Des trottoirs réservés aux hommes et d’autres aux femmes dans une ville israélienne !
La décision de la municipalité de Bnei Brak de séparer les hommes et les femmes sur les trottoirs de deux de ses principales artères a déclenché une vive controverse politique, juridique et médiatique en Israël. Elle soulève également des interrogations plus profondes sur la nature d’un État qui se présente comme un modèle de démocratie au Moyen-Orient.
La municipalité de Bnei Brak, l’un des principaux bastions de la communauté juive ultra-orthodoxe (haredi) au centre d’Israël, a suscité une véritable tempête politique et juridique après avoir décidé de séparer les hommes et les femmes sur les trottoirs de deux rues principales. Les opposants considèrent cette mesure comme un précédent qui étend la ségrégation entre les sexes des institutions religieuses vers l’espace public, tandis que ses partisans la présentent comme une réponse adaptée au caractère religieux de la ville et comme un moyen d’organiser la circulation des piétons lors des grands rassemblements.
Cette initiative relance des interrogations plus larges sur la nature de l’État israélien et sur sa conception de l’égalité dans l’espace public. Selon ses détracteurs, cette décision s’inscrit dans un long historique de politiques et de pratiques jugées discriminatoires, tant à l’égard des Palestiniens vivant en Israël et dans les territoires occupés qu’envers d’autres catégories de la population. Elle mettrait également en évidence, selon eux, le décalage entre le discours officiel vantant la démocratie et des pratiques fondées sur la séparation, la discrimination et l’exclusion dans un État qui se présente comme une référence démocratique dans la région.
La chaîne israélienne Channel 13 a révélé que la municipalité de Bnei Brak avait commencé à mettre en œuvre un dispositif prévoyant de réserver un trottoir aux hommes et le trottoir opposé aux femmes sur certains tronçons des rues Shlomo HaMelech et Ezra, parmi les plus fréquentées de la ville, notamment à proximité des salles de réception accueillant des milliers de participants lors de mariages et de cérémonies religieuses.
Selon ce plan, des panneaux de signalisation et des barrières seront installés afin d’organiser les flux de piétons et d’éviter la mixité lors de la sortie des foules de ces établissements.
La municipalité n’a toutefois pas revendiqué l’initiative comme étant la sienne. Selon les médias israéliens, elle a expliqué que cette décision répondait à une lettre émise par les principaux rabbins de la ville, qui appelaient à organiser la circulation des piétons conformément aux règles de « pudeur » appliquées dans la communauté haredi. La municipalité a déclaré que « la lettre des rabbins parle d’elle-même », précisant qu’il ne s’agissait pas d’un changement de politique municipale, mais de l’application des directives des autorités religieuses. Elle a également indiqué que ces dispositions ne seraient appliquées qu’aux périodes de forte affluence liées aux événements et non de manière permanente.
Cette annonce a néanmoins provoqué une vague de critiques à travers Israël. Des partis d’opposition, des organisations de défense des droits humains et des spécialistes du droit ont estimé que cette mesure constituait un précédent inédit, puisqu’elle concernait des trottoirs et des rues publiques accessibles à tous les citoyens, et non des institutions religieuses, des écoles ou des synagogues. Beaucoup y voient une violation des décisions de la Cour suprême israélienne, qui avait déjà interdit l’imposition d’une séparation obligatoire entre hommes et femmes dans l’espace public.
L’affaire s’est rapidement transformée en confrontation politique. Vladimir Beliak, député du parti Yesh Atid, a demandé à la conseillère juridique du gouvernement d’intervenir immédiatement afin d’empêcher l’application de cette décision. Selon lui, la séparation des hommes et des femmes dans les rues publiques « ne relève pas d’une simple affaire municipale », mais constitue une violation du droit israélien et des principes d’égalité. Il a déclaré que « Israël ne deviendra pas Téhéran », une formule largement reprise par les médias israéliens et utilisée par les opposants comme symbole de leur inquiétude face à l’expansion de l’influence religieuse dans l’espace public.
Les critiques ne se sont pas limitées au domaine politique. L’activiste social YaYa Fink, accompagné de l’ancienne députée Michal Rozin, a déposé un recours devant la Cour suprême afin d’obtenir l’annulation de cette décision.
Le recours soutient que les trottoirs constituent un bien public et que la municipalité ne dispose d’aucune compétence pour imposer des mesures fondées sur une séparation des citoyens selon leur sexe, même si celles-ci répondent au souhait de la majorité des habitants ou à des directives religieuses. Les requérants estiment que cette affaire « ne concerne pas uniquement Bnei Brak, mais l’avenir de l’espace public en Israël ».
Des juristes cités par la presse israélienne considèrent que les chances de voir cette mesure confirmée par les tribunaux sont faibles, compte tenu de la jurisprudence constante de la Cour suprême, qui a établi depuis plusieurs années l’illégalité de toute séparation obligatoire entre hommes et femmes dans les espaces publics.
Les commentateurs ont notamment rappelé la décision rendue en 2010 concernant le quartier de Mea Shearim à Jérusalem, où les autorités locales avaient été empêchées d’imposer une séparation sur les trottoirs. Ils ont également évoqué les décisions ayant mis fin au système des autobus « Mehadrin », dans lesquels les femmes étaient contraintes de s’asseoir à l’arrière.
Les organisations féministes et de défense des droits humains estiment que la décision de Bnei Brak marque un glissement dangereux de la séparation des sexes des institutions religieuses vers les rues publiques. Elles mettent en garde contre le risque que d’autres municipalités à majorité haredi adoptent des mesures similaires. Elles considèrent que l’utilisation de fonds publics pour installer des panneaux et des barrières destinés à séparer les hommes et les femmes constitue une discrimination fondée sur le sexe et restreint progressivement la liberté des femmes ainsi que leur accès à l’espace public.
Le quotidien Haaretz figure parmi les plus virulents critiques de cette décision. Le journal estime qu’elle reflète une tendance croissante à étendre l’application des règles religieuses dans l’espace civil et que l’utilisation des ressources municipales pour instaurer une séparation entre les sexes dépasse les limites fixées par la Cour suprême. Il relie également cette évolution au renforcement de l’influence des partis haredi au sein de la coalition gouvernementale ainsi qu’au débat de plus en plus intense en Israël sur les relations entre religion et État.
De son côté, The Jerusalem Post estime que cette décision pourrait faire de Bnei Brak la première ville israélienne à instaurer officiellement une séparation entre hommes et femmes sur les trottoirs publics. Le journal souligne que cette affaire s’inscrit dans un contexte plus large de controverses concernant l’exemption du service militaire accordée aux ultra-orthodoxes, l’enseignement religieux et la place de la loi juive dans la vie publique.
Pour sa part, Yedioth Ahronoth (Ynet) a présenté les arguments des deux camps. Le média a rapporté que la municipalité et les rabbins affirmaient que leur objectif n’était pas d’imposer cette séparation à l’ensemble des Israéliens, mais simplement d’organiser la circulation des milliers de participants aux mariages en tenant compte du caractère conservateur de la ville. Il a également précisé que ces mesures ne seraient appliquées, selon la municipalité, que durant les heures de forte affluence liées aux événements, et non tout au long de la journée.
Plusieurs rabbins et militants haredi ont défendu cette décision, estimant que la majorité des habitants de Bnei Brak appartient à la communauté ultra-orthodoxe et que la séparation entre hommes et femmes fait partie intégrante du mode de vie local, sans constituer une mesure discriminatoire.
Ils soulignent que la ville est connue pour son caractère profondément religieux et que les visiteurs connaissent à l’avance les normes qui y sont appliquées. Selon eux, l’objectif est de préserver la « pudeur » et d’éviter les bousculades ainsi que les contacts physiques lors de la sortie simultanée de milliers de personnes des salles de réception.
La controverse s’est rapidement propagée sur les réseaux sociaux. Les opposants ont largement partagé des montages photographiques comparant les rues de Bnei Brak à celles de villes situées en Iran ou en Afghanistan, accompagnés de mots-dièse tels que « Israël n’est pas l’Iran » et « Non à la séparation dans les rues », estimant que cette mesure constitue un recul des principes d’égalité et de démocratie.
À l’inverse, des partisans issus des milieux haredi ont jugé la polémique médiatique largement exagérée, affirmant qu’il ne s’agissait que d’une organisation temporaire de la circulation piétonne dans une ville à majorité religieuse et que le respect des spécificités de la communauté locale ne signifiait pas l’imposition de ses règles au reste du pays.
Selon plusieurs analystes de la presse israélienne, l’importance de cette affaire dépasse largement la question des trottoirs de Bnei Brak. Elle remet au premier plan le conflit de longue date opposant les courants ultra-orthodoxes aux mouvements libéraux au sujet de la place de la religion dans l’espace public. Tandis que les haredim considèrent la séparation entre les sexes comme un élément fondamental de leur mode de vie devant être respecté dans leurs villes, leurs opposants estiment qu’autoriser les collectivités locales à imposer des règles religieuses dans les rues publiques pourrait remettre en cause le principe d’égalité consacré par la Cour suprême et constituer un nouveau test des relations entre les autorités civiles et les institutions religieuses en Israël.
