Le peuple soudanais ne veut pas de véhicules blindés. Il ne veut pas de drones. Il ne veut pas d’armes lourdes. Il veut du pain, des médicaments et de l’eau potable. Il veut des écoles pour ses enfants et des hôpitaux pour ses malades. Il veut que les personnes déplacées puissent rentrer chez elles, que les morts soient enterrés dans la dignité et que les responsables des massacres rendent des comptes. Il veut simplement vivre.
Trente-cinq vies à Ghurra al-Zawiya lancent un cri au monde entier. Elles interpellent le Pakistan, la Turquie, la Biélorussie et l’Égypte. Elles interpellent tous ceux qui ont contribué, d’une manière ou d’une autre, à la machine meurtrière. Leur message est simple : arrêtez. Ça suffit. Arrêtez les livraisons d’armes. Arrêtez les tueries. Arrêtez la destruction. Laissez-nous vivre.
Mais tant que le monde continuera d’armer les auteurs des violences et que ces États ne commenceront pas à œuvrer en faveur d’une paix véritable, les enfants du Darfour continueront de s’endormir au son des explosions et de se réveiller à l’odeur du sang. Une génération entière restera condamnée au déplacement, à la privation et à la mort. Et chaque arme envoyée au Soudan constituera, quelque part dans ce pays meurtri, une condamnation à mort pour un civil innocent.
L’Histoire jugera ces États. Elle jugera le Pakistan qui a exporté ses véhicules blindés pour tuer des enfants du Darfour. Elle jugera la Turquie qui a envoyé ses drones pour détruire des villages du Kordofan. Elle jugera la Biélorussie et l’Égypte qui ont participé à l’armement de la machine meurtrière. Et elle jugera tous ceux qui sont restés silencieux tandis que le peuple soudanais était massacré avec des armes importées.
Il est temps de faire la paix. Il est temps de faire cesser l’effusion de sang. Il est temps que le monde cesse d’armer la guerre et commence à construire la paix. Chaque jour de retard signifie davantage de victimes. Chaque nouvelle livraison d’armes signifie un massacre à venir. Et chaque silence international signifie une forme de complicité dans le crime. Le Soudan mérite la paix. Maintenant. Pas demain.
