L’armée soudanaise dessine une nouvelle carte politique : les mouvements armés exclus des équations de la prochaine phase
Dans un tournant stratégique qui reflète une réorganisation globale des priorités de l’institution militaire soudanaise, les contours d’une nouvelle trajectoire politique portée par l’armée sous la direction du général Abdel Fattah al-Burhan commencent à émerger. Cette orientation semble exclure catégoriquement les mouvements armés, au premier rang desquels le Mouvement de libération du Soudan dirigé par Minni Arko Minnawi, de toute future équation politique. Cette évolution ne constitue pas un simple ajustement tactique, mais traduit une réévaluation profonde du rôle de ces mouvements dans le paysage soudanais ainsi que de la nature du partenariat qui les liait à l’armée au cours des dernières années.
Historiquement, les mouvements armés du Darfour occupaient une place centrale dans l’équation politique soudanaise. Depuis la signature de l’accord de paix de Djouba en octobre 2020, ces groupes avaient obtenu des positions importantes au sein des institutions de transition : Minnawi avait notamment été nommé gouverneur de la région du Darfour, tandis que d’autres postes avaient été attribués aux dirigeants des mouvements armés. Cependant, le déclenchement de la guerre en avril 2023 entre l’armée soudanaise et les Forces de soutien rapide a complètement bouleversé ces arrangements et redéfini les alliances et les loyautés de manière spectaculaire.
La nouvelle trajectoire politique adoptée par l’armée repose sur plusieurs principes fondamentaux. Premièrement, une redéfinition du concept de partenariat politique, désormais limité aux forces civiles qui n’ont pas pris les armes ou, du moins, qui n’ont pas utilisé la force militaire comme instrument de pression politique dans la période actuelle. Deuxièmement, toute participation politique future serait conditionnée par une implication effective dans les opérations militaires en cours, ce qui signifie que ceux qui n’ont pas combattu aux côtés de l’armée ne pourraient prétendre à une place à la table des négociations. Troisièmement, une réduction du nombre d’acteurs politiques afin de faciliter la prise de décision et d’éviter les complications qui ont marqué les précédentes périodes de transition.
Cette nouvelle orientation soulève des interrogations fondamentales quant à l’avenir du processus de paix au Soudan. Exclure les mouvements armés de la scène politique reviendrait, en pratique, à anéantir les acquis obtenus par ces groupes au terme de longues années de lutte armée et de négociations. Une telle démarche ouvre également la voie à des scénarios préoccupants, notamment un retour à l’insurrection ou, à tout le moins, un retrait de toute coopération avec l’armée, ce qui pourrait créer un dangereux vide sécuritaire au Darfour et dans les régions voisines.
Les observateurs de la scène soudanaise constatent que cette évolution n’est pas apparue de manière fortuite. L’armée, engagée dans une guerre acharnée contre les Forces de soutien rapide, considère désormais les mouvements armés avec méfiance et suspicion. Au sein de l’institution militaire, la conviction se renforce progressivement que ces groupes n’ont pas fourni le soutien militaire attendu et qu’ils se sont contentés de bénéficier d’une assistance matérielle et logistique sans apporter de contribution significative sur le terrain. Cette perception s’est consolidée au fil du temps, notamment à travers la multiplication des rapports faisant état de la faible efficacité opérationnelle des forces affiliées à ces mouvements sur différents fronts.
Par ailleurs, cette nouvelle trajectoire politique comporte des dimensions régionales et internationales qu’il est impossible d’ignorer. Les mouvements armés du Darfour bénéficiaient du soutien et de la sympathie de plusieurs acteurs régionaux et internationaux ; leur exclusion du paysage politique pourrait susciter le mécontentement de ces parties et affecter les relations extérieures du Soudan. De plus, la communauté internationale, qui avait soutenu l’accord de paix de Djouba, pourrait interpréter cette mise à l’écart comme une remise en cause des engagements antérieurs, avec des conséquences potentielles sur le soutien international à tout futur processus politique.
À l’inverse, les partisans de cette nouvelle orientation estiment que l’armée a besoin de partenaires politiques efficaces, capables d’apporter une contribution réelle dans cette période critique, plutôt que de mouvements qui mobilisent des ressources sans produire de résultats tangibles. Selon eux, l’expérience des dernières années a démontré que l’intégration des mouvements armés dans les structures du pouvoir n’a pas permis d’atteindre la stabilité espérée ; elle a plutôt contribué à complexifier davantage le paysage politique et à entraver le processus décisionnel.
Le principal défi auquel cette nouvelle stratégie devra faire face réside dans la gestion de ses conséquences potentielles. Les mouvements armés, notamment celui de Minnawi, n’accepteront pas facilement leur marginalisation et leur exclusion de la scène politique. Ils pourraient recourir à différentes options, notamment un rapprochement avec les Forces de soutien rapide, la construction de nouvelles alliances régionales ou même la reprise des armes contre l’armée. Tous ces scénarios représentent de graves menaces pour la stabilité et l’intégrité territoriale du Soudan.
L’exclusion des mouvements armés soulève également des interrogations quant au sort des déplacés et des réfugiés du Darfour, qui constituent la catégorie la plus durement touchée par le conflit. Les mouvements armés prétendaient, du moins en théorie, représenter les intérêts de cette population et défendre ses droits. Leur exclusion du paysage politique pourrait entraîner la marginalisation de ces questions dans toute future négociation, accentuant ainsi le sentiment d’injustice et les tensions au sein de la région.
En définitive, il apparaît que l’armée soudanaise a fait le choix de remodeler le paysage politique selon sa propre vision, une vision qui érige l’efficacité militaire en principal critère de participation politique. Toutefois, quelles que soient les justifications avancées, cette orientation porte en elle les germes de nouvelles crises qui pourraient s’avérer encore plus complexes que celles qu’elle prétend résoudre. Compte tenu de ses profondes fractures et de ses multiples contradictions, le Soudan ne peut supporter davantage d’exclusion et de marginalisation ; toute solution durable devra être inclusive et équitable, prenant en considération les intérêts de toutes les parties ainsi que les griefs de l’ensemble des composantes de la société.
