Après 70 ans… des documents classifiés bouleversent le récit de l’échec de l’opération occidentale la plus périlleuse contre l’Albanie
Pendant plus de soixante-dix ans, les ouvrages consacrés au renseignement ont présenté une même version des faits : la première tentative occidentale visant à renverser le régime communiste albanais aurait échoué à cause de la trahison du célèbre officier du renseignement britannique Kim Philby, qui aurait transmis les détails de l’opération à l’Union soviétique, laquelle les aurait ensuite communiqués aux autorités albanaises.
Cette version, devenue l’un des récits les plus célèbres de la guerre froide, fait aujourd’hui l’objet d’une profonde réévaluation historique après la publication d’un nouvel ouvrage du politologue Stephen Long. Celui-ci affirme que l’opération n’a pas échoué en raison d’un espion soviétique, mais à cause d’une succession de défaillances organisationnelles et opérationnelles commises par ses responsables.
Le livre s’appuie sur des archives britanniques et américaines récemment déclassifiées, ainsi que sur des dizaines d’entretiens. Intitulé « A Rich Harvest of Bitter Fruit », il conclut que l’objectif réel de l’opération n’était pas tant de renverser le régime d’Enver Hoxha que de tester sa solidité et sa capacité de résistance dans un pays alors considéré comme politiquement instable.
L’auteur estime également que Moscou, et peut-être même Kim Philby lui-même, n’ont pas joué le rôle décisif qui leur a été attribué pendant des décennies. Il s’interroge ainsi : pourquoi les services de renseignement soviétiques auraient-ils risqué de compromettre leur agent le plus précieux pour un pays périphérique comme l’Albanie ?
Une opération secrète transformée en succession d’échecs
L’ouvrage révèle que l’opération souffrait de graves faiblesses structurelles dès son lancement. Les États-Unis et le Royaume-Uni recrutèrent des dizaines de réfugiés albanais, les entraînèrent en Allemagne de l’Ouest et à Malte aux missions de sabotage, de collecte de renseignements et de combat clandestin, avant de les infiltrer en Albanie par des opérations aéroportées et maritimes.
Cependant, l’exécution fut très éloignée des plans initiaux. Lors des premières missions en 1950, près de la moitié des participants se retirèrent en raison de désaccords politiques internes, tandis que l’opération fut ensuite reportée à cause de mauvaises conditions météorologiques.
Lorsqu’elle fut finalement relancée, les agents portaient des vêtements inadaptés au froid hivernal. Certains durent déchirer leurs parachutes de secours afin de s’en servir comme couvertures pour se réchauffer, avant d’être largués à une journée entière de marche de la zone d’atterrissage prévue.
Les erreurs ne s’arrêtèrent pas là. Le matériel tomba dans un village voisin, révélant immédiatement la présence du commando. Les agents furent contraints de se cacher plusieurs jours dans les forêts avant de réussir à fuir vers la Yougoslavie.
Des situations similaires se reproduisirent lors des missions suivantes : d’autres équipes furent déposées aux mauvais endroits, un responsable conduisit son groupe alors qu’il était en état d’ébriété, tandis que d’autres agents durent survivre deux semaines cachés sans autre nourriture que du maïs cru avant de franchir la frontière.
Parallèlement, les services de sécurité albanais disposaient déjà d’informations sur la plupart des zones de débarquement, non pas grâce à une infiltration sophistiquée, mais parce que les agents eux-mêmes manquaient de discipline et évoquaient leurs missions dans les communautés de réfugiés albanais en Europe, facilitant ainsi la transmission d’informations aux autorités de Tirana.
En conséquence, de nombreux agents tombèrent directement dans des embuscades. En six ans, le taux de pertes atteignit environ 36 %, tandis qu’Enver Hoxha demeura au pouvoir jusqu’à sa mort en 1985.
Une leçon qui dépasse la guerre froide
Stephen Long estime que cet échec ne résulte pas uniquement des insuffisances des agents, mais également de l’excès de confiance des responsables de la CIA.
Selon lui, les dirigeants américains ignorèrent plusieurs indices démontrant que certaines équipes avaient été capturées et continuèrent pourtant à envoyer de nouveaux groupes vers les mêmes zones, malgré le fait que les prisonniers avaient, à sept reprises consécutives, échoué à transmettre les signaux de reconnaissance convenus, ce qui suffisait pourtant à démontrer qu’ils étaient sous le contrôle des services de sécurité albanais.
Refusant d’admettre la réalité, les responsables américains transformèrent un premier revers en une catastrophe prolongée.
L’ouvrage conclut que l’histoire de l’Albanie constitue une leçon qui dépasse largement le contexte de la guerre froide. Elle démontre que les plus grands dangers des opérations de changement de régime ne résident pas toujours dans les infiltrations des services de renseignement ou dans les espions, mais dans l’excès de confiance et la mauvaise appréciation de la réalité.
L’auteur ajoute que les avertissements du directeur de la CIA, John Ratcliffe, contre les illusions liées aux stratégies de changement de régime n’ont pas été suffisamment entendus. Selon son analyse, les mêmes erreurs qui ont conduit au désastre albanais il y a plus de sept décennies se reproduisent encore aujourd’hui, lorsque l’arrogance politique l’emporte sur l’analyse réaliste et condamne les opérations à l’échec avant même leur lancement.
